Vendredi 12 Janvier 2007
L'envol brisé
Par jardinbaroque, Vendredi 12 Janvier 2007 à 22:13 GMT+2 dans Prima la musica !
Hyacinthe Jadin naît le 27 avril 1776 à Versailles, où sa famille, d’origine bruxelloise, est installée depuis 1760. Son père, Jean, est premier basson à la Chapelle Royale et, à partir de 1777, huissier de Madame Victoire de France, fille de Louis XV. C’est sans doute lui qui est le premier professeur de Hyacinthe et de ses frères aînés, qui sont aussi probablement pages de la musique de Louis XVI. Hyacinthe étudie en outre, jusqu’en 1790, auprès de Nicolas-Joseph Hullmandel (1756-1823), élève de Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), et publie sa première œuvre, un Rondeau pour le clavecin, en 1785. En 1789, il joue pour la première fois en public, et interprète, avec un certain succès, un Concerto pour pianoforte de sa composition, accompagné par l’orchestre du Concert Spirituel (une véritable institution parisienne entre 1725 et 1790). En 1792, il obtient le poste de claveciniste dans l’orchestre du Théâtre Feydeau, où officie également son frère, Louis-Emmanuel (1768-1853), compositeur en vogue dans la capitale. En 1794, Hyacinthe publie son premier opus, Trois sonates pour le piano forte avec accompagnement de violon. Il publie, la même année, des arrangements pour clavier d’airs à la mode, puis compose son unique ouvrage lyrique (perdu) Cange ou le Commissionnaire de Lazare, avant de publier trois nouveaux opus de sonates pour piano. En 1795, il est nommé professeur de clavier de la classe des dames du Conservatoire de musique tout récemment créé. En 1796, nouvelles publications de musique de chambre et nouveaux concerts, cette intense activité se poursuivant jusqu’en avril 1799. A cette date, Hyacinthe, malade, obtient un « congé absolu » du Conservatoire et fait sa dernière apparition en public le 22 septembre 1799. Terrassé par la tuberculose, il meurt à Paris le 27 septembre 1800.
Si l’on excepte le Rondeau de jeunesse, la période créatrice de Hyacinthe Jadin n’a même pas duré dix ans, mais elle a permis au compositeur d’aborder presque tous les genres, symphonie exceptée. Une vingtaine de sonates, trois concerti pour clavier et orchestre, une douzaine de quatuors à cordes, sans compter un bon nombre d’œuvres de circonstance, ce n’est pas rien en l’espace de seulement sept années, partagées entre composition, enseignement et concerts, avec, en filigrane, un mal pernicieux qui vous ronge. C’est dans sa musique pour clavier que l’originalité de Hyacinthe est la plus patente. A la charnière entre classicisme et romantisme, elle est l’héritière directe de l’Empfindsamer Stil de Carl Philipp Emanuel Bach, et sans doute une de ses plus belles manifestations. Elle est aussi un des tous derniers feux de cette période si particulière qui se fit jour, en musique comme en littérature, en Allemagne entre les années 1765 et 1775, ce Sturm und Drang (« tempête et élan », voir, à ce sujet l’article sur Joseph Martin Kraus) qui dépeint le flux incessamment changeant des émotions et leur caractère farouche, imprévisible, auquel Jadin ajoute cependant une touche de pudeur assez dans le goût français. Peu de compositeurs de la fin du XVIIIe ont laissé, en France, libre cours à ce point à leur sensibilité (sinon le trop méconnu Johann Schobert, c.1735?-1767), peu ont osé ces altérations perpétuelles qui brouillent les tonalités d’origine, peu ont osé jouer la carte de la rupture et du contraste, soutenue par une parfaite maîtrise de l’écriture. En ce sens, Hyacinthe est totalement atypique, né trop tôt pour être romantique ou trop tard pour appartenir aux artisans du Stylus Phantasticus. Sa musique a, au bas mot, vingt ans d’avance, tant elle fait souvent penser à Schubert, voire à Chopin, et il est difficile de comprendre pourquoi elle est aussi inexplicablement absente du programme des concerts et des disques. Certains donneraient beaucoup pour entendre l’intégralité des sonates et des quatuors plutôt qu’entendre une millième fois l’assez insipide Rondo alla turca de la sonate KV331 d’un certain petit génie poudré.
Pour découvrir Jadin :
L’essentiel de la discographie de Hyacinthe Jadin tient en trois CD enregistrés entre 1994 et 1996, à l’époque où le disque savait prendre des risques. Il n’est pas certain qu’ils soient toujours disponibles, hors boutiques ou sites spécialisés dans l’occasion.
Les deux disques consacrés aux sonates par Patrick COHEN sont un régal, avec un léger avantage à celui présentant les opus 4 et 5, dû à l’instrument et à la prise de son. L’inspiration de l’interprète reste égale d’un album à l’autre, et on y sent une véritable détermination à faire revivre ce répertoire. Le jeu est à la fois très clair, direct et nimbé d’une mélancolique poésie qui sied parfaitement ici.
Six sonates pour le forte-piano (opus 4 et opus 5). Patrick COHEN, pianoforte d’après Walter (c.1800). 1CD Auvidis/Valois V4689.
Extrait proposé : Sonate n°2, opus 4, en fa dièse mineur. Finale (3e mouvement), Allegro.
Quatre sonates pour le forte-piano (opus 3, 1&2 et opus 6, 2&3). Patrick COHEN, pianoforte Dulken (1793). 1CD Auvidis/Valois V4777.
On ne remerciera jamais assez le quatuor Mosaïques d’avoir consacré un CD complet aux quatuors des frères Jadin. Le quatuor n°1 opus 2 de Hyacinthe est une merveille, avec un premier mouvement au thème entêtant et nostalgique qui trotte longtemps en tête. Celui de Louis-Emmanuel, en fa mineur, est emporté, très romantique, mais sans mièvrerie. L’engagement des interprètes et leur savoir-faire dans ce répertoire font des 70 minutes de ce disque un grand moment de musique.
Quatuors à cordes opus 2 n°1 et opus 3 n°1 (+ Louis-Emmanuel Jadin : Quatuor n°2). QUATUOR MOSAÏQUES. 1CD Auvidis/Valois V4738.




