Mercredi 6 Aout 2008
L'étoile Rigel
Par jardinbaroque, Mercredi 6 Aout 2008 à 18:06 GMT+2 dans Prima la musica !
Les mots en gras dans le texte matérialisent un lien hypertexte.
Jeune fille au pianoforte, 1782.
Huile sur toile, Besançon, Musée des Beaux Arts.



Comme je le disais en préambule, la discographie consacrée à Rigel est étique. Il est donc difficile, en l'état actuel des choses, de se faire une idée complète de l'apport de sa production. Ce qui en a été enregistré laisse néanmoins entrevoir un compositeur de tout premier plan, qui est parvenu à opérer une synthèse assez fascinante entre des influences a priori difficilement conciliables dans un contexte parisien tout imprégné de style « galant ». Par sa formation, il s'est familiarisé très tôt, aux côtés de Jomelli, avec les conceptions italiennes en matière d'opéra et de musique sacrée, puis, sous la conduite de Richter, avec les subtilités du contrepoint germanique (Richter a été lui-même élève de Fux) et les trouvailles de l'École de Mannheim. Il convient d'y ajouter une connaissance profonde de la musique française qui est indubitablement le fruit d'une acculturation in situ. A l'écoute des hiérodrames (histoires sacrées) de Rigel, l'auditeur songera aussi bien à Gluck pour le théâtre qu'à Mondonville pour la pompe ; sur ce dernier point, on peut dire que le compositeur allemand a totalement repris à son compte la tradition française, y compris celle de la musique versaillaise, et l'a intimement mêlée aux nouveaux modes d'expression de son temps. Ce point est également évident dans ses symphonies et ses quatuors. Dans ces derniers, l'écriture pour les cordes est plutôt italienne, l'élégance mélodique plutôt française, mais la peinture des affects penche plutôt du côté germanique, en ce qu'elle fait place précocement et nettement aux influences préromantiques. Voyez les Quatuors dialogués, œuvre X de 1773 environ : sur six œuvres, trois sont en mineur, ce qui est numériquement plus que l'Opus 20 de Haydn (1772), le Quatuor n°5 poussant même la bizarrerie (pour l'époque) jusqu'à conserver ce mode dans son mouvement lent, traditionnellement contrastant. On peut voir dans ces éléments, par-delà la suspicion d'une vive sensibilité personnelle, une volonté clairement affichée de modernité, soutenue par une incontestable maîtrise technique. Car Rigel est, du point de vue de l'écriture instrumentale, un savant alchimiste qui sait utiliser les couleurs individuelles et les nuances dynamiques avec un art consommé, qu'il s'agisse de décrire les tumultes de la guerre (La sortie d'Égypte, 1774) ou les tourments d'une âme inquiète (Jephté, 1783). Ce que l'on connaît de ses symphonies dépasse même en élaboration et en inventivité celles de Gossec (1734-1829), tenu pourtant pour le symphoniste français le plus éminent de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Saluons donc au passage le CNRS, qui permet à Hervé Audéon de travailler sur ce corpus dont il est en train de réaliser une édition critique.
« Vous avez un homme qu'il vous faut attacher : M. Rigel est l'homme qui convient pour le grand théâtre. Quand on a fait un oratorio tel que La sortie d'Égypte, on est en état de faire de grands ouvrages » disait Gluck aux administrateurs de l'Académie royale qui ne parvenaient pas à se résoudre à le voir quitter Paris. On aimerait maintenant que des ensembles de la qualité du Cercle de l'Harmonie, dont le récent Orphée et Eurydice de Gluck à Beaune prouve avec éclat que l'on peut allier dans une même interprétation souci d'exactitude musicologique, beauté formelle et inspiration flamboyante, s'attelle à la redécouverte d'un compositeur sur lequel il devient urgent d'en connaître plus.
Henri-Joseph RIGEL
(1741-1799) :
Trois hiérodrames (La
sortie d'Égypte, Jephté, La destruction de Jéricho).
Isabelle POULENARD, dessus.
Philippe DO, haute-contre. Alain BUET, basse taille.
Les chantres du Centre de musique
baroque de Versailles.
Orchestre des Folies françoises.
Olivier SCHNEEBELI, direction.
1 CD K617 K617198 (Enregistrement
public).
Quatuors dialogués, œuvre
X.
Quatuor Franz Joseph.
1 CD ATMA Classique ACD2 2348.
Symphonie en ré mineur.
Le Cercle de l'Harmonie.
Jérémie RHORER, direction.
Enregistré en public en 2007.
200 ans de musique à Versailles, volume 17. 20 CD MBF (distribution Codaex) 1107.
Extraits proposés :
En tête du billet :
1. La destruction de Jéricho
(1778),
Ouverture.
Dans le corps du billet :
2. Jephté (1783),
Ariette de Jephté
(andante) : « J'ai prononcé le vœu funeste ».
Alain BUET, Jephté.
3. Quatuor pour deux violons,
alto et violoncelle en la mineur, opus X n°6,
1er mouvement :
Allegro.
Ci-après :
4. La sortie d'Égypte
(1774),
Scène VI, Chœur des israélites,
chœur des égyptiens : « Ô prodige inouï ».
Vous pouvez entendre l'allegro
initial de la Symphonie
en ré mineur en cliquant ici.




