Dimanche 14 Janvier 2007
Les vertus de l'amateur
Par jardinbaroque, Dimanche 14 Janvier 2007 à 21:46 GMT+2 dans Prima la musica !
Les éléments biographiques concernant Albicastro sont extrêmement minces. Son véritable nom semble être Johannes Hendrik Weysenbergh et il naît, soit dans le canton de Berne, soit dans le petit village bavarois de Bieswang, près de Weissenburg, comme pourraient l’indiquer les initiales D.B.W. (« del Biswang ») qu’il accole à son nom vers 1661. Il reçoit sans doute l’éducation de tout jeune homme bien né, tant dans le domaine des arts que des armes. Sa présence est attestée à Leyde (Pays-Bas) en 1686, année où il est engagé comme musicus academiae (musicien de l’académie) de l’université, poste qui lui vaut sans doute d’encadrer le déroulement musical des grandes manifestations officielles. Il publie, en 1696, son premier cycle de sonates en trio Il giardino armonico sacro-profano, chez le fameux éditeur musical Estienne Roger, qui éditera d’ailleurs l’ensemble de son œuvre de 1701 à 1706. De 1701 à 1714, il participe à la guerre de Succession d’Espagne, et est promu capitaine de cavalerie de l’armée néerlandaise. Son nom disparaît des registres annuels des officiers après 1730, et on peut donc supposer qu’il meurt, très vraisemblablement aux Pays-Bas, autour de cette année.
Si aujourd’hui, le nom d’Albicastro n’est connu que d’une poignée de mélomanes, son œuvre, composée de quatre opus de sonates en trio, de trois recueils de sonates pour violon et basse continue, d’un opus de concerti grossi et du motet (resté manuscrit) Coelestes angelici chori (Chœurs célestes des anges), sa renommée fut réelle, tant dans son pays qu’en Angleterre, ou en Allemagne, à tel point que Johann Joachim Quantz (1697-1773, compositeur et virtuose de la flûte) déclare avoir beaucoup travaillé sur ses œuvres dans sa jeunesse. De son propre aveu, Albicastro est un amateur, c’est-à-dire qu’il n’est au service d’aucun employeur et n’écrit de la musique que pour son plaisir. Un jugement hâtif pourrait ne voir en lui qu’un des innombrables imitateurs d’Arcangelo Corelli (1653-1713), tant il adopte les schémas définis par ce maître et tant son art est totalement italianisé. Cependant, à maintes reprises, Albicastro prend ses distances vis-à-vis de l’hégémonie corellienne, en mêlant à ses compositions des emprunts au « goût français » et une indicible touche de gravité allemande dans les mouvements de tempo retenu. Il se montre également expérimentateur, en faisant se côtoyer des éléments archaïsants avec des progressions harmoniques qui ont une bonne vingtaine d’années d’avance, ou encore en additionnant entre elles des techniques de compositions a priori étrangères (un des Concerti grossi de l’opus 7 se termine ainsi par une passacaille fuguée). Enfin, il lui arrive très souvent de dépasser son illustre modèle dans le domaine de l’invention mélodique; certaines de ses trouvailles vont très loin dans le domaine de l’expressivité, comme le prouve l’adagio du Concerto IV opus 7, d’une insondable mélancolie, et que l’on peut tenir pour un des plus beaux airs de toute la période baroque.
Il reste maintenant à souhaiter vivement que certains jeunes ensembles qui, dit-on, sont souvent à la recherche de répertoires nouveaux, se penchent un peu sur l’œuvre d’Albicastro, plutôt que d’enregistrer un 10000ème version des Quatre saisons qui ne sera qu’un apport superflu à une discographie déjà passablement obèse. Tout le monde aurait, semble-t-il, à y gagner
Pour découvrir Albicastro :
La discographie d’Albicastro est tout simplement désertique. Deux CD complets lui ont été consacrés, dont le meilleur semble indisponible en France. Ce vide est proprement incompréhensible compte tenu de la qualité de sa musique.
A ce jour et sauf erreur, seuls les 12 Concerti a quattro (concerti grossi) opus 7 ont connu les honneurs d’un enregistrement intégral. Le Collegium Marianum et le Collegium 1704 dirigés du clavecin par Vaclav Luks empoignent ces œuvres avec un enthousiasme réjouissant. Le niveau technique de ces formations est excellent, le bonheur et l’envie qu’elles manifestent en faisant vivre cette musique est indubitable et communicatif. Au total, un très beau disque, prioritaire pour découvrir le compositeur, mais malheureusement quasi-introuvable en France. A vos médiathèques !
12 Concerti a quattro, opus 7. COLLEGIUM MARIANUM / COLLEGIUM 1704 – Vaclav LUKS, clavecin & direction. 2CD PAN Classics 510124.
Extrait proposé : Concerto IV, opus 7 en ut mineur. 3ème mouvement : adagio. Xenia Löffler, hautbois solo.
L’album consacré à Albicastro par l’Ensemble 415 en 1990 fait figure de pionnier. Il présente deux avantages : celui de proposer le motet Coelestes angelici chori ainsi qu’un florilège d’œuvres instrumentales, et notamment la sonate écrite par le compositeur sur le thème de la Follia (les Folies d’Espagne), et celui d’être, a priori, disponible à la vente. L’interprétation, elle, a vieilli, et n’est pas d’une propreté technique absolue. Il est dommage que l’Ensemble 415, qui sonne ici un peu maigre, n’ait pas enregistré cet album dans la foulée de ses réalisations de l’Opus 6 de Corelli (qui reste une référence) et de Muffat.
Cantate, sonates et concertos. Guy de MEY, ténor. ENSEMBLE 415 – Chiara BANCHINI, violon & direction. 1CD Harmonia Mundi HMC 905208.
Au milieu d’un regroupement thématique consacré aux œuvres composés sur le thème de la Follia, Jordi Savall et ses troupes ont eu l’excellente idée d’enregistrer la sonate qu’Albicastro a élaborée sur ce topos du baroque. La réalisation en est exemplaire, avec un Manfredo Kraemer des grands jours au violon (et, pour les gourmands, une Follia de Vivaldi d’anthologie).
Altre Follie : œuvres de compositeurs divers sur le thème de la Follia. HESPERION XXI – Jordi SAVALL, direction. 1CD Alia Vox AVSA 9844.




