Jeudi 25 Janvier 2007
Pas si petit
Par jardinbaroque, Jeudi 25 Janvier 2007 à 21:10 GMT+2 dans Prima la musica !
« J’eus enfin l’audace, puisque les ouvertures de Telemann attiraient l’attention, de tenter d’en composer une de même facture. (…) Les élèves de dernière année tenaient un Collegium musicum auquel je remis mon ouverture sous le nom de Telemann, pour qu’ils puissent l’essayer. A ma grande joie, le Collegium crut qu’elle était vraiment de lui. »C’est ce que confie, dans une autobiographie rédigée à la fin de sa vie, Johann Friedrich Fasch. En parcourant, afin de compléter cet article, les quelques rares publications dites spécialisées relatives à ce compositeur, je me suis invariablement heurté, dans celles émanant de plumes françaises, à la même appellation : « petit maître ». Ce que les critiques lui reprochent, comme à tant d’autres de la même époque, semble de n’être ni Johann Sebastian Bach (1685-1750), ni Jean-Philippe Rameau (1683-1764), ce qui est, à mon sens et toute révérence faite à ces éminents spécialistes, d’une bêtise sans nom. C’est, en effet, ce type d’ostracisme méprisant qui a conduit tout un pan de l’histoire de la musique à être longtemps ignoré, celle-ci ne se résumant bien souvent, pour le grand public, qu’à une suite de « grands noms ». On me rétorquera que toutes les œuvres de Fasch ne sont pas inoubliables, loin s’en faut. Certes. Mais que dire, dans ce cas, de certains pans de la production de l’illustre Mozart, comme, par exemples, une large part de ses sérénades, qui se contente d’être de l’agréable Gebrauchsmusik ? Plutôt qu’adopter une attitude confinant à un incompréhensible « deux poids, deux mesures », penchons-nous, afin de tenter de forger une plus juste opinion, sur l’histoire et l’œuvre de Fasch.
Johann Friedrich Fasch naît à Buttelstedt, près de Weimar, le 15 avril 1688, dans une famille de Cantors et de théologiens. A la mort de son père, en 1700, le jeune garçon est engagé comme soprano à la Cour de Weissenfels, où il étudie auprès de Johann Philipp Krieger (1649-1725), un des pionniers de l’opéra allemand, avant de rejoindre un an après, compte tenu de la précocité de son talent, l’école Saint Thomas de Leipzig, dirigée alors par Johann Kuhnau (1660-1722, prédécesseur talentueux, à ce poste, de JS Bach). Faute de moyens financiers, il apprend seul à jouer du violon et des instruments à clavier, en commençant, en parallèle, à composer. La même année, un étudiant en droit nommé Georg Philipp Telemann (1681-1767) arrive à Leipzig, où il demeurera jusqu’en 1705. La reconnaissance quasi-immédiate de son talent l’autorise à y fonder, dès 1702, un Collegium musicum. En 1708, Fasch entame lui-même des études de droit et fonde un second Collegium musicum, qui accueillera dans ses rangs des musiciens du niveau de Johann David Heinichen (1683-1729), Johann Georg Pisendel (1687-1755) ou Gottfried Heinrich Stölzel (1690-1749), avec lesquels il restera en relation toute sa vie durant. Cet ensemble est rapidement reconnu et invité à se produire lors des manifestations organisées par l’université de Leipzig. A l’automne 1712, Fasch entreprend un voyage d’études à travers l’Allemagne, qui s’achève à Darmstadt, où il reçoit des leçons de composition de Christoph Graupner (1683-1760) et Gottfried Grünewald (1675-1739). En 1715, Fasch trouve un emploi de secrétaire à Gera, puis se marie en 1717, avant de rejoindre, en 1719, la ville de Greiz en qualité de greffier municipal, puis, en parallèle, d’organiste. En 1720, il est père d’une petite fille (qui mourra en 1746), puis sa femme meurt en couches en donnant le jour à un garçon qui ne survivra pas. En 1721, Fasch est engagé comme compositeur à la Cour du comte Morzin (grand admirateur de Vivaldi) à Prague, qu’il quitte à regrets en 1722, sur les recommandations de Stölzel, pour prendre le poste de maître de chapelle de la Cour d’Anhalt-Zerbst, qu’il conservera jusqu’à sa mort. Il est appelé à Leipzig deux mois après sa prise de fonctions pour postuler à l’emploi de Cantor, laissé vacant par la mort de Kuhnau, mais décline l’offre. Le poste échoit finalement à JS Bach, avec le succès que l’on sait. En 1727, Fasch est à Dresde où il compose de la musique religieuse et orchestrale, que fait jouer son ami de jeunesse, Heinichen. Il y rencontre également sa future seconde femme, qu’il épouse en 1728. Jusqu’aux environs de 1755, parallèlement à ses activités à Zerbst, il continuera à composer des œuvres pour Dresde. En 1728, il organise, avec l’aide de Johann Mattheson (musicien et musicographe essentiel pour la connaissance de la musique allemande du XVIIIe siècle, 1681-1764), un réseau d’échanges de partitions entre compositeurs, qui enrichira considérablement la bibliothèque musicale de la cour de Zerbst, ainsi que le prouve l’inventaire qu’en dresse le compositeur en 1743, où figurent, entre autres, de nombreuses œuvres de Telemann et Vivaldi. Cette suractivité ne lui apporte, en revanche, pas d’aisance matérielle, et c’est endetté et malade qu’il meurt, dans une Cour de Zerbst dépeuplée par la Guerre de Sept Ans, le 5 décembre 1758.
Le temps s’est chargé de faire des coupes sombres dans le legs artistique de Fasch. On sait qu’il composa au moins 12 cycles complets de cantates, 16 messes, 4 opéras, une passion, dont la plupart a disparu. En revanche, ses œuvres pour orchestre ont survécu en nombre important : 51 concerti, 90 suites d’orchestre (ou ouvertures), et un volume moins important de musique de chambre. Contrairement à ce que prétend la critique moderne, Fasch n’a jamais été, de son vivant, considéré comme un « petit maître », bien au contraire. Telemann exécuta, en 1733, un de ses cycles de cantates à Hambourg, JS Bach dirigea certaines de ses pièces orchestrales à Leipzig, et transcrivit pour l’orgue une de ses sonates en trio. Si Fasch avait été l’obscur noircisseur de portées qu’on nous décrit, il y a fort à parier que les deux génies susnommés ne s’y seraient pas intéressés bien longtemps. En fait, notre compositeur est un musicien de transition. Il semble avoir parfaitement assimilé les influences tant italiennes (Vivaldi, Albinoni) que françaises (d’ascendance lulliste) qui marquent le dernier baroque, même s’il les détourne en y ajoutant des techniques d’écriture en avance sur son époque, créant des « blocs » sonores qu’il oppose, notamment entre vents (pour qui il devait avoir une appétence toute particulière) et cordes. De même, le soin qu’il apporte à écrire de façon idiomatique pour chacun des instruments qu’il met en valeur, et le souci qu’il montre à tirer de chacun d’eux le plus d’expressivité possible, nous le fait apparaître comme un des précurseurs discrets du classicisme. Fasch est-il baroque ? Galant ? Préclassique ? Il est, à l’image, de Telemann, tout ceci à la fois et alternativement, cultivant la rhétorique et l’art du contrepoint du baroque, les mélodies simples et gracieuses du style « galant » et les brusques clairs-obscurs du préclassicisme, couronnés, de façon quasi-constante, d’une grande inventivité et d’un soin particulier apporté à la dynamique et aux couleurs instrumentales. S’il existe en musique des « petits maîtres », ils ne sont peut-être pas ceux qu’une certaine musicologie nous désigne, et les oeuvres de compositeurs tels que Fasch en apportent, pour qui prend le temps de les écouter vraiment, une indéniable preuve.
Pour découvrir Fasch :
Les disques consacrés exclusivement à Fasch ne sont pas légion, et le petit jeu des suppressions de références en a fait disparaître de remarquables, dont celui de Trevor Pinnock (Archiv, 1996, référence : 449210-2).
Le CD le plus recommandable, car présentant non seulement des œuvres orchestrales mais également des cantates, est celui de l’Accademia Daniel, dirigée du clavier par Shalev Ad-El. L’interprétation est d’excellent niveau, la jeune équipe réunie ici faisant preuve de beaucoup d’implication et de finesse, ainsi que d’une réelle connaissance du répertoire interprété. L’Ouverture en ré mineur est une des toutes meilleures du compositeur, les cantates sont parfaitement chantées. Un remarquable tour d’horizon.
Ouverture en ré mineur, Concerto en si bémol majeur, Cantates. Solistes, Accademia Daniel – Shalev Ad-El, clavecin, orgue & direction. 1CD CPO 999674-2.
Extrait proposé : Cantate Laetatus sum, FWV I :L1, pour soprano, basse, cordes & basse continue (Dresde, 1727/28 ?). Deborah YORK, soprano, Klaus MERTENS, baryton.
Le choix d’Ouvertures opéré par Paul Dombrecht est intéressant, car il semble présenter des œuvres appartenant à des périodes différentes du compositeur (aucun de ses manuscrits n’étant daté, ceci reste une hypothèse). L’interprétation est excellente, car elle ose les contrastes et vivifie des œuvres qu’une vision moins dynamique annihilerait. Dombrecht aime cette musique, il prend des risques et le résultat est probant. Un magnifique disque.
Ouvertures en sol mineur, ré mineur et sol majeur. Il Fondamento – Paul DOMBRECHT, hautbois & direction. 1CD Fuga Libera FUG 502.
L’ensemble La Stravaganza Köln propose, outre une superbe Ouverture en sol majeur (différente de celle du disque précédent), des concerti dans une interprétation de la plus belle eau. Tour à tour trépignante et rêveuse (le Concerto pour basson en ré mineur est un bijou), la musique de Fasch semble avoir inspiré le jeune ensemble de Cologne qui lui rend pleinement justice, tant en termes de couleurs que de rythmes. Un bien bel album.
Ouverture en sol majeur, Concerti. La Stravaganza Köln – Veronika SKUPLIK, premier violon & direction. 1CD CPO 777015-2.
Outre le CD de Trevor Pinnock, mentionné ci-dessus, signalons, dans la rubrique « disques disparus », le pourtant bel enregistrement consacré aux Trios et quatuors pour hautbois, basson et basse continue par Katharina ARFKEN et de brillants membres de la Schola Cantorum Basiliensis, paru en 2000 chez Harmonia Mundi (HMC 905251), et, a priori, supprimé du catalogue.
Enfin, le mélomane curieux trouvera deux très belles œuvres de Fasch dans les albums suivants :
- Le Concerto pour luth, cordes et basse continue en ré mineur, dans le CD Concerti « per l’orchestra di Dresda » dirigé par Reinhard GOEBEL à la tête du Musica Antiqua Köln (1CD Archiv 447644-2, 1995). Interprétation très vive et contrastée, à préférer, à mon sens et en dépit de ses éminentes qualités de luthiste, à la version un peu trop réservée d’Hopkinson Smith chez Astrée ;
- Une Sonate à 4 en ré mineur, remarquablement interprétée, au sein d’un excellent programme consacré à Telemann, par le jeune ensemble Harmonie Universelle dirigé par Florian DEUTER (formé chez Goebel). Cette œuvre ferait, presque à elle seule, oublier l’étiquette de « petit maître » attachée par certains au nom de Fasch (1CD Eloquentia EL 0502).




