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Un souffle de vie

« Au clavier et en composition, il s’efforça en particulier d’imiter le célèbre Dieterich Buxtehude, organiste de Lübeck à l’église Sainte-Marie ; il y apporta une telle perfection qu’à sa requête, il [Buxtehude] le recommanda à Copenhague, où il demeura plusieurs années, après quoi il fut appelé comme organiste à l’église municipale de Husum. »
Ce jugement, extrait du Grundlage einer Ehrenpforte [Fondation d’un arc de triomphe, 1740] de Johann Mattheson (1681-1764), concerne un compositeur qui, s’il a retrouvé une place de choix dans le cœur des amateurs de musique baroque allemande, demeure toujours une ombre vague pour le plus grand nombre. Considéré comme l’un des meilleurs musiciens de sa génération, Nicolaus Bruhns aurait pu devenir, si les circonstances l’avaient permis, un des compositeurs les plus marquants du « moyen Baroque ». Mais elles en ont décidé autrement, comme vous allez le voir.

Nicolaus Bruhns, Manuscrit, en tablature, du Praeludium en mi mineur

Nicolaus Bruhns naît à Schwabstedt, au nord de Hambourg, à la période de l’Avent 1665, dans une famille de musiciens. Son grand-père, Paul, luthiste de renom, tenait les fonctions de musicien municipal à Lübeck. Son père, prénommé lui aussi Paul, est organiste et violoniste; c’est lui qui prend en charge l’apprentissage musical de son fils. En 1681, Nicolaus se rend à Lübeck pour étudier le violon et la viole de gambe auprès de son oncle Peter, et, dès l’année suivante, il étudie la composition et l’orgue auprès d’un ami de la famille, Dietrich Buxtehude (c.1637-1707). Il montre tant de capacités et de talent que son maître, qui voit sans doute en lui son probable successeur, le recommande à la Cour de Copenhague où il se rend vers 1685. Il y exerce en qualité de violoniste et compositeur, et y parfait ses connaissances auprès des artistes italiens qui s’y trouvent. Il est fort probable qu’il côtoie alors Johann Lorentz (c.1610-1689), brillant organiste ayant fait le voyage d’Italie (1631-33), et ami de Buxtehude. En 1689, Bruhns est nommé organiste de l’église principale de Husum, non loin de Hambourg. Il est si brillant et apprécié que les autorités locales ne voudront jamais le laisser partir ailleurs pour continuer sa carrière. C’est donc à Husum qu’il meurt, le 29 mars 1697, à l’âge de 31 ans.

Titien, Vénus, Cupidon et un organiste (détail), 1548

Douze cantates et cinq pièces d’orgue : c’est tout le legs, infime en quantité, de Bruhns. On sait par ailleurs qu’il composa des œuvres notamment pour violon et viole de gambe, instruments dont il était un virtuose. Restées manuscrites, les partitions en ont, hélas, été perdues. Ce qui reste de sa production excite le regret de ne pas avoir un corpus plus important, tant la qualité et l’inventivité de sa musique éclate à chaque note. Certes, l’influence de Buxtehude est indéniable, de même que celle d’Heinrich Schütz (1585-1672) : du premier, il hérite l’emploi de la virtuosité instrumentale, une écriture contrapuntique construite sur des sujets rythmiquement incisifs et mélodiquement assez simples, du second, l’utilisation de l’écriture concertante, directement importée d’Italie. Cependant, Bruhns se distingue par son goût évident pour des mélodies d’une extrême fluidité, avec un caractère chantant affirmé. Son traitement musical des textes est d’une grande finesse; il en souligne les mots importants sans jamais insister, ni nuire à la cohérence de l’ensemble. L’alacrité rythmique dont Bruhns fait preuve en permanence donne à sa musique sacrée un caractère dynamique et allègre, qui gagne même les passages les plus méditatifs, qui portent toujours en germe une sereine jubilation. Cette légèreté n’est, en revanche, jamais synonyme de superficialité; il conviendrait plutôt de parler de luminosité et de transparence des structures. Ces éléments sont d’une grande modernité et ne seront pas sans influences sur le jeune Johann Sebastian Bach (1685-1750). Si l’on en croit les allégations de son fils, Carl Philipp Emanuel, le Cantor de Leipzig avait « aimé et étudié » les œuvres de Bruhns, au point de les prendre, avec celles d’autres compositeurs venus d’horizons divers, comme modèles. Il est vrai que, par exemple, les comparaisons que l’on peut établir entre la cantate Ich liege und schlafe de Bruhns (une de ses plus belles) et la cantate Ich hatte viel Bekümmernis BWV 21 (Weimar, 1714) de JS Bach sont assez frappantes.
Sans verser dans une vision romantique des choses qui serait ici déplacée, on ne peut s’empêcher de voir dans l’œuvre de Bruhns une insatiable affirmation du bonheur de vivre, et d’une foi sereine, presque enfantine – donc pure – dans l’expression de son indéfectible confiance en quelque chose qui transcende la condition humaine. Même les instants les plus sombres, comme dans la cantate De profundis, sont animés par cette inextinguible exaltation de se sentir respirer, par la certitude intimement exultante que tout finira bien. Le doute, le questionnement existentiel présents chez Buxtehude et Bach, la sensation quelquefois ténue mais persistante de la solitude de l’homme pris dans les rets du temps et de la souffrance sont quasi-absents chez Bruhns, et si d’aventure il lui arrive que des blessures s’ouvrent, il fait souffler dessus la douceur de sa musique qui les referme instantanément. Une de ses plus belles et ambitieuses (dernières ?) cantates n’affirme-t-elle pas, dès sa première phrase « Séchez vos joues baignées de larmes » (Hemmt eure Tränenflut und trocknet ab die nassen Wangen) ?

Pour découvrir Bruhns :

Les enregistrements consacrés à l’œuvre de Bruhns sont peu nombreux, mais, globalement, de très bonne qualité. Les références indiquées ci-dessous semblent être régulièrement disponibles.

Le disque consacré par Konrad Junghänel et le Cantus Cölln à la moitié du corpus des cantates est magnifique. Comme toujours avec cet ensemble, il s’agit d’une interprétation à un chanteur par partie, et force est de constater que ce choix est heureux, tout comme celui de confier les parties d’alto à une voix féminine plutôt qu’à un contre-ténor. Aidé par une prise de son très réussie, l’ensemble sonne avec une lumière et une transparence splendides, qui rendent pleinement justice aux œuvres. Les voix sont belles et bien timbrées, le petit ensemble instrumental offre de très belles couleurs, la direction est attentive au moindre détail et laisse le temps à la musique de s’épanouir pleinement. Un superbe disque, dont le mélomane gourmet espère (en vain ?) une suite.
Bruhns, Deutsche KantatenDeutsche Kantaten. Cantus Cölln – Konrad JUNGHÄNEL, luth & direction. 1CD Harmonia Mundi HMC 901752.

Extrait proposé : Cantate Hemmt eure Tränenflut, madrigal (cantate) pour quatre voix, cordes & basse continue. Aria introductive.


Bruhns, Das KantatenwerkEn 1989 paraissait, chez le remarquable label Ricercar, ce qui semble être la première intégrale des cantates de Bruhns. L’équipe de chanteurs réunie autour du Ricercar Consort dirigé de la viole par Philippe Pierlot est composée de spécialistes de ce répertoire, qui font preuve de qualités indéniables, même si, avec le recul, ce sont sur les voix que pourraient venir les légères réserves quant à ce travail, au demeurant excellent. La réalisation instrumentale est, en revanche, indiscutable, avec des tempi souvent un peu plus rapides que le disque du Cantus Cölln. Une très belle réalisation qui reste une référence, plus de 15 ans après sa parution.
Das Kantatenwerk. Solistes, Ricercar Consort. Philippe PIERLOT, viole de gambe & direction. 2CD Ricercar 245722.

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