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La douceur de la nuit

Je dédie cet article à Venezia et à ses flûtes.
Merci pour ton amitié et ta présence.
Jardin.
«Quand le musicien eut fini, il s’approcha en se demandant s’il devait lui donner une obole; celui-ci, sans le fixer au visage, le remercia pour ses éloges, et Roberto comprit qu’il était aveugle. C’était le carillonneur, mais cela faisait partie de son travail que d’entretenir au son de sa flûte les fidèles qui déambulaient le soir sur le parvis ou dans le cimetière autour de l’église. Il connaissait de nombreuses mélodies et sur chacune d’elles il élaborait deux, trois, parfois cinq variations d’une complexité toujours plus grande, et il n’avait pas besoin de lire les notes : aveugle il était né et pouvait évoluer dans le bel espace lumineux de son église en voyant, dit-il, le soleil avec sa peau. Il lui expliqua combien son instrument était une chose vivante, qui réagissait aux saisons, et à la température du matin et du couchant, mais que dans l’église régnait une sorte de tiédeur diffuse qui assurait au bois une perfection constante. Le musicien lui joua encore deux fois la première mélodie, et il dit qu’elle s’intitulait Doen Daphne d’over schoone Maeght. Il refusa tout don, lui toucha le visage et lui dit, ou ainsi du moins Roberto le comprit, que Daphne était une chose douce qui l’accompagnerait toute sa vie.»
Cet extrait de L’île du jour d’avant, roman d’Umberto Eco, pourrait être un morceau de vie d’un compositeur qui a légué au monde musical un des recueils les plus importants d’un instrument dont il n’était, au départ qu’un amateur. Savant carillonneur, puisqu’on lui doit une nouvelle méthode d’accord des cloches, c’est à la flûte à bec que Jacob Van Eyck va se consacrer en tant que compositeur. Mais n’anticipons pas.

Cecco del Caravaggio, Le joueur de flûte, c.1615-20

Jacob van Eyck naît, probablement dans la petite ville d’Heusden, près d’Hertogenbosch (maintenant dans la province du Nord Brabant, mais qui appartenait alors à la Hollande), vers 1589-1590, dans une famille noble. Aveugle de naissance, on ne sait rien ni de ses premières années ni de sa formation, la première date certaine le concernant étant 1604, lorsqu’il est proposé pour bénéficier d’une pension payée sur des bénéfices ecclésiastiques, ce qui peut vouloir signifier que son père était mort à cette date. En 1620-21, Van Eyck teste le carillon nouvellement construit d’Heusden, et se charge d’exécuter ou de faire exécuter des travaux de maintenance le concernant en 1622 et 1623. Cette même année, il fait son premier voyage à Utrecht afin d’y inspecter le carillon de la Domkerk (cathédrale) de la ville; il y retourne, cette fois pour trois mois, à l’été 1624, et propose ses services aux autorités locales pour l’ensemble des carillons de la ville. Le 27 mars 1625, il obtient officiellement le poste de carillonneur de la Domkerk qu’il fait doter immédiatement de six cloches supplémentaires. En 1626, il inspecte le carillon de La Hague, et, dès 1628, il est nommé « directeur des cloches » de toutes les paroisses d’Utrecht et commence à enseigner. Début 1632, Van Eyck est nommé carillonneur de l’église Saint Jean (Janskerk). En septembre 1633, il reçoit la visite du savant néerlandais Isaac Beeckman, auquel il dévoile ses secrets pour accorder les cloches, notamment comment la forme de la cloche influe sur le son. En 1638, il explique sa méthode à René Descartes (1596-1650) qui la transmet, dans une lettre, au théoricien français de la musique Marin Mersenne (1588-1648), et en 1639, c’est au tour de Constantin Huygens (1596-1687) de recueillir les savoir-faire du maître, qu’il transmet au théoricien néerlandais de la musique Joan Albert Ban (c.1597-1644). En 1640, un texte de Regnerus Opperveldt mentionne, pour la première fois, Van Eyck comme joueur de flûte à bec; ce dernier se rend en juillet à Hertogenbosch pour se prononcer sur des candidatures pour un poste d’organiste et carillonneur. En 1642, il supervise les réparations de l’orgue de la cathédrale et reçoit comme élève, à la fin octobre, l’organiste Jan Baptist Verrijt (c.1600-1650). En 1644, l’éditeur Paulus Matthysz publie Euterpe oft Speel-goddinne (Euterpe, déesse de la musique), que Van Eyck dédie à Constantin Huygens et qui deviendra ensuite le premier volume du Fluyten Lust-hof; un second volume est publié en 1646, suivi, en 1649, d’une version révisée et augmentée d’Euterpe, cette fois sous le titre de Der Fluyten Lust-hof. Van Eyck tombe malade à la fin février 1654 et fait son testament, dans lequel il nomme Johan Dicx son exécuteur. Le maître vieillissant effectue néanmoins, en juin 1655, une inspection de l’orgue de la Nieuwe Kerk d’Amsterdam, et voit paraître une troisième édition du premier livre du Fluyten Lust-hof vers 1656. Il meurt à Utrecht le 26 mars 1657, et est enterré le lendemain dans la Weeskerk (église des orphelins), tandis que les cloches de la Domkerk et des églises Saint Jean et Saint Jacques sonnent à sa mémoire trois heures durant.

Pieter Jansz Saenredam, Intérieur de l'église Saint Jacques d'Utrecht, 1642

Der Fluyten Lust-hof (Le jardin des délices de la flûte) contient presque toutes les œuvres de Van Eyck, soit quelque 150 morceaux ou ensembles de variations correspondant à 120 airs populaires dans l’Europe du XVIIe siècle. Outre un « voyage musical » à travers l’Angleterre, la France, l’Italie et, plus discrètement, les Provinces Unies, ces deux recueils constituent également une fabuleuse galerie de portraits où l’auditeur croise le souvenir de figures aussi notables que Giulio Caccini (c.1550-1618), John Dowland (1563-1626) ou Pierre Guédron (c.1570-c.1620), qui ont, eux aussi, mis en musique certains des airs retenus par Van Eyck. Egalement organiste, le compositeur s’inspire de morceaux dédiés spécifiquement à cet instrument, et se sert de la flûte à bec pour en reproduire les effets, comme dans la Fantasia & Echo du livre I, où le contraste des jeux de l’orgue est suggéré par l’alternance des registres graves et aigus de la flûte.
Mais, en dépit d’un art savant de la variation qui doit beaucoup à son métier de carillonneur, il ne faut pas perdre de vue que, dans la société calviniste des Provinces Unies du XVIIe siècle, la musique est absente de ce lieu de diffusion majeur qu’est l’église, et se restreint donc à la sphère privée. C’est donc pour ce public qu’écrit Van Eyck, et il prend, de ce fait, le soin de partager sa production entre des pièces d’accès facile et d’autres plus complexes, assurant ainsi la plus large diffusion possible de ses œuvres. Certaines des pièces semblent être des improvisations notées, et maints détails, dont la comparaison que l’on peut faire entre des versions différentes d’une même pièce, indiquent clairement que dans l’esprit du compositeur, un morceau n’était jamais définitivement figé, et qu’il appartenait donc à l’interprète de se les approprier, puis, selon son bon désir et ses capacités techniques, de laisser son imagination l’emporter où bon lui semblerait. C’est un art intime que Van Eyck nous propose de partager, et il est à l’image des scènes que les peintres de son époque nous ont léguées, qu’il ne pouvait certes pas voir, mais dont il partage un des buts secrets qui est de nous faire deviner, cachés sous l’humble apparence du quotidien, des univers insoupçonnés.

Pour découvrir Van Eyck :

De nombreuses anthologies ont été consacrées au Fluyten Lust-hof, qui est un peu l’alpha et l’oméga du répertoire pour flûte à bec seule. On peut conseiller sans hésiter la très belle et copieuse sélection interprétée par Marion Verbruggen, qui allie la perfection technique, la luminosité absolue du timbre et la diversité d’inspiration indispensables dans ce répertoire. En quelques 2h18, elle offre un panorama complet de l’art de Van Eyck, avec beaucoup de subtilité et de fantaisie. Chaudement recommandé, qu’on soit amateur de flûte ou non, car ici, la musique transcende l’instrument.
Der Fluyten Lust-hof, extraitsDer Fluyten Lust-hof (anthologie). Marion VERBRUGGEN, flûtes à bec. 2CD Harmonia Mundi HMX2907350.51.

Extrait proposé : Excusemoy (Can she excuse, original de John Dowland, 1597).

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