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Au delà des notes

« Ces trois freres avec de leurs amis, aussi joueurs de Violon, firent partie un jour de la fête de M. de Chambonniere d’aller à son Château lui donner une Aubade : ils y arriverent, & se placerent à la porte de la Salle où Chambonniere étoit à table avec plusieurs Convives, gens d’esprit & ayant du goût pour la Musique. Le Maître de la maison fut surpris agréablement, de même que toute sa compagnie par la bonne Symphonie qui se fit entendre. Chambonniere (…) demanda d’abord de qui étoit la compositions des airs qu’ils avoient jouez : un d’entre’eux lui dit qu’elle étoit de Louis Couperin, qu’il lui présenta. Chambonniere fit aussi-tôt son compliment à Louis Couperin (…) ; il lui temoigna beucoup d’amitié, & lui dit (…) qu’il falloit absolument qu’il vînt avec lui à Paris, ce que Louis Couperin accepta avec plaisir. Chambonniere le produisit à Paris et à la cour, où il fut gouté. »

Cette anecdote, rapportée par Evrard Titon du Tillet dans son Parnasse françois (1732), est une des rares que l’on possède sur la vie de Louis Couperin, compositeur incontournable du XVIIe siècle français, et dont la renommée de son neveu François (dit « Le Grand », 1668-1733) a quelque peu occulté une production demeurée en partie, il est vrai, longtemps inaccessible.

Jan Steen, La leçon de clavecin (détail), c.1660

Louis Couperin naît vers 1626 à Chaumes-en-Brie, village situé à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Paris. Son père, Charles, sieur de Crouilly, est un petit propriétaire terrien qui tient occasionnellement l’orgue de l’abbaye de Chaumes. On ne sait rien de la formation musicale de Louis, qui est peut-être assurée par son père, comme on ignore presque tout de sa vie jusque vers 1650. Quelques documents officiels nous apprennent qu’il est clerc à Chaumes en 1645, puis à Beauvoir, à quelques kilomètres de là, en janvier 1646. Sa rencontre, rapportée par Titon du Tillet, avec le claveciniste et compositeur de la Cour Jacques Champion de Chambonnières a lieu le 24 juillet (jour de la Saint Jacques) 1650 ou 1651, année où il quitte Chaumes, où il est encore domicilié le 2 mai, pour Paris, d’où il date du 12 août une de ses fugues. Son ascension sociale est rapide : le 9 avril 1653, il est engagé en qualité d’organiste de l’église Saint Gervais (poste qui restera dans la famille Couperin jusqu’en 1826), avec attribution d’un logement de fonction où il hébergera ses frères quand ceux-ci s’établiront à Paris. Titon du Tillet rapporte que Louis Couperin « eut bien-tôt après l’orgue de Saint-Gervais à Paris, et une des places d’Organiste de la Chapelle du Roy : on voulut même lui faire avoir la place de Musicien ordinaire de la chambre du roi pour le clavecin du vivant de Chambonniere qui en étoit pourvû; mais il en remercia, disant qu’il ne déplacerait pas son bienfaiteur : le Roi lui en sçut bon gré, et créa une charge nouvelle de dessus de viole, qu’il lui donna ». Cette place lui vaut de se produire à la viole dans quatre ballets : Psyché (1659), L’amour malade (1657), Les plaisirs troublés (1657) et La raillerie (1659). Il se rend également, en 1656 et 1658, à Meudon pour honorer des engagements, et est à Toulouse en 1659, sans doute avec la Cour. Louis Couperin meurt à Paris le 29 août 1661.

Louis Couperin, Manuscrit d'un prélude non mesuré du Manuscrit Bauyn

Plus de 200 pièces pour clavecin (environ 130) et pour orgue (environ 75), ainsi que neuf pour ensemble instrumental, sont, en l’état actuel des recherches musicologiques, attribuées à Louis Couperin. Des doutes se sont fait jour chez certains chercheurs et interprètes quant à la paternité réelle des pièces de clavecin, dont le copiste indique qu’elles sont de « Monsieur Couperin », sans précision de prénom. Le claveciniste Skip Sempé a même avancé que ces pièces pourraient être de Charles Couperin (1638-1679), claveciniste émérite, frère de Louis et père de François. On ne sait pas, et, à moins d’une découverte providentielle, on ne saura jamais. Quoi qu’il en soit, la musique pour clavier de Louis marque une rupture nette dans le paysage musical français, en ce qu’elle y introduit plus d’improvisation et de naturel. On ignore si notre compositeur a rencontré Johann Jakob Froberger (1616-1667), qui séjourna à Paris vers 1652, mais l’influence de l’allemand, élève de Girolamo Frescobaldi (1583-1643), qui contribua largement à introduire la rhétorique des passions dans la musique pour clavier, et grand représentant des improvisations et surprises qui font l’essence du Stylus Phantasticus, est très clairement perceptible dans nombre de ses œuvres. Une des parts les plus originales de l’art de Louis Couperin réside dans ses fameux préludes non mesurés, où la notation se résume à la notation précise, en rondes, de la hauteur de chaque note à jouer, le rythme étant laissé à l’appréciation de l’interprète. Ces préludes ont un caractère improvisé très marqué, qui cache, en fait, une élaboration très soignée, l’impression de naturel masquant l’art. Ils représentent la part la plus hautement personnelle de la musique de Louis Couperin, fantasque, inattendue, pleine de contrastes exacerbés, oscillant sans cesse entre véhémence et confidence. L’auditeur s’y trouve, en un instant, transporté d’un déferlement torrentiel de notes à un silence quasi-absolu. Il y a, chez le compositeur, à l’image de ce qui se passe dans la peinture de son temps, la volonté de montrer et de dire tout en se taisant, cette alchimie a priori impossible mais opérante de théâtralité tout droit venue d’Italie et de retenue pudique propre à l’esprit français de l’époque. Au-delà des questions d’authenticité dont il a été question plus haut, ce qui a été transmis sous le nom de Louis Couperin, quel qu’en soit le véritable auteur, est l’œuvre d’un maître qui a su admirablement percevoir les enjeux artistiques de son époque et en utiliser les courants contradictoires pour y glisser, entre les notes, d’imperceptibles fragments intimes d’une bouleversante humanité. Tout dévoiler de soi sans que jamais cette confession ne semble en être une n’est plus seulement de l’art; c’est une leçon de sagesse en musique.

Pour découvrir Louis Couperin :

Certaines des pièces de Louis Couperin, et notamment sa sublime Pavane en fa dièse mineur, ont été enregistrées à maintes reprises, et par les plus grands. Hors intégrales, le choix des deux anthologies proposées ci-dessous revêt, en conséquence, un caractère éminemment personnel.

Skip Sempé livrait, en 2004, une sélection de pièces absolument magnifique. La manière de ce claveciniste ne laisse jamais indifférent. Sempé est un chercheur qui parfois erre, souvent trouve, mais dispose indéniablement de fabuleux moyens techniques qu’il met au service d’une expressivité qui peut parfois paraître outrée, mais qui, ici, renouvelle totalement l’image que l’on pouvait avoir de la musique de Louis Couperin. A mille lieux des interprétions tièdes et sagement « mesurées » que l’on peut rencontrer dans ces œuvres, Sempé livre une version qui réussit le pari d’être à la fois sanguine et intime, et qui sonne terriblement juste. Un disque fascinant.
Louis Couperin par Skip SempéSuites de pièces et Pavane en fa dièse mineur. Skip SEMPE, clavecin. 1CD Alpha 066.

Extrait proposé : Prélude en ré majeur.



A l’exact opposé de la vision précédente, Gustav Leonhardt joue la carte d’une retenue et d’une pudeur agissantes qui servent également merveilleusement la musique de Louis Couperin. La vision est ici plus « classique », sans ce que ce terme peut comporter de compassé ou de neutre, bien au contraire. Chez Sempé, l’incendie fait rage, ici le brasier couve, mais c’est bien le même feu qui anime ces deux interprètes d’exception.
Frescobaldi et Louis Couperin par Gusatv LeonhardtSuites en ré majeur et mi mineur, Passacaille en sol mineur, Pavane en fa dièse mineur (+ Œuvres de FRESCOBALDI, pour une mise en abyme passionnante). Gustav LEONHARDT, clavecins. 1CD Alpha 026.

Pour qui ne souhaiterait pas se contenter d’anthologies, on peut conseiller les deux intégrales suivantes, toutes deux interprétées par Davitt Moroney, à qui on doit également les éditions savantes des pièces pour clavecin et pour orgue de Louis Couperin. L’interprète est un familier de ce répertoire, qu’il sert avec une probité exemplaire. Comme dans toute intégrale, il y a, ici et là, quelques inégalités d’inspiration, mais ces deux ensembles sont d’un excellent niveau, servis, qui plus est, par des instruments somptueux.
Louis Couperin, Intégrale de l'oeuvre de clavecinIntégrale de l’œuvre de clavecin. Davitt Moroney, clavecins. 4CD Harmonia Mundi HMA 19011124.27.
Louis Couperin, Intégrale de l'oeuvre d'orgueIntégrale de l’œuvre d’orgue. Davitt Moroney, orgue J. Boizard (1714). 3CD Tempéraments TEM 3160001-2-3.

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