Mardi 16 Janvier 2007
En éclaireur
Par jardinbaroque, Mardi 16 Janvier 2007 à 21:21 GMT+2 dans Prima la musica !
De Johann Schobert, on ne sait presque rien avant son arrivée à Paris. Il naît en Silésie, peut-être à Breslavia, très probablement entre 1735 et 1740. Virtuose du clavier (ce terme volontairement générique désignant aussi bien le clavecin que le pianoforte), il arrive à Paris en 1760 en tant que claveciniste de l’orchestre privé du Prince Louis-François de Bourbon-Conti. A partir de 1761, il publie un important nombre de recueils de musique pour clavier, sonates, trios, quatuors et concerti. Il meurt, ainsi que la presque totalité de sa famille, le 28 août 1767 à Paris, d’une intoxication causée par des champignons.
Pour saisir exactement la singularité de la musique de Schobert, il convient de la replacer dans le cadre de la production d’une époque vouée toute entière à ce que l’on nomme « style galant », et qui se caractérise, pour simplifier, par la primauté accordée à la mélodie, généralement fluide et légère. Certes, Schobert n’échappe pas toujours à cette facilité. Musicien partiellement indépendant, il tire ses revenus de la publication de sa musique et de son activité de professeur auprès d’élèves privés, et est, de ce fait, tenu de suivre le goût du jour.
Néanmoins, son éclectisme et son talent lui permettent de synthétiser des éléments de langage d’origines très diverses et de forger, à l’aune de sa propre sensibilité, que l’on devine assez épidermique, un style bien particulier. Sa musique révèle ainsi des influences issues de la sonate pour clavier préclassique viennoise (on pense à Georg Christoph Wagenseil, 1715-1777), de la sonate italienne (Baldassare Galuppi, 1706-1785), de la musique française (dans l’utilisation des ornements), mais également des traits d’écriture empruntés au langage symphonique de l’Ecole de Mannheim (les débuts de mouvement crescendo), que Jan Stamič (1717-1757) importa durant ses deux années de présence à Paris (1754-55), ainsi qu’une forte empreinte de l’Empindsamer Stil « codifié » par Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788). Ce tissu d’influences ne saurait, en revanche, expliquer à lui seul le charme particulier que dégage la musique de Schobert, lequel réside surtout en sa capacité à exprimer un très large éventail d’émotions, allant de l’allégresse au désespoir, avec une intensité expressive rare à l’époque, dont on ne trouve que peu d’équivalents en France, sauf, vingt ans après, chez Hyacinthe Jadin (1776-1800).
La musique de Schobert se distingue par un caractère effusif et intime qui marquera durablement un certain Wolfgang Amadeus Mozart, qui côtoiera le compositeur lors de ses deux premiers séjours parisiens, en 1763 et 1766 – au point que l’enfant prodige construira un de ses concerti pour clavier (n°2, KV39) à partir du matériau thématique d’un quatuor de Schobert – et transmettra (involontairement) son héritage à un compositeur comme Schubert. Souhaitons juste maintenant que le legs de Schobert ne demeure pas lettre morte et rêvons un instant qu’un Andreas Staier ou une Aline Zylberajch s’emparent un jour de ces terres qui restent encore largement à défricher.
Pour découvrir Schobert :
La discographie de Schobert est restreinte, et de qualité inégale. Sous des dehors « faciles », cette musique est, en effet, exigeante et ne ressort pas indemne des traitements trop mièvres ou trop brutaux. On donnerait, en outre, beaucoup pour entendre enfin les sonates jouées sur un pianoforte contemporain de Schobert, pourquoi pas sur une de ces petites merveilles d’intimité signées par Bartolomeo Cristofori (à l’instar du récital Domenico Scarlatti d’Aline Zylberajch paru en 2005 chez Ambronay).
L’album enregistré en 1988 par des membres de l’Ensemble 415 et Luciano Sgrizzi au pianoforte est toujours, malgré ses presque 20 ans d’âge, une référence. Les clairs-obscurs de la musique de Schobert sont excellemment rendus, ainsi que ses emportements et sa mélancolie (le premier mouvement du quatuor en fa mineur opus VII n°2 est un vrai moment d’émotion). On pourra toujours émettre des réserves sur un pianoforte anachronique (Fritz, Vienne, c.1820), mais celles-ci ne résisteront pas longtemps à l’évident bonheur de jouer ensemble des interprètes et à leur conviction à faire revivre ce répertoire. CD essentiel, donc.
Quatuors, trios et sonates. Luciano SGRIZZI, pianoforte, membres de l’ENSEMBLE 415 – Chiara BANCHINI, premier violon & direction. 1CD Harmonia Mundi HMA 1901294.
Extrait proposé : Quatuor en mi bémol majeur, pour clavier, deux violons et violoncelle, opus XIV n°1. Deuxième mouvement : Polonoise andante.
Mario Martinoli a livré, en 1996, une fort belle version des Sonates opus XIV (1766). Là encore, l’instrument est anachronique, puisqu’il s’agit d’un pianoforte à tangentes de 1800, mais il rend parfaitement justice à la musique de Schobert. L’interprétation est vive et contrastée, et, en dépit, parfois, d’un léger déficit d’effusion, ce disque est tout à fait recommandable.
Six sonates pour le clavecin, opus XIV. Mario MARTINOLI, pianoforte à tangentes. 1CD Stradivarius STR 33460.
Enfin, sans garantie de disponibilité, l’amateur curieux pourra tenter de se procurer le dernier récital de Fania CHAPIRO, morte peu de temps après cet enregistrement. Il présente, outre des concerti pour clavier de Dussek (agréable, à défaut d’être inoubliable) et de Schröter (très fluide et lumineux, avec des cadences écrites par Mozart), le Concerto en sol majeur, opus 9 de Schobert, dans une interprétation d’excellente tenue, avec, notamment, un Andante d’une bouleversante densité.
Pianoforte concerti : œuvres de Dussek, Schröter et Schobert. Fania CHAPIRO, pianoforte, MUSICA AD RHENUM – Jed WENTZ, direction. 1CD Vanguard classics 99041.




