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A l'écoute du monde

« On peut apprendre les mœurs et paysages de peuples étrangers par les récits de voyages et les cartes; il était donc possible de la même manière, par l’examen, l’écoute et l’exercice et la considération de tout ce qu’ils nous enseignent dans l’art, de saisir leurs manières particulières, de copier leurs artifices et de faire alors son miel de tout cela. » Ainsi s’exprime, dans la préface à ses Six ouvertures (…) avec airs à la manière française, le compositeur Philipp Heinrich Erlebach. Et en effet, il opéra une sorte de synthèse des principaux courants musicaux de son époque sans avoir beaucoup quitté son cabinet de travail, tant sa curiosité semble avoir été insatiable. Poussons donc, le temps d’un article, la porte du laboratoire de cet alchimiste des sons pour observer son travail.
Vue de Rudolstadt avec le château

Philipp Heinrich Erlebach naît à Esens, en Frise Orientale, le 25 juillet 1657, où son père est musicien de cour. A la mort de ce dernier, en 1660, le prince prend en charge l’éducation, tant académique que musicale, du tout jeune Philipp Heinrich, avant de le confier, en 1679, à son beau-frère, le comte Albert Anton von Schwarzburg-Rudolstadt (1641-1710), en qualité de valet de chambre et musicien. Il fait montre de tant de talent que son employeur le nomme, dès 1681, au poste de maître de chapelle, qu’il conservera jusqu’à sa mort. Cette fonction est tout sauf une sinécure; le Kapellmeister doit, outre la composition et l’exécution de musiques « pour l’office divin, et pour le divertissement du prince à son repas [ce sont les fameuses Tafelmusiken], pour la danse, la scène et la comédie » comme l’écrit le théoricien Veit Ludwig von Seckendorff, dans son traité l’Etat princier allemand (1656 et 1678), veiller tant à l’éducation des petits chanteurs qu’à l’entretien des instruments. Cette fonction lui permet, en revanche, de composer dans tous les genres, sacrés comme profanes. Erlebach publie ainsi, en 1693, Six ouvertures avec airs à la manière française, puis Six sonates en trio en 1694, avant de livrer un recueil de 75 arias, édité en deux parties, respectivement en 1697 et 1710, Harmonische Freude musicalischer Freunde (Joie harmonieuse des amis musicaux), ainsi qu’un recueil de cantates Gott-geheiligte Sing-Stunde (Heure de chant divine) en 1704. Il accompagne son maître à Mühlhausen en 1705 pour des célébrations officielles et compose une musique pour la circonstance. Confirmé dans ses fonctions par le prince Ludwig Friedrich, successeur, en 1710, d’Albert Anton, Erlebach meurt à Rudolstadt le 17 avril 1714.
Egbert van der Poel, Le grand incendie de Rijp, 1654

En 1700, Erlebach a eu l’excellente idée de coucher dans un catalogue la musique et les instruments dont disposait la cour de Rudolstadt. On dispose donc d’un instantané de la production du compositeur : des messes, des historiae [mise en musique de récits bibliques], des œuvres scéniques, de la musique de circonstance, plus d’une centaine de cantates sacrées, une passion, et 120 compositions instrumentales. Un vaste corpus, qui fut presque entièrement détruit en 1735, lorsqu’un incendie ravagea le château de Rudolstadt où étaient conservées les manuscrits d’Erlebach, rachetés par la Cour à sa veuve. N’est donc parvenue jusqu'à nous qu’une poignée de compositions, celles qui furent copiées ou publiées, soit une petite centaine d’œuvres. On ne peut qu’être surpris qu’un homme qui a si peu voyagé ait à ce point compris et assimilé les diverses influences qui ont traversé la vie musicale de son temps; en effet, sa manière est à la fois émaillée de références françaises (Six ouvertures) et italiennes (Six sonates), alliées à une profondeur toute germanique, perceptible tant dans ses œuvres instrumentales que vocales. Il se montre également sensible aux trouvailles de ses contemporains, tels Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644-1702), puisqu’il utilise, comme lui, la technique de la scordatura, qui modifie l’accord « normal » du violon pour réaliser des accords et des figures musicales impossibles autrement, tout en changeant également la résonance et la sonorité de l’instrument. Erlebach fait, en toutes circonstances, preuve de beaucoup d’inventivité et d’originalité, transformant les structures rigides qui prévalaient à son époque pour mieux faire saillir, notamment, l’expressivité des textes qu’il met en musique. En effet, et on le sent bien au travers des nombreuses indications dont use Erlebach dans ses partitions, le propos du compositeur est bien, au travers d’airs souvent simples, de servir le texte en le mettant en valeur, en visant à une sincérité et une intensité d’expression maximales, qui touche encore l’auditeur d’aujourd’hui.
Compositeur curieux et inventif, ouvert sur le monde en dépit de sa sédentarité, Erlebach mérite bien mieux que de la confidentialité qui est son lot aujourd’hui. Si 2007 s’annonce surtout comme l’année Buxtehude, espérons néanmoins que quelques interprètes auront la bonne idée de ressusciter sa musique à l’occasion du 350e anniversaire de sa naissance.

Pour découvrir Erlebach :

La discographie consacrée à Erlebach est maigre, trop, compte tenu de la réelle qualité de sa musique. Les quelques CD ci-dessous permettent de se faire une idée de l’art du compositeur dans les meilleures conditions possibles, en attendant, qui sait, de nouvelles découvertes.

S’il fallait conseiller un seul CD Erlebach, ce serait celui enregistré en 2001 par Victor Torres et le jeune ensemble Stylus Phantasticus, composé de remarquables et jeunes instrumentistes, et qui a l’avantage de présenter conjointement des pièces instrumentales et vocales. Rien à dire sur l’interprétation, qui dégage une impression absolue de naturel, tant il est évident que ce projet a été longuement mûri avant d’être enregistré. C’est impeccable de bout en bout, très vivant et vibrant, d’une évidence absolue. Un grand disque. Zeichen im HimmelZeichen im Himmel : sonates en trio (3, 2 et 4) et airs extraits de l’Harmonische Freude. Victor TORRES, chant. STYLUS PHANTASICUS. 1CD Alpha 018.

Extrait proposé : Schwaches Herz (Faible cœur), air pour voix, instruments obligés et basse continue.


Cet autre CD, consacré cette fois uniquement à la musique instrumentale d’Erlebach, est également d’un excellent niveau, la Berliner Barock-Compagney regroupant des instrumentistes baroques chevronnés. Il est certes dommage qu’il doublonne avec le disque précédent pour ce qui est des sonates, mais il présente deux des Ouvertures dans une interprétation vive, dynamique et, de surcroît, parfaite d’un point de vue technique.
Erlebach, Ouvertures et sonatesOuvertures et Sonates. BERLINER BAROCK-COMPAGNEY. 1CD Capriccio 67074.

Pour découvrir d’autres oeuvres, on pourra consulter les deux albums suivants. Celui de l’Akademie für Alte Musik de Berlin (excellent ensemble) propose une vision très convaincante de l’Ouverture n°4, celui de la soprano Annette Dasch trois arias dans une belle interprétation.
Ouvertures pour l'opéra de HambourgOuvertüren für die Hamburger Oper : œuvres de Schürmann, Erlebach, Keiser, Handel et Schieferdecker. AKADEMIE FÜR ALTE MUSIK BERLIN. 1CD Harmonia Mundi HMC 901852.
Deutsche BarockliederDeutsche Barocklieder : oeuvres de Albert, Krieger, Hammerschmidt, Dedekind et Erlebach. 1CD Harmonia Mundi HMN 911835.

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