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En liberté

« Je ne choisis pas de toujours me battre contre les difficultés, ni de jouer en faisant appel à toutes mes capacités. Je donne à mes compositions le degré de difficulté qui me plaît, selon mes dispositions et celles du public. » Ces propos du compositeur Carl Friedrich Abel, rapportés par le musicographe Charles Burney (1726-1814) dans sa gigantesque General History of Music from the Earliest Ages to the Present Period (1776-1789) sonnent comme la profession de foi d’un artiste sûr de son art et soucieux de préserver sa liberté de l’exercer selon son bon vouloir. Aujourd’hui considéré comme un « petit maître », expression épouvantable qui, la plupart du temps, sert d’excuse à la méconnaissance, voire à l’ignorance, et relégué dans l’ombre du « grand » Mozart, Abel fut pourtant une figure marquante de son époque, respectée, écoutée et copiée, y compris par le « grand » qui vient d’être cité, comme vous le lirez peut-être ci-dessous.

Thomas Gainsbourough, Portrait de Carl Friedrich Abel, 1777

Carl Friedrich Abel naît à Köthen le 22 décembre 1723. Il est issu d’une famille dont la fibre musicienne remonte au moins à la fin du XVIe siècle et son père, Christian Friedrich (c.1683-1737), est, à sa naissance, premier musicus de l’orchestre de Köthen, chargé, à ce titre, du violon, du violoncelle et de la viole de gambe, dirigé par un certain Johann Sebastian Bach (1685-1750). Il est, sans aucun doute, le premier professeur de son fils, et lui apprend l’art de la viole de gambe. Certains chercheurs affirment que Carl Friedrich a étudié avec JS Bach, sans qu’il soit possible d’étayer cette hypothèse. Ce qui est, en revanche, certain, c’est que le jeune musicien occupe un poste de gambiste au sein de l’orchestre de Dresde, dirigé alors par Johann Adolf Hasse (1699-1783), de 1743 environ à 1758, qu’il côtoie sans doute, durant cette période, Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784), alors organiste dans cette même ville, et qu’il compose ses premières œuvres. En 1758, Abel quitte Dresde assiégée par Frédéric II, et entame un voyage qui le conduit à Mannheim, Paris, et finalement Londres, où il arrive au début du printemps 1759 et où il décide de s’installer. Il y donne rapidement son premier concert, et le succès ne se fait pas attendre. Dès 1760, il est nommé musicien de chambre de Sa Majesté et obtient un Privilège Royal lui permettant de publier ses œuvres à son propre compte. A la fin de 1763, il s’associe avec Johann Christian Bach (1735-1782), dernier fils de JS Bach, arrivé d’Italie à Londres en 1762. Ils donnent, le 29 février 1764, leur premier concert commun, qui débouchera, en janvier 1765, sur la création des « Concerts Bach-Abel », véritable institution qui perdurera jusqu’en mai 1781, proposant chaque année dix à quinze représentations musicales de haut niveau au public londonien, JC Bach se chargeant d’engager des chanteurs et Abel des instrumentistes. Si les débuts de cette association sont une réussite totale, à tel point que le tandem ouvre sa propre salle à Hanover Square, les dernières années en sont ternies par des tensions de plus en plus nettes entre les deux compositeurs, si intenses qu’après la mort de JC Bach, le 1er janvier 1782, sa veuve refusera toute aide d’Abel. Ce dernier quitte Londres au printemps de la même année et retourne en Allemagne, et notamment à la Cour de Postdam, où il donne quelques concerts fort remarqués et compose ses dernières œuvres. De retour à Londres en 1785, Abel participe encore avec succès à un certain nombre de représentations musicales, surtout en qualité de gambiste, mais se retire petit à petit de la scène. Il y fait sa dernière apparition le 21 mai 1787, et meurt à Londres le 20 juin 1787.

Edward Dayes, Hanover Square, 1787

Carl Friedrich Abel demeure, à bien des égards, un compositeur particulièrement intéressant de la transition du Baroque au Classicisme. Dernier grand virtuose d’un instrument en voie d’extinction – la viole de gambe – dont la voix rauque et chaude aura illuminé tout l’âge baroque, détenteur d’une science musicale « à l’allemande » que tous ses contemporains s’accordent à reconnaître comme immense, ayant assimilé les nouveautés instrumentales nées, notamment, dans le creuset de Mannheim, il a su conjuguer toutes ces influences pour élaborer un langage personnel qui prépare l’arrivée non seulement de la symphonie, mais aussi du concerto classique. Son influence sur Mozart, qui l’a côtoyé en 1764 lors de son séjour londonien, a été importante, voire déterminante, et peut être aisément mesurée en comparant les symphonies d’Abel et celles d’avant les années 1780 du salzbourgeois, ou encore les concerti pour clavier de l’un et de l’autre. Si le langage du Mozart des dix dernières années est indubitablement personnel et unique, il n’en demeure pas moins qu’il conserve, du moins dans la musique instrumentale, des traces très nettes de la manière de ceux qui l’ont influencé.
Une certaine frange de la musicologie a affublé, sans doute un peu hâtivement, la musique d’Abel de l’étiquette « galante », en justifiant cette appellation par le caractère « facile » et coulant de ses mélodies, par sa façon à la fois énergique et souriante. Comme toutes les étiquettes, ce point de vue est assez réducteur. Certes, la nécessité de plaire à un large public – la majorité des œuvres d’Abel a été composée pour les concerts « Bach-Abel » – a fait force de loi, et n’a pas permis au compositeur de donner à sa musique le caractère puissamment expérimental qui émane, par exemple, de celle d’un Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788). Cependant, pour qui sait être attentif, il est évident que ses compositions s’échappent souvent du moule « galant », surtout dans les mouvements lents, et s’approchent plus nettement, dans l’expression, du préclassicisme. Cette volonté d’expressivité se retrouve dès les Symphonies de l’opus 1 (1761), par exemple dans le bel andante de la Symphonie n°2 en ut majeur, et jusqu’à celles de l’opus 17 (c.1782-86), dont l’andante de la n°4 en ut majeur est d’une intimité bouleversante, mais aussi dans les concerti pour flûte (celui en mi mineur, opus 6 n°2 est un bijou) ou pour clavier (l’allegretto du Concerto opus 11 n°5 en sol majeur est extraordinaire et très en avance sur son temps). On est très loin, dans ces œuvres, du côté aimablement superficiel que l’on y attache habituellement, et qui justifierait, aux yeux de certains, la place de second rang qui échoit à des compositeurs comme Abel, dont le principal mérite aurait été d’apprendre au « divin Mozart » quelques « ficelles » de son métier de compositeur, attitude parfaitement inepte, en ce qu’elle réduit l’histoire de la musique à un défilé de compositeurs reconnus en occultant toute la richesse de l’apport de ceux qui n’ont pas eu l’heur de connaître les honneurs de la postérité. Le catalogue de Carl Friedrich Abel comporte environ deux cents œuvres, dont moins de la moitié à été enregistrée, avec des bonheurs divers. Il serait surprenant que des interprètes ne trouvent pas, parmi, entre autres, 16 concerti, 18 quatuors à cordes, 24 trios et 46 symphonies et un vaste corpus de sonates, de quoi faire leur miel. Cette musique, en tout cas, le mériterait amplement.

Pour découvrir Abel :

Lorsque l’on considère la discographie consacrée à Abel, on se rend vite compte que bien du travail reste à faire pour rendre à ce compositeur la place qui devrait être la sienne. Les cinq enregistrements présentés ci-après permettent de se faire une idée de l’œuvre dans les meilleures conditions possibles.

L’anthologie de symphonies consacrée à Abel en 1994 par Paul Dombrecht à la tête de son ensemble Il Fondamento est d’une très grande qualité. Une belle vivacité anime les mouvements rapides tandis que les andante ne cèdent jamais à la précipitation et prennent le temps de respirer. Les couleurs orchestrales sont belles et l’inspiration constante. Un CD tout à fait recommandable pour une entrée en matière réussie.
Ouvertures et sinfoniasOuvertures et Sinfonias. Il Fondamento – Paul DOMBRECHT, direction. 1CD Passacaille 903.

Extrait proposé : Sinfonia en si bémol majeur, opus 17, n°2. Troisième mouvement : Allegro.


A un même niveau d’excellence se situent les deux albums consacrés à la musique concertante d’Abel. Dans les deux cas, c’est Michael Schneider qui assure la direction, avec la précision et la souplesse qu’on lui connaît et qui fait également merveille dans d’autres répertoires (Telemann, Geminiani…).
Le CD consacré, en 1993, à une sélection de concerti pour flûte de l’opus 6 est un régal constant, avec un soliste impliqué et virtuose, ce qui est préférable dans ces œuvres particulièrement exigeantes. Point d’orgue : le Concerto opus 6 n°2 en mi mineur, sombre et véhément.
Celui, plus récent (2001), regroupant cette fois l’ensemble des concerti pour clavier publié sous le numéro d’opus 11, a été confié aux doigts experts de Sabine Bauer, élève d’Andreas Staier. Contrairement aux concerti pour flûte, ceux pour clavier n’exigent pas de virtuosité particulière, ce qui a pour contrepartie d’obliger le soliste à user de beaucoup de nuances et d’imagination pour faire pleinement vivre ces œuvres. Pari tenu et réussi ici, même si on reste un brin nostalgique de ce qu’aurait pu donner le Concerto n°5 en sol majeur au pianoforte plutôt qu’au clavecin.
Concerti pour flûteConcerti pour flûte. Karl KAISER, flûte traversière. La Stagione Frankfurt – Michael SCHNEIDER, direction. 1CD CPO 999208-2.
Concerti pour clavierConcerti pour clavier opus 11. Sabine BAUER, pianoforte & clavecin. La Stagione Frankfurt – Michael SCHNEIDER, direction. 1CD CPO 999892-2.

Pour terminer, voici deux albums consacrés chacun à un opus complet de symphonies.
Celui regroupant l’Opus 10 sous la baguette de Michael Schneider n’appelle aucune remarque rédhibitoire, si ce n’est un peu d’inertie dans la conduite des menuets achevant trois des six symphonies. L’ensemble reste tout à fait probe, avec des couleurs intéressantes et une belle volonté de faire vivre cette musique.
On sera malheureusement beaucoup plus circonspect sur la prestation d’Anthony Halstead à la tête du Hanover Band, tant son intégrale de l’Opus 17 est moyenne, avec un orchestre dont on a bien du mal à croire qu’il joue sur instruments anciens, tant il offre une chair pâlotte et peu précise. Rien d’infâmant, certes, mais une sourde déception qui naît de l’impression d’entendre, tant dans le son que dans le style, Neville Marriner dans les années 1970 [à noter que cet ensemble a fait de bien meilleurs disques, notamment dans sa série consacrée, chez le même éditeur, à Johann Christian Bach]. A écouter pour connaître, en attendant mieux.
Symphonies opus 10Symphonies opus 10. La Stagione Frankfurt – Michael SCHNEIDER, direction. 1CD CPO 999207-2.
Symphonies opus 17Symphonies opus 17. The Hanover Band – Anthony HALSTEAD, direction. 1CD CPO 999214-2.

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