Dimanche 28 Janvier 2007
Du nouveau sous le Soleil
Par jardinbaroque, Dimanche 28 Janvier 2007 à 11:43 GMT+2 dans Prima la musica !
« Sa Majesté parla à Mlle de La Guerre, d’une manière très-obligeante, & après avoir donné beaucoup de loüanges à ses Sonnates, elle luy dit qu’elles ne ressembloient à rien. On ne pouvoit mieux loüer Melle de La Guerre, puisque ces paroles font connoistre que le Roy avoit non seulement trouvé sa musique très-belle ; mais aussi qu’elle est originale, ce qui se trouve aujourd’huy fort rarement. »C’est en ces termes que le Mercure galant d’août 1707 rapporte la réception du recueil de Six Sonates pour le viollon et le clavecin d’Elisabeth Jacquet de La Guerre. Si être femme et compositeur à l’époque de Louis XIV n’était pas si fréquent, être reconnue par ses pairs l’était encore moins. Et pourtant, elle a réussi à être et l’un et l’autre, et la relative obscurité dans laquelle est aujourd’hui tombé son nom ne doit pas faire perdre de vue que, bien loin de « n’être pas Lully », comme on peut le lire sous d’aucunes plumes d’aventure méprisantes, elle a été, en son temps, plus qu’une suiveuse, une innovatrice.
Elisabeth Jacquet (qui ne deviendra Jacquet de La Guerre qu’à son mariage) naît à Paris à la mi-mars 1665. Elle est issue d’une famille de facteurs d’instruments, et son père, Claude, est organiste de l’église de l’île Saint Louis. C’est lui qui est son premier professeur et qui, devant la précocité de son talent, décide de la présenter, en 1670, à la Cour de Louis XIV, qui, conquis, l’encourage à « cultiver le talent merveilleux que lui a donné la Nature », et l’attache au service de Madame de Montespan, alors sa favorite. Elle demeure à la Cour jusqu’en 1684, année où elle se marie avec l’organiste Marin de La Guerre. Elle s’installe alors à Paris et, très rapidement, elle donne des leçons et des concerts forts courus : « Le mérite et la réputation de Mme de la Guerre ne [font] que croître dans cette grande ville, et tous les grands musiciens et les bons connaisseurs [vont] avec empressement l’entendre toucher le clavecin », rapporte la chronique. Elle produit, dès 1685, des petits opéras et divertissements pour la Cour (perdus), mais son entrée dans la vie musicale ne se produit réellement qu’en 1687, à l’occasion de la publication de son Premier Livre de Pièces de Clavessin, dédié à Louis XIV, et qui présente, à côté de mouvements de danses, des préludes non mesurés, héritage de Louis Couperin (c.1626-1661). En 1694, a lieu la création de son opéra Céphale et Procris, qui est un échec en dépit des bonnes rumeurs qui ont précédé la première. Ce revers a deux conséquences : Elisabeth abandonne définitivement tout projet dramatique et ne publie plus la moindre œuvre pendant treize ans. Ceci ne l’empêche pas de continuer à composer, puisqu’elle confie, en 1695, un ensemble de six sonates (quatre en trio, deux pour violon seul et basse continue) à Sébastien de Brossard (1655-1730, musicien et érudit dont la fabuleuse collection d’œuvres a été une aubaine pour la préservation de la musique française de son époque) qui, convaincu de leur valeur, en prend copie. Ces années de silence sont éprouvantes pour la musicienne, qui y voit mourir son père, sa mère, un de ses frères, son fils unique (prodige, lui aussi, du clavecin) et son mari. En 1707, elle publie un recueil groupant les Pièces de Clavecin qui peuvent se joüer sur le Viollon et Six Sonates pour le Viollon et pour le Clavecin, puis, en 1708, six cantates sur des sujets tirés de l’histoire biblique. Devant le succès rencontré par celles-ci, elle en livre un second en 1711. Il faut noter ici que, tout comme la sonate, la cantate est, à cette époque, un genre neuf en France. En 1715, année de la mort de Louis XIV, voient le jour un nouveau recueil de trois cantates, inspirées, cette fois, de thèmes mythologiques, ainsi qu’un duo comique intitulé Raccommodement Comique de Pierrot et de Nicole, qui est un des premiers pas de l’opéra comique à venir. Encore une fois, Elisabeth est en avance sur son temps ; cependant, peut-être en partie à cause de la mort d’un roi auquel son destin l’a liée depuis l’enfance, elle commence à se retirer doucement de la vie publique. Elle n’écrira plus que quelques airs, et, si l’on en croit Evrard Titon du Tillet (1677-1762), « un Te Deum à grands chœurs, qu’elle fit exécuter en 1721, dans la Chapelle du Louvre », malheureusement perdu. En 1727, la compositrice quitte l’Île Saint Louis pour la paroisse Saint-Eustache où elle loue un appartement situé rue des Prouvaires. Elle y meurt le 27 juin 1729 et est enterrée le lendemain dans l’église Saint Eustache.
A chaque moment de sa vie créatrice, Elisabeth Jacquet de La Guerre fut une novatrice. Certes pas un de ces génies qui ont changé la face de la musique, tels Lully, Charpentier ou Rameau (pour s’en tenir aux Français du Baroque), mais une femme qui n’a cessé d’être aux avant-postes des tendances les plus neuves de son époque, quand sa position privilégiée à la Cour aurait pu la conduire à pratiquer un art routinier et sans surprises. Elle commence par donner la main, dans sa première œuvre publiée, aux clairs-obscurs et aux fulgurances de Louis Couperin, mais là où le maître impressionnait par sa singularité un peu hautaine, déjà la compositrice humanise le discours, le fait plus abordable, et, osons le dire, plus sensuel. Puis viennent les sonates, toutes imprégnées de ce langage ultramontain que Charpentier avait, le premier, essayé dans une France rétive, dont certains cercles restreints se régaleront pourtant, par la suite mais presque en secret, des compositions de Corelli. La musique italienne, en effet, fait peur aux Français ; composées à peu près à la même période à laquelle Elisabeth notait les siennes, celles de Jean-Féry Rebel (1666-1747) ou de François Couperin (1668-1733) devront attendre respectivement 1713 et 1726 pour être publiées, tandis que bien d’autres, à l’instar de celles de notre compositrice, resteront manuscrites. Dans ses sonates, l’influence du style corellien est évidente, ne serait-ce que par le moule de la sonata da chiesa qu’elles adoptent, en s’ouvrant systématiquement par un mouvement noté Grave, ou par les adagios de quelques mesures seulement qui servent de conclusion à certains mouvements rapides. Mais la musicienne sait aussi, à maintes reprises, oublier son modèle, et le traitement thématique poussé qu’elle opère dans plusieurs sonates, ou l’insertion de procédés d’écriture originaux, comme la basse obstinée ou, de façon quasi systématique, l’ajout d’une Aria (instrumentale), ont un caractère éminemment personnel. Enfin, la compositrice se tourne vers la cantate, genre importé lui aussi d’Italie, et qui est, de ce fait, regardé avec une méfiance extrême en France, où il connaîtra néanmoins rapidement un succès fulgurant. Outre le fait de pratiquer une forme musicale qui l’est encore peu, Elisabeth fait preuve d’une originalité supplémentaire en choisissant des sujets tirés de la Bible, domaine dédaigné par ses contemporains. Elle contribue ainsi à revivifier quelque peu la musique spirituelle française, alors mal en point, tandis que les vastes dimensions qu’elle donne à ses cantates en font des « opéras de poche », comme si la compositrice s’adonnait, sous ce couvert, à un genre qui lui avait si peu réussi, mais qu’elle affectionnait peut-être.
La musique d’Elisabeth Jacquet de La Guerre est magnifique, et encore trop peu connue. Bien sûr, si on attend d’une femme une musique pleine d’effusions et d’envolées, on sera déçu par cet art qui s’épanche finalement peu, et dont il faut surprendre les confidences au détour d’un mouvement, comme si l’artiste avait malencontreusement laissé s’échapper une de ses pensées intimes. Si on prise, en revanche, une certaine forme de simplicité, une franchise naturelle et souriante, si on accepte de prendre autant de temps pour découvrir sa musique qu’elle a dû en passer pour la façonner et la polir, avec cet évident amour du travail bien fait qui ne laisse que peu de prise au hasard, alors on reviendra souvent sur ces terres, où l’air est vivifiant parce qu’il est apaisé.
Pour découvrir Elisabeth Jacquet de La Guerre :
La discographie est maigre, le petit jeu des suppressions de références dans les catalogues des maisons de disques ayant fait leur œuvre. Il est donc fort possible qu’en dehors du premier disque indiqué ci-dessous, les deux autres soient, temporairement ou définitivement indisponibles.
L’album consacré à Elisabeth Jacquet de La Guerre par Isabelle Desrochers et Les Voix Humaines est particulièrement recommandable, car il présente non seulement deux cantates (une profane et une biblique), mais également un prélude pour clavecin et une sonate, le tout dans une très belle interprétation, rigoureuse stylistiquement et superbement galbée. On sent les interprètes rompus à ce répertoire, soucieux de le rendre avec justesse et équilibre, et cette implication fait plaisir à entendre. Un régal.
Le Sommeil d’Ulisse. Isabelle DESROCHERS, dessus, Les Voix Humaines – Christine PAYEUX, viole de gambe & direction. 1CD Alpha 006.
Extrait proposé : Sonate pour violon & basse continue en ré mineur (1707). Aria.
L’ensemble Variations propose l’intégrale des sonates en duo et en trio copiées par Sébastien de Brossard en 1695. Ces œuvres, comme nous l’avons vu, sont fondatrices, et il ne faut pas longtemps pour se laisser séduire par leurs qualités musicales, d’autant que l’interprétation livrée ici est de haute volée, inventive et généreuse. Un bijou pour les amateurs de musique de chambre baroque.
Sonates à un & deux violons avec viole ou violoncelle obligés. Ensemble Variations. 1CD Accord 205782.
Du clavecin, pour finir, avec cette anthologie enregistrée par Blandine Verlet sur le superbe Ruckers du Musée d’Unterlinden de Colmar (1624). Trois suites de 1687, une de 1707, et une interprète qui aborde ce répertoire qu’elle connaît bien avec finesse et engagement. Bien sûr, certaines duretés dues au tempérament adopté feront frémir des oreilles éventuellement peu accoutumées à ces rugosités, mais le voyage qui est ici proposé vaut le détour.
Pièces de clavecin. Blandine VERLET, clavecin. 1CD Astrée E 8644.




