Dimanche 17 Aout 2008
Acmé juvénile
Par jardinbaroque, Dimanche 17 Aout 2008 à 09:06 GMT+2 dans Prima la musica !
Les précurseurs du Romantisme, épisode 6

John MARTIN (1789-1854),
La septième plaie d'Égypte, 1823.
Huile sur toile, Boston, Museum
of Fine Arts.
Même si elle comptera un certain nombre de répliques de plus ou moins grande intensité, la secousse initiale sera courte. Sept ans environ chez Haydn, contre tout juste une chez Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791). Outre la marque d'un tempérament plus foncièrement versatile que celui de son aîné, cette brièveté est sans doute également imputable aux goûts strictement italianisants d'un employeur aussi peu commode que l'archevêque Colloredo, mais également aux pressions d'un père soucieux de procurer, coûte que coûte et y compris en l'incitant à suivre la mode « galante », un poste bien rémunéré à un fils avançant trop en âge pour demeurer très longtemps encore considéré comme prodige.

Depuis la fin de 1772 et l'opéra, composé pour Milan, Lucio Silla (KV 135), musique traversée de teintes sombres, demi-échec public, une transformation est à l'œuvre chez Mozart. À côté de compositions soigneusement taillées dans les étoffes italiennes à la mode, une voie plus personnelle semble se dessiner. Une symphonie dont le banal ut majeur est soudain bousculé par un andante en ut mineur (KV 96/111b, fin 1771 ou 1772 ?), une série de six quatuors (dits « milanais », KV 155-160, fin 1772-début 1773 ?) dont quatre mouvements lents en mineur souligne la singularité, et au retour à Salzbourg (mars 1773), côtoyant des œuvres dans le plus pur style « galant », deux symphonies. Je ne m'arrête qu'un instant sur celle en sol mineur (« n°25 », KV 183/173dB, octobre 1773), dont au moins l'allegro con brio initial (qui ouvre le beau et très discutable film Amadeus de Milos Forman) est célèbre. L'œuvre, toute de tensions orageuses, de jeux d'ombres et d'accès fébriles, est justement considérée comme une des expressions les plus abouties du Sturm und Drang mozartien. Notons au passage que Mozart, à l'instar de nombre de ses contemporains, ne produira que peu de symphonies en mode mineur : deux, en sol, fortement parentes en dépit des 15 ans qui les séparent (la seconde, KV 550, une des plus connues de la production symphonique mozartienne date de 1788).

On date traditionnellement cette Symphonie en mi bémol majeur (« n°26 », KV 184/161a) de la fin mars 1773. En dépit de sa numérotation, elle est donc antérieure à celle en sol mineur, mais elle porte déjà toutes les caractéristiques du Sturm und Drang : mouvement initial inhabituellement rapide (molto presto, au lieu du coutumier allegro), emporté, ponctué de véhéments unissons et de halètements de cordes, andante central en ut mineur au ton plaintif et inquiet, allegro final dont la légèreté est mise à mal par des modulations mineures assez saisissantes. Le caractère théâtral de l'œuvre est indubitable, tant par sa structure en trois mouvements enchaînés typique de l'ouverture à l'italienne, que par l'exacerbation des climats qu'elle met en scène. Mozart la reprendra d'ailleurs pour servir d'ouverture à l'œuvre dont nous écouterons ci-dessous quelques extraits. Cette symphonie constitue une étape essentielle qui mène à l'explosion de la Symphonie en sol mineur, composée après un séjour à Vienne entre la mi-juillet et la fin septembre 1773, où Mozart a sans nul doute été en contact avec les œuvres tempétueuses de Dittersdorf, Vanhal et Haydn, qui ont joué sur lui un rôle de détonateur, puisque, comme nous venons de le voir, le terrain était déjà prêt.


Là encore, ré mineur. Séthos, faux grand prêtre mais vrai jumeau du Sarastro de la Flûte enchantée, dont il partage la tessiture de basse, endosse les habits du Commandeur de la scène finale de l'acte II de Don Giovanni. Nous sommes aux environs de 1779, Mozart écrira Don Giovanni dans 8 ans, la Flûte dans 12. C'est peu de dire que le souvenir de Thamos l'a longtemps habité.

Mozart fut-il préromantique ? Oui et non. On a vu que les années 1772-1773 et même un peu au-delà l'avaient vu devenir sensible au Sturm und Drang qui faisait rage en territoires germaniques, au moment même où Haydn, lui, en refermait le chapitre avec ses Quatuors de l'opus 20. Qu'on ne s'y trompe pas, dès le début de 1774, c'est vers le style « galant », plus conforme tant aux attentes de son public qu'à son goût pour la musique italienne, qu'il va se tourner. Il existe cependant des indices dans ses œuvres postérieures qui montrent qu'il n'a pas oublié les emballements de ces deux années de fièvre. Quelques exemples ? 1776 : Sérénade en ré majeur dite « Haffner » (KV 250/248b), menuetto galante en ré mineur. 1777 : Concerto pour clavier et orchestre en mi bémol majeur dit « Jeunehomme » (KV 271), andantino en ut mineur. 1779 : Sérénade en ré majeur dite « Posthorn » (KV 320), andantino en ré mineur et Symphonie concertante pour violon, alto et orchestre en mi bémol majeur (KV 364/320d), andante en ut mineur. Il faudra néanmoins attendre les années 1780 pour retrouver des œuvres commençant en mineur, comme la Sérénade en ut mineur (KV 388/384a, 1782) et deux remarquables concertos pour clavier et orchestre, ré mineur en 1785 (KV 466), ut mineur en 1786 (KV 491). En dehors du « menuet galant » de la Sérénade « Haffner », pied de nez exaspéré aux contraintes de la mode, on retrouve dans tous les autres morceaux cités la même fièvre expressive, qui, si elle a dû souvent plier face aux exigences d'équilibre et de clarté, piliers du style classique, n'en demeure pas moins présente, par intermittences, jusque dans les ultimes œuvres dont elle nourrit les trouvailles les plus riches de promesses. Je crois important de garder à l'esprit cette discontinuité du préromantisme mozartien ; contrairement à Haydn, qui explorera les possibilités expressives de ce courant aussi loin qu'il le pourra, Mozart, lui, ne s'y livrera que par à-coups, sans jamais, sauf à de très rares exceptions, s'y abandonner complètement. Il n'est, en ce sens, pas sacrilège de postuler que s'il a, à son niveau, participé à l'ébullition préromantique généralisée du début des années 1770, il ne peut en être considéré comme une figure déterminante, contrairement à CPE Bach, Gluck ou Haydn, dont les œuvres auront, elles, une portée considérable dans le processus d'élaboration de la sensibilité romantique.
Mais quittons maintenant les terres d'Empire et mettons le cap, en remontant quelque peu le cours du temps, sur Paris, afin d'y observer les premiers frémissements d'une révolution à venir.
A suivre.
Wolfgang
Amadeus MOZART (1756-1791) :
1. Symphonie
en mi bémol majeur, KV 184/161a :
Molto presto -
Andante - Allegro.
2. Thamos,
König in Ägypten, KV 345/336a :
a. N°2 : Entracte en ut mineur. Maestoso - Allegro.
b. N°5 : Entracte en ré mineur. Allegro vivace assai.
c. N°7 : Chœur avec soliste (Séthos) :
« Ihr Kinder des Staubes » (Andante moderato en ré mineur puis
majeur).
Disques :
Extrait 1 : The Symphonies (intégrale).
The Academy of Ancient
Music. Jaap SCHRÖDER, premier violon & direction, Christopher HOGWOOD,
clavecin, pianoforte & direction. 19 CD L'Oiseau-Lyre/Decca 452 496-2.
Extraits 2a-c : Thamos, König in Ägypten.
Alastair MILES, basse (Séthos). The Monteverdi Choir. The English
Baroque Soloists. John Eliot GARDINER, direction. 1 CD Archiv 437 556-2.



