Mercredi 17 Janvier 2007
L'ombre d'un géant
Par jardinbaroque, Mercredi 17 Janvier 2007 à 21:29 GMT+2 dans Prima la musica !
Johann Gottfried Stölzel naît à Grünstädtl (en Saxe, près de Schwarzenberg) le 13 janvier 1690. Après avoir été formé dans sa ville natale, il rejoint Leipzig en 1707 afin de parfaire ses connaissances tant académiques, notamment en théologie, que musicales. Il y a pour professeur Georg Melchior Hofmann (c.1679 ?-1715), alors directeur de la musique de la Neukirche. En 1713, il part pour un voyage d’un an et demi en Italie, et séjourne à Rome, Florence et Venise, fructueux séjour puisqu’il y est fêté pour ses qualités de compositeur d’opéras et y noue des contacts personnels avec des compositeurs en vue, tels Antonio Vivaldi (1678-1741) ou Domenico Scarlatti (1685-1757). A son retour, il séjourne à Prague pendant trois ans, puis occupe temporairement, en 1718, les fonctions de maître de chapelle à Bayreuth et Gera. Il se marie en 1719 et, la même année, est engagé en qualité de maître de chapelle et compositeur de la Cour de Gotha, postes qu’il occupera jusqu’à sa mort. Sa production est abondante, puisque ses fonctions l’obligent à fournir, outre une cantate particulière pour chaque culte hebdomadaire, des opéras, de la musique de chambre, des concerti, etc., en fonction des exigences de son employeur, le duc de Gotha-Altenburg. En outre, lorsque le maître de chapelle de la Cour de Schwarzburg-Sondershausen, Johann Balthasar Freislich (1687-1764), rival heureux de Stölzel lors de l’attribution de ce poste devenu vacant en 1715, part pour Danzig en 1731, le prince s’assure du concours du perdant d’hier; notre compositeur va donc fournir des œuvres pour les deux Cours jusqu’en 1740, année de la mort du prince de Sondershausen. Stölzel lui-même meurt à Gotha le 27 novembre 1749.
Une bonne moitié de la production de Stölzel, restée largement manuscrite, a été perdue, et le corpus d’œuvres parvenu jusqu’à nous provient essentiellement d’un fonds miraculeusement préservé à Sondershausen. Les pertes sont conséquentes : tous les opéras, la moitié des cantates; pour ce qui concerne ces dernières, on sait que Stölzel en a composé douze « cycles » complets, dont quatre doubles, ce qui signifie que sa production aurait pu avoisiner 1100 œuvres (520 environ ont été transmises, complètes ou fragmentaires), ce qui, d’un point de vue quantitatif, le place à égalité avec un célèbre inconnu du Baroque, dont l’œuvre reste scandaleusement négligée du moins en France, Georg Philipp Telemann (1681-1767). Excusez du peu. Mais qu’en est-il de la qualité de la musique de Stölzel ? Elle est, à bien des égards, exceptionnelle. La maîtrise technique du compositeur n’a rien à envier aux plus grands, et il égale, pour ce qui est, notamment, de l’attention portée aux textes qu’il met en musique (et dont il est l’auteur d’une large partie, fait assez rare pour être souligné) et de la manière employée pour en faire saillir l’essentiel, l’immense Johann Sebastian Bach. Comme ce dernier, Stölzel est parvenu à synthétiser les nouveautés du langage musical italien et les spécificités du style allemand, mêlant virtuosité, théâtralité (héritage de Vivaldi ?) et profondeur. Cependant, là où Bach, au travers de l’homme, semble s’adresser surtout à Dieu, Stölzel semble s’attacher avant tout à toucher le cœur de son auditeur. Il suffit d’écouter une fois le chœur d’ouverture de sa Brockes Passion (1725), admirable, et qui tient, dans un style certes différent, la comparaison avec le chœur initial de la Johannes Passion (1724) de Bach, pour savoir qu’on se trouve face à un maître, tant l’expression de la douleur, de la contrition et de l’inéluctable destinée de l’homme y sont rendus avec justesse. Le compositeur aurait pu forcer le trait et noyer le propos sous les effets; il livre, au contraire, et avec une superbe économie de moyens, un concentré d’émotions, un morceau à la fois tendu et chuchoté, avançant implacablement mais comme tassé sur lui-même, les yeux rivés au sol, formidablement orant et recueilli. Ce qui a été enregistré de l’œuvre de Stölzel révèle les mêmes qualités, la même scrupuleuse volonté d’illustrer les affects, la même rigueur dans la construction et la conduite du discours musical, le même soin apporté à la couleur instrumentale, et il convient donc de saluer ceux qui, tels F. Hennenberg, s’échinent, depuis le milieu des années 1960, à retrouver cette musique, et le courageux chef Ludger Rémy qui s’attache à la faire revivre. Un long chemin reste néanmoins à parcourir pour que Stölzel retrouve la place qui devrait être la sienne dans le paysage de la musique baroque, et il suffirait sans doute qu’un chef un tant soit peu médiatique (René Jacobs ?) s’empare de cette musique au lieu de ressasser éternellement le même répertoire pour que l’évidence de cet authentique talent éclate enfin.
Pour découvrir Stölzel :
Paru en 1998, cet enregistrement, en première mondiale, de la Brockes Passion est à marquer d’une pierre blanche. L’œuvre est exceptionnelle, et servie par une équipe qui rassemble toutes ses forces pour la ressusciter. Au bilan, un disque remarquable, servie par des solistes impliqués, un chœur magnifique et un orchestre impeccable. C’est une contribution majeure, incontournable, non seulement à la redécouverte de Stölzel, mais aussi à une vue plus juste de la musique sacrée du XVIIIe allemand.
Brockes Passion (1725). Solistes, Kammerchor Michaelstein, Telemann-Kammerorchester Michaelstein – Ludger REMY, direction. 2CD CPO 999560-2.
Extrait proposé : Chœur introductif de la première partie « Mich vom Stricken meiner Sünden ».
Belle idée que ce regroupement de cantates pour la Pentecôte de 1737, assorti d’une cantate de 1732. Les œuvres n’ont certes pas la force de la Brockes Passion (le propos n’est pas le même), mais elles se situent largement au-dessus de la moyenne de bien des compositions de l’époque. Le quatuor de solistes appelle quelques minimes réserves (un alto masculin un peu serré), mais l’orchestre, que l’on sent rompu à ce répertoire, est splendide de couleurs. La direction attentive et précise de Ludger Rémy n’appelle que des éloges. Un excellent disque.
Cantates pour la Pentecôte. Solistes, Telemannisches Collegium Michaelstein – Ludger REMY, direction. 1CD CPO 999876-2.
Regroupées sous le titre d’Oratorio de Noël, ce florilège de cantates composées autour d’une fête qui inspira un nombre non négligeable de compositeurs est une réalisation très réussie. Là encore, si on excepte quelques minimes réserves relatives à un alto masculin un brin terne, chanteurs, orchestre et chef unissent leurs forces pour proposer une interprétation de premier ordre, qui rend avec bonheur l’atmosphère à la fois simple et solennelle des fêtes de la Nativité.

Oratorio de Noël : cantates pour Noël, le jour de l’an et l’Epiphanie. Solistes, Weimarer Barockensemble – Ludger REMY, direction. 2CD séparés CPO 999668-2 (Cantates 1 à 5) et 999735-2 (Cantates 6 à 10).




