jardinbaroque

Le souvenir d'Emanuel

« Qui veut jouer Mendelssohn de façon juste (…) devra oublier tout sentimentalisme (…) même si les mélismes très fréquents qui lui sont propres risquent de l’y entraîner à chaque fois (…). Le maître tenait à la mesure avant toute chose. Il interdisait catégoriquement tout ritardando qui ne se trouvât pas dans la partition, et exigeait, pour les rubatos indiqués, qu’ils soient réduits à un minimum. (…) Il faut faire remarquer ici avec insistance que ses injonctions les plus fréquentes pendant les cours étaient : de l’allant, vivement, avancez… »
Ces phrases sont dues au pianiste et chef d’orchestre Hans Van Bülow (1830-1894), qui a personnellement connu et pris des leçons de piano avec Félix Mendelssohn-Bartholdy. Dans cette galerie de portraits de musiciens méconnus, voir apparaître un compositeur de cette envergure peut étonner, à double titre. Mendelssohn est, tout d’abord, loin d’être un inconnu pour le grand public, et il n’appartient pas à la période allant du début de l’époque baroque à l’apogée du classique habituellement traitée ici. Mais à y regarder de plus près, l’image un peu mièvre et légère qui reste, aujourd’hui encore, attachée à sa musique tend à prouver que la place du composteur reste largement à réapprécier, et, sans affirmer qu’il est un compositeur baroque égaré au XIXe siècle, ce qui serait une stupidité, les influences de cette période, et surtout de celle qui l’a immédiatement suivie, sont suffisamment nettes pour mériter le détour qui vous est ici proposé.

Whilhelm Hensel, Portrait de Felix Mendelssohn, 1822

Félix Mendelssohn naît à Hambourg le 3 février 1809, dans une famille aisée. Son père est banquier et sa mère, qui a du goût pour la musique, apprend le piano à ses enfants. La famille déménage à Berlin en 1812 où le jeune Félix, qui montre précocement des dons exceptionnels pour la musique, le dessin et la peinture, étudie, dès 1817, auprès de Carl Friedrich Zelter (1758-1832) qui, outre le fait d’être un ami de Goethe, est un admirateur inconditionnel de Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), avec les œuvres duquel il a appris, en autodidacte, la musique.Portrait de Carl Friedrich Zelter, 1827

La première apparition en public de Mendelssohn semble dater de 1818, et dès 1821, il commence à composer. Il écrit, jusqu’en 1823, une série de douze Symphonies pour cordes, puis, en 1824, sa Première symphonie en ut mineur (opus 11), et, en 1825, l’Octuor en mi bémol majeur. En 1827, il fait jouer son opéra Die Hochzeit des Camacho (Le mariage de Camacho), qui est un échec. Il poursuit en parallèle ses études à l’université de Berlin, jusqu’en 1829, année où il dirige, dans une version révisée par ses soins, la Passion selon Saint Matthieu de Johann Sebastian Bach (1685-1750), et où il se rend pour la première fois en Grande-Bretagne. Il compose, en 1829-30, sa Symphonie en ré mineur pour le 300ème anniversaire de l’église luthérienne (n°5, dite Réformation), débute, en 1830, l’écriture, qui se poursuivra jusqu’en 1842, de sa Symphonie en la mineur (n°3, dite Ecossaise). Il dirige à Londres, en 1833, sa Symphonie en la majeur (n°4, dite Italienne), inspirée par ses voyages dans ce pays, puis en 1836, son oratorio Paulus à Düsseldorf, qui sera suivi, en 1846, par Elijah, donné à Birmingham. Entre temps, il est nommé, en 1835, directeur musical du Gewandhaus de Leipzig où il fondera un Conservatoire en 1843. Il compose, en 1842, sa Musique de scène pour le Songe d’une nuit d’été et son Concerto pour violon en mi mineur en 1844, pour ne citer que ses œuvres les plus célèbres, puis, après la mort de sa sœur Fanny, son Quatuor en fa mineur, sa dernière œuvre importante. Mendelssohn meurt à Leipzig le 4 novembre 1847.

Le parti pris de ce billet, car, pour une fois, il y en a un, est de s’arrêter non sur les « grandes » œuvres de la maturité du compositeur, mais sur ses toutes premières, où les influences qui vont marquer tout son parcours sont absolument patentes. D’où viennent donc ces rythmes pointés, ces brusques clairs-obscurs, ces syncopes inattendues, ce goût pour les mouvements fugués ? Du baroque tardif, certes, mais surtout d’un compositeur dont on commence seulement, depuis une vingtaine d’années, à mesurer l’importance : Carl Philipp Emanuel Bach. Comment expliquer cette filiation, quand on sait que ce compositeur est mort vingt ans avant la naissance de Mendelssohn ? Caspar David Friedrich, Le matin, 1821

Par Zelter, qui fut son professeur et qui, nous l’avons dit plus haut, connaissait et admirait les œuvres de CPE Bach, mais aussi au travers de l’histoire familiale ; la grand tante de Mendelssohn, Sarah Levy avait, en effet, acheté à la veuve de Bach une partie de ses archives musicales, et l’avait offerte en cadeau à son petit-neveu. La conjonction de ce legs et d’un professeur propre à l’exploiter ont inévitablement conduit à une étude minutieuse, puis à une profonde appropriation du style de CPE Bach par le tout jeune Mendelssohn. Bien au-delà d’un simple modèle d’étudiant dont l’influence va s’estomper lorsque ce dernier va gagner en maturité, cette influence va perdurer, puisqu’on devine déjà, au travers, notamment, de l’élaboration des mouvements lents des Symphonies pour cordes, et de la place de plus en plus prépondérante qui y est donnée au développement d’amples mélodies chantantes, héritage direct de CPE Bach, le Mendelssohn de la maturité, celui des Lieder ohne Worte (Chansons sans paroles, vaste cycle pianistique composé entre 1829 et 1845) ou de la Symphonie italienne (dont le premier mouvement est déjà en germe dans l’Allegro molto conclusif de la Sinfonia VII pour cordes). Enfin, contrairement à certaines œuvres plus tardives, qui, dans l’expression de la sensibilité et des affects, peuvent paraître plus policées, ces premières œuvres, que Mendelssohn ne destinait pas à la publication, permettent de la voir en liberté, se livrant, au travers des notes, à des courses haletantes ou à des épanchements d’une troublante émotivité.

Revenons, pour finir, sur ce qu’écrivait Van Bülow, pour souligner deux choses. La musique de Mendelssohn exige deux vertus essentielles : de la sensibilité, mais sans sensiblerie, et de la mesure, mais sans pesanteur. Cette ligne de conduite est sans doute à méditer pour ce qui est, plus généralement, de l’interprétation de la musique romantique, dont on fait encore trop souvent une chose baveuse, dégoulinante, empesée. Le romantisme, ce n’est sans doute pas ceci, et si cette musique est profondément effusive, elle se doit, pour être justement rendue, de garder un galbe impeccable, qui se souvient de l’héritage des grands anciens, et notamment de Bach, père et fils.

Pour découvrir le jeune Mendelssohn :

Les Symphonies pour cordes de Mendelssohn sont incontournables, non seulement parce qu’elles montrent les premiers pas et l’évolution d’un jeune surdoué de la musique, mais également pour leurs qualités musicales. On y trouve de tout : de l’humour, de la passion, de la nostalgie, des tempêtes. Le Concerto Köln en a délivré, en 3 disques, une exceptionnelle intégrale, où la cohésion de l’ensemble, la vivacité et le désir d’interpréter cette musique font mouche à chaque note. C’est, de bout en bout, absolument remarquable.
Sinfonias, vol. 1Sinfonias 1, 4, 6, 7 & 12. Concerto Köln. 1CD Teldec 4509-98435-2.
Sinfonias, vol. 2Sinfonias 2, 3, 5, 11 & «13» (mouvement isolé). Concerto Köln. 1CD Teldec 0630-13138-2.
Sinfonias, vol. 3Sinfonias 8, 9 & 10. Concerto Köln. 1CD Teldec 4509-94565-2.

Extrait proposé : Sinfonia VII en ré mineur. 1er mouvement : allegro.



Ceux qui désireraient découvrir une autre œuvre de jeunesse de Mendelssohn se tourneront avec fruit vers l’excellente version de l’Octuor en mi bémol majeur, par l’Archibudelli et les Smithsonian Chamber Players. C’est un festival de couleurs et d’émotions, ça avance, c’est léger et gouleyant. Une version de référence, là encore.
Octuor en mi bémol majeurOctuor pour 4 violons, 2 altos et 2 violoncelles en mi bémol majeur, opus 20 (+ GADE : Octuor en fa majeur). L’Archibudelli & Smithsonian Chamber Players. 1CD Sony « Vivarte » SK 48307.

2 commentaires - aucun rétrolien

Page précédente | 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 | Page suivante