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Poussées de fièvre

Les précurseurs du Romantisme, épisode 5

Les mots en gras dans le texte matérialisent un lien hypertexte.


Michael WUTKY (1739-1822),
L'éruption du Vésuve
, c.1780.
Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.

Les musicologues s'accordent généralement pour assigner au Sturm und Drang une courte décennie allant approximativement de 1765 à 1775. Nous verrons que cette date de fin peut être repoussée au moins jusqu'au début des années 1780, mais il est néanmoins exact qu'entre environ 1768 et 1773, on assiste à une multiplication d'œuvres relevant clairement de cette esthétique. Nous irons, dans le prochain billet, observer ce qui se passe vers 1773, mais, pour aujourd'hui, arrêtons-nous dans les dernières années de la décennie 1760.

Il faut consentir un petit effort pour goûter l'extrait que vous entendez. Gommez mentalement la lourdeur de la battue et l'engluement provoqué par un vibrato inadéquat, et voici que s'offre à vous un petit chef d'œuvre. Carl Ditters, baron von Dittersdorf en 1773, est né à Vienne en 1739, où il reçoit sa formation musicale et est employé jusqu'en 1764, date à laquelle, après avoir accompagné Gluck en Italie (1763), il obtient un poste de maître de chapelle à Grosswardein, qu'il conserve jusqu'en 1769 avant de se voir nommé à la même fonction à Johannisberg (Silésie). Il y servira jusqu'en 1795 avant de mourir en Bohême, pauvre et diminué, en 1799. Aujourd'hui bien oublié, Dittersdorf connut de son vivant un vif succès, notamment à Vienne. La Symphonie en sol mineur dont vous écoutez le Finale a été composée au plus tard en 1768, et vous y reconnaissez sans mal, malgré la piètre qualité de l'interprétation, les éléments du Sturm und Drang. Outre l'emploi d'une tonalité mineure, les emportements, les nuances forte/piano appuyées, le caractère sombre et concentré du mouvement font irrésistiblement penser aux symphonies qu'est en train d'écrire Haydn à la même période. Les deux compositeurs se connaissaient, et il n'est pas improbable que certaines ressemblances dans le traitement du matériau musical puissent y trouver des éléments d'explication. Notons néanmoins que Dittersdorf choisit d'achever sa symphonie par un nouveau thème en sol majeur conduisant à une coda basée sur le thème initial, toujours en majeur, ce qui créé à la fois un apaisement des tensions mais aussi un dernier effet de surprise intéressant. Mais traversons la Manche, si vous le voulez bien.

On ignore ce qui a bien pu passer par la tête de Johann Christian Bach (1735-1782). Lui, un des représentants les plus distingués de ce style coulant et « facile » que l'on nomme galant, lui dont le vénérable père disait qu'il était un « grand sot qui [aurait] du succès dans le monde », lui dont on ne soulignera jamais assez l'importance de l'influence sur le tout jeune Mozart lorsque ce dernier se rendra à Londres en 1764-1765, le voici qui envoie valser, dans la dernière symphonie de son Opus 6, publié en 1769, perruque et sourire de circonstance en assénant une œuvre entièrement en mineur à faire pâlir son frère, Carl Philipp Emanuel Bach, qui ne ménageait pas ses critiques à son endroit allant jusqu'à écrire que sa musique « sonne et remplit l'oreille, mais elle laisse le cœur vide » (1768). Il faut dire que le Bach de Hambourg avait de quoi pester, tant les compositions de Johann Christian semblaient ne pas garder la moindre empreinte des années d'apprentissage passées à ses côtés. Le dernier des fils Bach avait, en effet, séjourné quelques années en Italie (il était surnommé le « Bach de Milan » avant de devenir le « Bach de Londres ») avant de gagner, en 1762, l'Angleterre et son art en avait été définitivement transformé. Au sérieux assez expérimental voire élitiste de l'école d'Allemagne du Nord, il opposait un style destiné avant tout à charmer, par sa vocalité et sa fluidité toute ultramontaine. Johann Christian a-t-il eu vent des critiques de son aîné ? Rien ne l'atteste, mais la composition de sa Symphonie en sol mineur semble bien être une réponse du berger à la bergère, puisqu'elle reprend tous les éléments propres au Sturm und Drang, mouvement initial tempétueux débutant forte à l'unisson, teinté de réminiscences gluckistes, mouvement central plus empfindsamer que nature, d'une amertume presque grimaçante, où les tentatives de cantabile (Italie, quand tu nous tiens) de plus en plus exaspérées s'opposent sans cesse à l'orchestre, dernier mouvement aux cors menaçants jusqu'au grotesque dans leurs ponctuations, fin en points de suspension vaguement sarcastiques. D'ailleurs le voici :

Après celle-ci, Johann Christian Bach ne composera plus aucune symphonie en mineur, comme s'il considérait avoir réglé définitivement la question. Il avait joué un bon tour à ses détracteurs en leur prouvant qu'il était suffisamment doué pour se plier à tous les styles de composition et à son frère qu'il n'avait pas oublié ce qu'il lui avait appris. Point final, donc, et, pour nous, retour à Vienne.

Le dernier compositeur dont il sera question dans notre état des lieux du préromantisme autour de 1768-70 est originaire de Bohême. Johann Baptist Vanhal (Jan Krtitel Vanhal, 1739-1813) vécut et composa à Vienne, où il mourut, dès les années 1760, et ce dans tous les genres, à la notable exception, apparemment, de l'opéra. Le peu d'autographes conservés rend difficile toute tentative de chronologie de ses œuvres. On estime néanmoins que sa Symphonie en sol mineur (Bryan g1) doit être placée vers 1771. Les musicologues du passé ont souvent réduit Vanhal au rôle de modèle de symphoniste Sturm und Drang, ce qui, comme toute étiquette, est assez réducteur. Ses productions postérieures montrent, en effet, un langage parfaitement classique, au sens viennois du terme. Il est néanmoins certain que le compositeur joua un rôle de premier plan dans l'apparition d'un idiome préromantique :

Si vous avez lu le billet consacré à Gluck, le mouvement initial de cette Symphonie en ré mineur (Bryan d1), sans doute contemporaine de celle en sol mineur, vous rappellera quelque chose : mais oui, il y a, dans la seconde partie, comme un lointain écho de la chaconne conclusive de Don Juan, elle aussi en ré mineur. Notons au passage que cette symphonie diffère également de nombre d'autres en mineur de Vanhal, dont le premier thème est énoncé da façon plutôt paisible et chantante. Ici, on entre tout de suite et forte dans le vif du sujet, tandis que l'avancée implacable du discours ne donne guère à l'auditeur le temps de souffler. Par contraste, le second mouvement, coloré par des bois apaisés, offre un moment de détente d'esprit assez mozartien, avant que le menuet, caractéristiquement peu dansant, ne ramène une atmosphère beaucoup plus tendue, et que le dernier mouvement ne renoue avec la véhémence qui marquait le premier. Au bilan, une œuvre effectivement un peu à part dans la production de Vanhal, mais caractéristiquement stürmisch.

A l'instar de celles de Dittersdorf, que nous évoquions en début de billet, il faut avoir conscience que les symphonies de Vanhal jouissaient, de son vivant, d'une renommée certaine et qu'elles influencèrent probablement, comme vous le verrez dans le prochain billet, certain jeune compositeur demeuré, lui, immensément célèbre, qui rentrait tout juste d'Italie au moment où la fièvre du Sturm und Drang connaissait son premier pic.

A suivre.

Œuvres présentées dans ce billet :

1. Carl DITTERS von DITTERSDORF (1739-1799),
Symphonie en sol mineur
, Grave g1 :
4e mouvement : Presto con garbo.

2. Johann Christian BACH (1735-1782),
Symphonie en sol mineur
, opus 6 n°6 :
a. 1er mouvement : Allegro.
b. 3e mouvement : Allegro molto.

3. Johann Baptist VANHAL (1739-1813),
Symphonie en ré mineur
, Bryan d1 :
1er mouvement : Allegro.

Disques :

Extrait 1 : Carl Ditters von Dittersdorf, Sinfonias. Failoni Orchestra. Uwe GRODD, direction. 1 CD Naxos 8.553974.
NB
 : je ne saurais recommander ce disque qu'à titre strictement documentaire.

Extraits 2a et b : Johann Christian Bach, Symphonies & concerto (+ CPE Bach : Concerto pour flûte en ré mineur). Akademie für alte Musik Berlin. Stephan MAI, premier violon & direction. 1 CD Harmonia Mundi HMC 901803.

Extrait 3 : Johann Baptist Vanhal (1739-1813), Symphonies. Concerto Köln. 1 CD Teldec 0630-13141-2.

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