Par jardinbaroque, Samedi 9 Aout 2008 à 08:20 GMT+2 dans Prima la musica !
Les précurseurs du Romantisme, épisode 5
Les mots en gras dans le texte matérialisent un lien hypertexte.
Michael WUTKY (1739-1822), L'éruption du Vésuve, c.1780. Huile sur toile, Paris, Musée du
Louvre.
Les musicologues s'accordent
généralement pour assigner au Sturm und Drang une courte décennie allant
approximativement de 1765 à 1775. Nous verrons que cette date de fin peut être
repoussée au moins jusqu'au début des années 1780, mais il est néanmoins exact
qu'entre environ 1768 et 1773, on assiste à une multiplication d'œuvres
relevant clairement de cette esthétique. Nous irons, dans le prochain billet, observer
ce qui se passe vers 1773, mais, pour aujourd'hui, arrêtons-nous dans les
dernières années de la décennie 1760.
Il faut consentir un petit effort
pour goûter l'extrait que vous entendez. Gommez mentalement la lourdeur de la
battue et l'engluement provoqué par un vibrato inadéquat, et voici que s'offre
à vous un petit chef d'œuvre. Carl Ditters, baron von Dittersdorf en 1773, est
né à Vienne en 1739, où il reçoit sa formation musicale et est employé jusqu'en
1764, date à laquelle, après avoir accompagné Gluck en Italie (1763), il
obtient un poste de maître de chapelle à Grosswardein, qu'il conserve jusqu'en
1769 avant de se voir nommé à la même fonction à Johannisberg (Silésie). Il y
servira jusqu'en 1795 avant de mourir en Bohême, pauvre et diminué, en 1799.
Aujourd'hui bien oublié, Dittersdorf connut de son vivant un vif succès,
notamment à Vienne. La Symphonie
en sol mineur dont vous écoutez le Finale a été composée au plus tard en
1768, et vous y reconnaissez sans mal, malgré la piètre qualité de l'interprétation,
les éléments du Sturm und Drang. Outre l'emploi d'une tonalité mineure,
les emportements, les nuances forte/piano appuyées, le caractère
sombre et concentré du mouvement font irrésistiblement penser aux symphonies
qu'est en train d'écrire Haydn à la même période. Les deux compositeurs se
connaissaient, et il n'est pas improbable que certaines ressemblances dans le
traitement du matériau musical puissent y trouver des éléments d'explication.
Notons néanmoins que Dittersdorf choisit d'achever sa symphonie par un nouveau
thème en sol majeur conduisant à une coda basée sur le thème initial, toujours
en majeur, ce qui créé à la fois un apaisement des tensions mais aussi un
dernier effet de surprise intéressant. Mais traversons la Manche, si vous le
voulez bien.
On ignore ce qui a bien pu passer
par la tête de Johann Christian Bach (1735-1782). Lui, un des représentants les
plus distingués de ce style coulant et « facile » que l'on nomme galant,
lui dont le vénérable père disait qu'il était un « grand sot qui [aurait]
du succès dans le monde », lui dont on ne soulignera jamais assez
l'importance de l'influence sur le tout jeune Mozart lorsque ce dernier se
rendra à Londres en 1764-1765, le voici qui envoie valser, dans la dernière
symphonie de son Opus 6, publié en 1769, perruque et sourire de circonstance en
assénant une œuvre entièrement en mineur à faire pâlir son frère, Carl Philipp Emanuel Bach, qui
ne ménageait pas ses critiques à son endroit allant jusqu'à écrire que sa
musique « sonne et remplit l'oreille, mais elle laisse le cœur vide »
(1768). Il faut dire que le Bach de Hambourg avait de quoi pester, tant les
compositions de Johann Christian semblaient ne pas garder la moindre empreinte
des années d'apprentissage passées à ses côtés. Le dernier des fils Bach avait,
en effet, séjourné quelques années en Italie (il était surnommé le « Bach
de Milan » avant de devenir le « Bach de Londres ») avant de
gagner, en 1762, l'Angleterre et son art en avait été définitivement
transformé. Au sérieux assez expérimental voire élitiste de l'école d'Allemagne
du Nord, il opposait un style destiné avant tout à charmer, par sa vocalité et
sa fluidité toute ultramontaine. Johann Christian a-t-il eu vent des critiques
de son aîné ? Rien ne l'atteste, mais la composition de sa Symphonie en
sol mineur semble bien être une réponse du berger à la bergère, puisqu'elle
reprend tous les éléments propres au Sturm und Drang, mouvement initial
tempétueux débutant forte à l'unisson, teinté de réminiscences
gluckistes, mouvement central plus empfindsamer que nature, d'une
amertume presque grimaçante, où les tentatives de cantabile (Italie,
quand tu nous tiens) de plus en plus exaspérées s'opposent sans cesse à
l'orchestre, dernier mouvement aux cors menaçants jusqu'au grotesque dans leurs
ponctuations, fin en points de suspension vaguement sarcastiques. D'ailleurs le
voici :
Après celle-ci, Johann Christian
Bach ne composera plus aucune symphonie en mineur, comme s'il considérait avoir
réglé définitivement la question. Il avait joué un bon tour à ses détracteurs
en leur prouvant qu'il était suffisamment doué pour se plier à tous les styles
de composition et à son frère qu'il n'avait pas oublié ce qu'il lui avait
appris. Point final, donc, et, pour nous, retour à Vienne.
Le dernier compositeur dont il
sera question dans notre état des lieux du préromantisme autour de 1768-70 est
originaire de Bohême. Johann Baptist Vanhal (Jan Krtitel Vanhal, 1739-1813)
vécut et composa à Vienne, où il mourut, dès les années 1760, et ce dans tous
les genres, à la notable exception, apparemment, de l'opéra. Le peu
d'autographes conservés rend difficile toute tentative de chronologie de ses
œuvres. On estime néanmoins que sa Symphonie en sol mineur (Bryan g1)
doit être placée vers 1771. Les musicologues du passé ont souvent réduit Vanhal
au rôle de modèle de symphoniste Sturm und Drang, ce qui, comme toute
étiquette, est assez réducteur. Ses productions postérieures montrent, en
effet, un langage parfaitement classique, au sens viennois du terme. Il est
néanmoins certain que le compositeur joua un rôle de premier plan dans
l'apparition d'un idiome préromantique :
Si vous avez lu le billet
consacré à Gluck, le mouvement initial de cette Symphonie en ré mineur (Bryan
d1), sans doute contemporaine de celle en sol mineur, vous rappellera quelque
chose : mais oui, il y a, dans la seconde partie, comme un lointain écho
de la chaconne conclusive de Don Juan, elle aussi en ré mineur. Notons
au passage que cette symphonie diffère également de nombre d'autres en mineur
de Vanhal, dont le premier thème est énoncé da façon plutôt paisible et
chantante. Ici, on entre tout de suite et forte dans le vif du sujet,
tandis que l'avancée implacable du discours ne donne guère à l'auditeur le
temps de souffler. Par contraste, le second mouvement, coloré par des bois
apaisés, offre un moment de détente d'esprit assez mozartien, avant que le
menuet, caractéristiquement peu dansant, ne ramène une atmosphère beaucoup plus
tendue, et que le dernier mouvement ne renoue avec la véhémence qui marquait le
premier. Au bilan, une œuvre effectivement un peu à part dans la production de
Vanhal, mais caractéristiquement stürmisch.
A l'instar de celles de
Dittersdorf, que nous évoquions en début de billet, il faut avoir conscience
que les symphonies de Vanhal jouissaient, de son vivant, d'une renommée
certaine et qu'elles influencèrent probablement, comme vous le verrez dans le
prochain billet, certain jeune compositeur demeuré, lui, immensément célèbre,
qui rentrait tout juste d'Italie au moment où la fièvre du Sturm und Drang
connaissait son premier pic.
A suivre.
Œuvres présentées dans ce billet :
1. Carl DITTERS von DITTERSDORF (1739-1799), Symphonie en sol mineur, Grave g1 : 4e mouvement : Presto con garbo.
2. Johann Christian BACH (1735-1782), Symphonie en sol mineur, opus 6 n°6 : a. 1er mouvement : Allegro. b. 3e mouvement : Allegro molto.
3. Johann Baptist VANHAL (1739-1813), Symphonie en ré mineur, Bryan d1 : 1er mouvement : Allegro.
Disques :
Extrait 1 : Carl Ditters von Dittersdorf, Sinfonias.
Failoni Orchestra. Uwe GRODD, direction. 1 CD Naxos 8.553974. NB : je ne saurais recommander ce disque qu'à
titre strictement documentaire.
Extraits 2a et b :
Johann Christian Bach, Symphonies & concerto (+ CPE Bach : Concerto
pour flûte en ré mineur). Akademie
für alte Musik Berlin. Stephan MAI, premier violon & direction. 1 CD
Harmonia Mundi HMC 901803.
Jardin, lieu intime où l'on cultive patiemment un peu de terre dans l'espoir d'y voir pousser quelque chose.
Baroque, surprise qui attend au détour d'une allée au tracé irrégulier.