Dimanche 24 Aout 2008
Étranges épices
Par jardinbaroque, Dimanche 24 Aout 2008 à 09:01 GMT+2 dans Prima la musica !
Les précurseurs du Romantisme, épisode 7
Un affectueux clin d’œil à Henri-Pierre et à nos quatre mains.
Les mots en gras dans le texte matérialisent un lien hypertexte.

Jean-Baptiste REGNAULT
(1754-1829),
L'éducation d'Achille par le centaure Chiron, 1782.
Huile sur toile, Paris, Musée du
Louvre.
Les sociétés de concert parisiennes du XVIIIe siècle font assurément partie des institutions auxquelles la musique peut dire merci. Sans le Concert Spirituel, créé en 1725, sans le Concert des amateurs, fondé en 1769, puis remplacé, en 1781, par le Concert de la Loge Olympique, Paris n'aurait sans doute pas découvert avec autant de facilité les nouveautés introduites dans l'art de la symphonie par l'École de Mannheim et l'émergence du style symphonique français aurait sans doute été ralenti. Car il ne fallait pas compter sur le progressisme d'une Académie royale de musique agrippée aux vieux modèles imposés par Lully pour changer quoi que ce soit au paysage musical hexagonal. Seuls les coups de boutoir d'un Gluck heureusement bien en cour parvinrent, à partir de 1774, à faire exploser la sclérose de cette docte et vieillissante assemblée.

François Martin (1727-1757), violoncelliste virtuose, publia la Symphonie en sol mineur dont vous entendez le premier mouvement en 1751. Je comprends votre perplexité face à une musique que vous jugerez sans doute bien sage. Néanmoins, ne sentez vous pas, au-delà des réminiscences d'ouverture à la française, un soupçon d'inquiétude sourde se faire jour dans ce mouvement entrecoupé de quelques unissons sauvages ? Même entravé par un carcan formel encore perceptible, ce sol mineur n'en est pas moins fébrile, sensation encore accentuée par des contrastes dynamiques marqués. Les deux mouvements suivants ramèneront certes une atmosphère moins « bizarre », mais il n'en demeure pas moins que cette symphonie reste une sorte d'aberration splendide dans le paysage musical français de son époque.
Avant de nous engager plus avant, il me semble intéressant de souligner d'emblée que presque tous les compositeurs actifs à Paris dont nous allons maintenant parler et dont certaines œuvres présentent des traits clairement préromantiques sont, par leur naissance ou leur apprentissage, des étrangers.

Les symphonies de l'opus XII sont publiées à Paris en 1769 ; la 5ème se distingue par ses particularités formelles (introduction lente notée « Lamentable ») mais aussi par les indications très précises quant à l'exécution du mouvement central que vous écoutez (voir en fin de billet), dont l'atmosphère toute de clair-obscur peut être définie comme objectivement préromantique en dépit de l'équilibre classique qui y préside, la fluidité mélodique ayant été préférée à une exacerbation marquée des contrastes. Lorsque l'on sait l'influence déterminante que la musique de Gossec a exercée tout au long de sa période créatrice, il n'est guère surprenant de constater que la symphonie française se soit longtemps soigneusement gardée, contrairement à ce qui se produisait dans le même temps en territoires germaniques, de toute forme de débordement expressif. Mais, tout de même :

Vous écoutez maintenant le mouvement introductif du Quatuor en fa mineur de Johann Schobert (c.1735/40 ?-1767), compositeur silésien installé à Paris au début des années 1760 auquel un billet a déjà été consacré ici (En éclaireur). Difficile, à l'audition d'une pareille pièce, de ne pas la rapprocher de ce que nous avons dit jusqu'ici des manifestations du préromantisme musical. Car tout y est, la tonalité mineure, les incessants changements d'éclairage, l'acuité presque suffocante du sentiment, la tension sous-jacente permanente quand bien même le mouvement est ici d'un tempo assez modéré. On pourrait croire qu'il s'agit là d'une œuvre à part dans la production de Schobert. Que nenni. Notre compositeur, qui, par parenthèse, a eu une influence importante sur le jeune Mozart, se plaît à semer tout au long de sa trop courte carrière nombre de pièces de genre, démontrant un goût prononcé pour les ambiances à la fois tendues et mélancoliques qui anticipe parfois clairement sur le goût du siècle à venir. Les lecteurs curieux pourront s'en convaincre en découvrant le mouvement lent d'un de ses concertos pour clavier dans le billet Bulle de vie. Schobert nous met également sur une piste intéressante. Le préromantisme en France n'aurait-il pas touché avant tout la musique de chambre ?
Ce soupçon est en partie confirmé
par les œuvres symphoniques de Simon Le Duc (1742-1777), dont il a également
déjà été question dans ces pages (Le Duc sort de l'ombre).
Contradiction ? Pas tout à fait, lorsque l'on sait qu'une œuvre comme le Trio
pour orchestre en sol mineur (1767) dont vous entendez le Finale
peut se jouer avec des effectifs aussi bien larges que chambristes. Même si
certains traits ont été adoucis pour être plus conformes au goût parisien, ce Trio
semble indiquer une connaissance sinon des œuvres de CPE Bach, chez qui
l'enchaînement attacca et modulant des mouvements, que l'on retrouve
chez Le Duc, était néanmoins une pratique courante, du moins de celles de Franz
Ignaz Beck dont il partage certains éléments de langage très empfindsamer,
en dépit d'univers sensibles assez nettement différents. Curieusement, cette
manière se rencontre essentiellement dans les Trios, les symphonies de
Le Duc, à la notable exception de la 3e en mi bémol majeur,
ayant plutôt recours au style brillant mais plus lisse de l'École de Mannheim.
Voici de l'eau à notre moulin ; avançons de quelques années pour voir où
son flux va nous conduire.


Il était impossible de poursuivre ce tour d'horizon du préromantisme à la française sans parler de la figure de Joseph de Bologne, chevalier de Saint-George (1745-1799). Il a été dit et écrit beaucoup de choses sur le parcours étonnant de cet esclave mulâtre affranchi par son père en 1753, élève de Gossec et directeur du Concert des amateurs puis de la Loge Olympique. L'intérêt suscité par le personnage, éminemment sympathique et romanesque, a malheureusement pris le pas sur le musicien, sur lequel on s'est bien souvent contenté d'apposer une stupide étiquette de « Mozart noir » et dont les compositions sont assez peu et souvent fort mal interprétées. Pourquoi diable les interprètes se cantonnent-ils à ne livrer de sa production que les œuvres certes bien troussées, mélodiquement impeccables, mais pas forcément inoubliables qui en constituent la part la plus évidente ? Pourquoi toujours des symphonies en ut et sol majeur et des concertos pour violon en sol et ré majeur, quand personne ne touche au Concerto pour violon en fa dièse mineur qui dort dans quelque fonds d'archives ? S'il s'agit de prouver que Saint-George est proche de Mozart, c'est assurément réussi. Certains de ses concertos valent, en effet, largement ceux de Wolfgang, mais, chez l'un comme chez l'autre, il serait abusif de prétendre que l'on dépasse de loin le niveau des meilleures productions de l'époque. Certes, le Largo en sol mineur du Concerto pour violon en sol majeur, opus VIII n°9 de 1777, enregistré par Stéphanie-Marie Degand (violon) et Martin Gester à la tête du Parlement de Musique (1 CD Assai 222 662), tend à faire soupçonner qu'il existe chez Saint-George une veine d'une mélancolie prégnante qui pourrait même parfois verser dans l'expression de quelque déchirement intime. Les six minutes de ce beau mouvement, marqué par d'évidentes réminiscences gluckistes, constituent cependant une base assez faible pour affirmer quoi que ce soit. Autre œuvre atypique, le Quatuor en sol mineur opus 14 n°6 (publié en 1785), dont vous écoutez le premier mouvement en lisant ces lignes, est également marqué du sceau de la nostalgie. Dernière contribution de Saint-George au genre du quatuor à cordes, il est également la preuve, jusqu'à plus ample informé, de la pénétration d'une forme adoucie de préromantisme en France. Ici pas de drame en dépit de quelques unissons bien assénés et des ombres inquiètes qui traversent l'Allegro qui suit ; il s'agit plutôt d'un chant intime à la fois triste et doux, ponctué de quelques sursauts de révolte, d'une grande beauté lyrique, qui jamais ne se départit d'une souplesse et d'une élégance toute française.

Au bout de notre long parcours
parisien, la question de savoir s'il existe ou non un préromantisme à la
française reste entière. Il semble assez évident, merci Gluck, merci Haydn, que
des flammèches du brasier émotionnel d'outre-Rhin ont pu trouver quelque
combustible du côté des Tuileries, mais il est tout aussi patent qu'à quelques
notables exceptions, ce n'est pas dans le genre « public » de la
symphonie que, pour des raisons qui tiennent largement au goût dominant du
public, ces élans ont trouvé le moyen de s'exprimer avec le plus de force. Les
traces en sont à chercher dans les œuvres vocales, où, à la suite de la
déflagration provoquée par la version parisienne d'Orphée et Eurydice de
Gluck (1774), les compositeurs se risquèrent à des hardiesses accrues (voir, à
ce sujet, les hiérodrames de Rigel), mais surtout dans le domaine de la musique
de chambre, dont l'auditoire plus confidentiel et souvent plus exigeant que
celui des grandes institutions musicales permit aux compositeurs qui en avaient
le talent de livrer des œuvres plus ambitieuses et émotionnellement plus
denses, ouvrant la voie à des musiciens tels Hyacinthe Jadin (1776-1800) ou
Étienne Méhul (1763-1817) qui purent exprimer une vision ouvertement
préromantique de la musique dans une société dont les tumultes de la Révolution avaient
expulsé toute forme d'esprit « galant ».
Quittons Paris sur ce constat en
demi-teintes pour retourner en territoires germaniques. La « première
génération » du Sturm und Drang s'est en majorité tournée vers des
horizons plus apaisés, mais son empreinte ne s'est pas effacée pour autant.
Place, donc, à quelques impétueux rejetons de ces turbulents pères.
A suivre.
Œuvres présentées dans ce billet :
1. François MARTIN (1727-1757),
Symphonie en sol mineur, opus 4 n°2 :
1er mouvement : Allegro.
2. François-Joseph GOSSEC (1734-1829),
Sinfonia a più stromenti en ut mineur, opus 6 n°3,
RH. 24 :
1er mouvement : Allegro.
3. François-Joseph GOSSEC (1734-1829),
Symphonie en mi bémol majeur, opus XII n°5 :
2e mouvement : Mouvement entre le largo et
l'andante, expression de l'air pathétique chanté, et toujours à demi-jeu.
4. Johann SCHOBERT (c.1735/40 ?-1767),
Quatuor en fa mineur pour clavier, deux violons et
violoncelle, opus VII n°2 :
1er mouvement : Andante.
5. Simon LE DUC (1742-1777),
Trio pour orchestre en sol mineur, opus 2
n°2 :
3e mouvement : Presto risoluto.
6. Henri-Joseph RIGEL (1741-1799),
Quatuor en mi mineur pour deux violons, alto et
violoncelle, opus X n°5 :
1er mouvement : Allegro.
7. Joseph de Bologne, chevalier de SAINT-GEORGE
(1745-1799),
Quatuor en sol mineur pour deux violons, alto et
violoncelle, opus 14 n°6 :
1er mouvement : sans indication de tempo.
8. Giuseppe Maria CAMBINI (1746-1825),
Symphonie à grand orchestre en mi mineur :
1er mouvement : Allegro spiritoso.
Disques :
Extrait 1 : La prise de la Bastille, musique de la Révolution française.
Concerto Köln. 1 CD Capriccio 10 280.
Extrait 2 : François-Joseph Gossec, Symphonies. Concerto Köln. 1 CD
Capriccio 67 073.
Extrait 3 :
François-Joseph Gossec, Symphonies (+ J. Stamitz, Concerto pour
clarinette en si bémol majeur). Les Agrémens. Guy VAN WAAS, clarinette
& direction. 1 CD Ricercar RIC 218.
Extrait 4 : Johann
Schobert, Quatuors, trios, sonates. Luciano SGRIZZI, pianoforte, Chiara
BANCHINI & Véronique MÉJEAN, violons, Philipp BOSBACH, violoncelle. 1 CD
Harmonia Mundi HMA 1901294.
Extrait 5 : Simon Le
Duc, Œuvres symphoniques complètes. La Stagione Frankfurt. Michael SCHNEIDER, direction. 1 CD CPO 777
219-2.
Extrait 6 :
Henri-Joseph Rigel, Quatuors dialogués, œuvre X. Quatuor Franz Joseph. 1
CD ATMA Classique ACD2 2348.
Extrait 7 : Vachon,
Saint-George, Cambini, Quatuors à cordes. Quatuor Les Adieux. 1 CD
Valois V4761.
Extrait 8 : Giuseppe
Maria Cambini, Sinfonie. Academia Montis Regalis. Luigi MANGIOCAVALLO,
direction. 1 CD Opus 111 OPS 30-244.



