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L'impossible héritier

« Nous aurions eu encore plus d’ouvrages de ce Musicien et travaillé avec plus de soin, s’il n’avoit pas eu la passion et la maladie de chercher la pierre Philosophale, ou la connoissance du grand œuvre ; mais cette recherche n’aboutit qu’à le ruiner et affoiblir sa santé. »
C’est l’explication que donne Titon du Tillet dans son Parnasse François pour justifier la disparition de la scène publique, dans les cinq ans qui précédèrent sa mort, de Pascal Collasse, effacement qui se poursuit aujourd’hui dans la mémoire de hommes. Pourtant, la carrière de ce compositeur avait débuté sous les meilleurs auspices, et il aurait pu devenir, comme nous le verrons, un des musiciens les plus en vue de son époque, si des embûches diverses ne s’étaient pas mises en travers de sa route.
Signature manuscrite de Pascal Collasse

Pascal Collasse est baptisé à Reims le 22 janvier 1649. La présence de sa famille, d’origine rémoise, est très tôt attestée à Paris, puisque sa mère y meurt en 1751. Le jeune Collasse commence sa formation musicale en tant que petit chanteur à l’église Saint Paul et étudie au collège de Navarre. Il rejoint ensuite le cercle de jeunes musiciens qui assistent Jean-Baptiste Lully (1632-1687) dans le cadre de ses productions à l’Académie royale de musique. En 1677, Collasse devient secrétaire de Lully et batteur de mesure à l’Opéra de Paris, bénéficiant de la disgrâce de Jean-François Lalouette (1651-1728), exclu du sérail lulliste à la suite de la controverse entourant l’opéra Isis, duquel Madame de Montespan, dépeinte au travers du personnage peu amène de Junon par le librettiste Philippe Quinault (1635-1688), qui sera pour cet impair exilé de Paris deux ans durant, s’était estimée offensée, et dont l’imprudent aide s’était vanté d’avoir écrit les meilleures parties. Au titre de ses fonctions, Collasse est chargé d’écrire les parties intermédiaires des pièces dont le Florentin n’écrit que le soprano et la basse, et il doit montrer une assiduité certaine, car en 1683, grâce à l’appui de Lully, il obtient un quartier de sous-maître à la Chapelle Royale (l’année était alors partagée en quatre « quartiers », chacun échéant à un compositeur différent, jusqu’à ce que Michel-Richard de Lalande les obtienne un à un en totalité), puis succède à Henry du Mont (1610-1684) en 1685 en qualité de compositeur de la Chambre. Lorsque Lully meurt en 1687, Collasse termine l’opéra inachevé du Florentin (seul le 1er acte est de lui), Achille et Polyxène, qui est représenté le 7 novembre et se solde par un échec, comme la quasi-totalité des œuvres lyriques que produira Collasse, à la notable exception de Thétis et Pelée (1689) qui se maintiendra au répertoire 76 ans durant. La même année, le fils de Lully l’attaque et le procès qui s’ensuit fait perdre à Collasse une partie de ses pensions ainsi que l’appartement que le Florentin attribuait à ses élèves. Ces premiers revers n’empêchent pas notre compositeur de se marier, en 1689, avec la fille de Jean Berain, dessinateur de la Chambre du roi, dont il aura plusieurs enfants, et de produire des pièces religieuses, tant pour la Chapelle Royale (des grands motets, en majorité perdus) que pour Saint-Cyr. En 1695, il donne son opéra-ballet le Ballet des Saisons, qui est un succès, notamment grâce à une pièce instrumentale dont le genre fera florès au XVIIIe siècle : la tempête. Mais là, encore, nouveau déboire : la famille de Lully lui fait un second procès en l’accusant de plagiat, en ce qu’il a repris à son compte, dans cette œuvre, des airs rejetés par son maître, sans préciser qu’ils étaient de sa composition. La même année est publiée sa mise en musique des Cantiques spirituels de Jean Racine, sans doute destinés à Saint-Cyr. En 1696, l’opéra de Lille, dont il est directeur, est ravagé par un incendie, et Collasse sollicite et obtient le poste de maître de musique de la Chambre et maître des Pages, laissé vacant par la mort de Michel Lambert (1610-1696). La fin de la carrière de Collasse est chaotique et obscure; ses tragédies lyriques, Canente (1700) et Polyxème et Pyrrhus (1706) sont des échecs, il quitte son poste à la Chapelle Royale en 1704, et s’adonne, si Titon du Tillet a dit juste, à l’alchimie. Il meurt à Versailles le 17 juillet 1709.

Cornelis Bega, L'alchimiste, 1663

Si, en musique comme dans tous les arts, on est toujours l’héritier de quelqu’un, rarement une filiation se sera révélée aussi difficile à assumer que celle de Lully. Collasse est sans doute le compositeur qui aura eu le plus à souffrir d’avoir été le disciple favorisé et le plus proche collaborateur du Florentin. Il faut, pour tenter de comprendre pourquoi, replacer les choses en perspective. A la mort de Lully (1687), l’hégémonie qu’il a exercée sur la musique française depuis 1672, et qui lui a valu d’être, quelquefois non sans raison, vilipendé voire haï, laisse les compositeurs face à un héritage impossible à assumer. Le monde musical va, en effet, se trouver dans une situation instable, voire chaotique, tiraillée entre l’influence grandissante du style italien qui gagne petit à petit la musique sacrée et de chambre, et le modèle d’opéra lulliste, où le texte tient la première place et d’où sont bannies toutes les « extravagances » ultramontaines, qui va continuer de faire référence, à tel point que la présentation d’œuvres nouvelles, même les plus exactement calquées sur celles du Florentin, se solderont, au mieux, par des semi-échecs. Il faudra les innovations d’André Campra (1660-1744), puis le coup de tonnerre d’Hippolyte et Aricie (1733) de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) pour que les opéras de Lully commencent à devenir lentement des œuvres du passé. Dans ce contexte, la place de Collasse est difficilement tenable : il cristallise les jalousies car il a bénéficié des puissants appuis de son maître, il gêne la famille de ce dernier, car, détenteur de certains de ses manuscrits, il la prive de la mainmise totale sur son héritage artistique et des revenus qui pourraient en découler, et, pire que tout, il n’est pas Lully et a pourtant l’audace de terminer son opus ultimum. Bref, Collasse, tout vénal qu’il ait sans doute également été, devient gênant. Cette position de porte-à-faux perpétuel, il la paiera par une carrière gâchée.
Pourtant, ce que l’on connaît de son œuvre recèle bien des richesses. Assez tôt, semble-t-il, il se détache, sans le renier, de son illustre modèle, et s’il coule ses opéras dans le moule lulliste, il s’en distingue par une appréhension différente des airs, et par une orchestration beaucoup plus moderne et précise. Collasse est également un créateur de formes nouvelles. En effet, devant l’échec systématique de ses opéras, il va inventer l’opéra-ballet, qui connaîtra, grâce à l’éclatant succès de l’Europe Galante de Campra (1697), une fortune considérable au XVIIIe siècle. Sa musique sacrée, si on la compare à celle de Lully, démontre enfin un véritable sens de la couleur, un goût certain pour les contrastes, un véritable sens du dialogue entre voix et orchestre ce dernier traité de façon indépendante. Ces éléments de style font de lui, bien plus que l’exégète servile de Lully que certains ont voulu complaisamment dépeindre, l’égal de ses contemporains Michel-Richard de Lalande (1657-1726) ou François Couperin (1668-1733).

On ne peut donc qu’être affligé devant l’absence quasi-totale de la moindre œuvre de Collasse du programme des concerts et des disques. Aucun enregistrement des trois grands motets qui sont les seuls survivants d’une plus vaste production, pas un seul de ses opéras ou de ses opéras-ballets, rien, si ce n’est sa magnifique mise en musique des Cantiques spirituels de Jean Racine, où Collasse se révèle si proche de l’art intimiste de Couperin, mais dont les deux seules versions disponibles au disque ont purement et simplement disparu des catalogues. Vous avez dit gâchis ?
Cantiques spirituels de Jean RacineCantiques spirituels de Jean Racine. Agnès MELLON, soprano, Sandrine PIAU, soprano, Benoît THIVEL, contralto. Les Talens Lyriques. Christophe ROUSSET, clavecin, orgue & direction. 1CD Erato « Musifrance » 4509-92860-2.

Extrait proposé : Cantique III : Plaintes d’un Chrétien sur les contrariétés qu’il éprouve au-dedans de lui-même.


Charles Le Brun, Le triomphe de la foi (détail), 1658-60
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi :
L'un veut que plein d'amour pour toi
Mon coeur te soit toujours fidèle.
L'autre à tes volontés rebelle
Me révolte contre ta loi.

L'un tout esprit, et tout céleste,
Veut qu'au ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste ;
Et l'autre par son poids funeste
Me tient vers la terre penché.

Hélas ! en guerre avec moi-même,
Où pourrai-je trouver la paix ?
Je veux, et n'accomplis jamais.
Je veux, mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j'aime,
Et je fais le mal que je hais.

O grâce, ô rayon salutaire,
Viens me mettre avec moi d'accord ;
Et domptant par un doux effort
Cet homme qui t'est si contraire,
Fais ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.

Jean RACINE (1639-1699), Cantiques spirituels (1694).

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