Jeudi 1 Fevrier 2007
Le sourire de l'Eternelle
Par jardinbaroque, Jeudi 1 Fevrier 2007 à 22:31 GMT+2 dans Prima la musica !
« Quel jour clair l’heureux sort nous amène !Ces trois vers sont extraits du chœur d’ouverture d’une œuvre, Il Sant’ Alessio, qui illustre le foisonnement culturel d’une ville dans les années 30 du XVIIe siècle, et le génie d’un homme. Stefano Landi est né et mort à Rome, qu’il n’a que brièvement quitté, deux ans durant, pour mieux y revenir. Harpiste, guitariste, organiste et chanteur, il est sans doute un des compositeurs romains les plus importants de sa génération. Ecartons un peu les voiles de l’oubli qui nous le cachent encore.
Une lumière neuve
Resplendit aujourd’hui sur les rives du Tibre. »
Stefano Landi naît à Rome vers 1586 ou en février 1587, selon les sources. En 1595, il entre au Collegio Germanico en qualité de soprano, avant d’intégrer, en 1599, le Seminario Romano, où, outre la philosophie et la rhétorique, il poursuit ses études musicales auprès du maître de chapelle Agostino Agazzari (1578-après 1640, auteur d’un traité fondamental de continuo, publié en 1607, Del sonare sopra ‘l basso con tutti li stromenti e de’ll uso loro nel concerto). Les registres du Séminaire mentionnent qu’il aurait composé et dirigé une pastorale pour le Carnaval de 1607, dont ne subsiste aucune trace. Ses premières œuvres, des motets, paraissent en 1616. Il rejoint, en 1618, la cour épiscopale de Padoue en qualité de maître de chapelle, et y écrit, en 1619, son premier opéra, La morte d’Orfeo, qu’il nomme « tragicomédie pastorale », sans doute en référence au poème à succès Il Pastor fido (Le berger fidèle, 1590) de Giovanni Battista Guarini (1538-1612), mais dont aucune exécution n’est attestée par les sources. En 1620, il est de retour à Rome, et y fait paraître, successivement, un Libro Primo di Arie (1620), des Psalmi integri (1624), Il libro secondo di Arie (1627) et une Missa in benedictione nuptiarum, écrite en 1628 pour le mariage de Taddeo Barberini. On peut dater de cette période son engagement par le cardinal Francesco Barberini au poste de « maestro di dozzena del putto musico »; au nombre de ses élèves se trouve Francesco Manelli (1594-1667, compositeur d’opéras dont aucun n’a survécu). Recommandé par le cardinal, il intègre, en 1629, le chœur papal en qualité de contralto. C’est un poste à mi-temps, qu’il partage avec un autre célèbre musicien du temps Gregorio Allegri (1582-1652). En 1632, son œuvre la plus célèbre, Il Sant’ Alessio (Saint Alexis), « opéra » sacré (Dramma musicale) sur un livret de Giulio Rospigliosi, est fastueusement représenté, dans des décors du peintre Pietro da Cortona (1596-1669), au palais Barberini, et repris en 1634, avec un énorme succès. Landi se consacre ensuite, en dépit d’une santé chancelante, à la publication de la suite de ses livres d’airs : le Libro Quinto paraît en 1637, le Libro Sesto en 1638. Deux autres livres, le septième et le huitième, paraissent ensuite, mais ont été perdus. Stefano Landi meurt à Rome le 28 octobre 1639.
La Rome de la première moitié du XVIIe siècle est un vaste creuset où se croisent un grand nombre de musiciens très au fait des bouleversements que connaît leur art durant cette période, mais également soucieux de plaire à leur employeur, et briguant, en outre, souvent la faveur du pape. Le fait qu’une majorité d’entre eux est au service de la seule puissante famille des Barberini, dont le palais est, en quelque sorte, le laboratoire de l’opéra romain, entretient également entre eux une émulation qui tourne parfois à l’affrontement, direct ou indirect. Cette dichotomie qui existe entre volonté d’exprimer son talent et nécessité de plaire explique, en grande partie, le fait que la production de musiciens comme Kapsberger ou Landi est nettement scindée en deux : une part « officielle », l’autre plus « confidentielle ». L’une, généralement constituée de musique sacrée, repose sur des codes solidement établis, connus et reconnus par tous, l’autre permet, en revanche, d’apprécier l’originalité et l’état des recherches du compositeur. Les messes conservées de Landi sont, par exemple, écrites dans le style palestrinien encouragé, voire exigé par la Contre-réforme, ce qui n’empêchera néanmoins pas le chœur pontifical de rejeter, en 1629, ses Répons, jugés, à cause de la modernité de leur langage, inchantables, tandis que ses œuvres profanes, par leurs emprunts faits à la musique traditionnelle ainsi que par leur caractère d’opéras miniature, sont beaucoup plus personnelles. Le domaine dans lequel le compositeur a visiblement excellé est, justement, celui de l’opéra, où ses trouvailles sont nombreuses et regardent loin vers l’avenir. Dès La morte d’Orfeo, il intègre, en effet, toutes les avancées de la seconda prattica (rupture avec le madrigal polyphonique de la Renaissance, par la recherche d’une dramatisation maximale des émotions), mais va plus loin encore que ses prédécesseurs dans la caractérisation psychologique des personnages, qu’il multiplie afin de ne pas centrer l’action que sur Orphée. Il fait, en outre, intervenir l’élément comique, ce qui n’avait pas été osé jusqu’ici, et met un soin tout particulier à composer les chœurs qui closent chaque acte. Ces éléments seront repris dans Il Sant’ Alessio, premier « opéra » à représenter des faits historiques, et à présenter, de ce fait, des mortels et non des dieux sur scène, avec un faste orchestral inouï jusqu’alors (on y trouve les toutes premières sinfonias d’opéra, ancêtres directs de la symphonie) et une profondeur psychologique tout à fait inédite, puisque Landi s’attache à y peindre la vie intérieure d’Alexis. Cette œuvre magnifique influencera profondément la génération suivante, et notamment l’art de Giacomo Carissimi (1605-1674).
Novateur et inspiré, Landi mérite mieux que les quelques publications qui lui sont, à l’heure actuelle, consacrées. Gageons que quelques valeureux ensembles, qu’on a vu faire merveille dans ce répertoire, tels l’Arpeggiata de Christina Pluhar ou le Poème Harmonique de Vincent Dumestre, auront à cœur de continuer à faire connaître sa musique.
Pour découvrir Landi :
Faible discographie pour un compositeur aussi important, avec deux publications majeures et une d’attente.
L’album prioritaire est, en l’état actuel de la discographie, celui consacré à Landi par Christina Pluhar et l’Arpeggiata. Tout est absolument juste dans ce disque, qu’il s’agisse des voix, des choix d’instrumentation et d’interprétation. Souriant, voire comique par instants, tendre et songeur ailleurs, le répertoire choisi illustre bien l’évolution du compositeur et son goût pour la caractérisation psychologique. On en aurait bien repris un peu, tant ces 55 minutes passent comme un rêve chamarré. Splendide.
Homo fugit velut umbra. Arie et pièces instrumentales. Solistes, L’Arpeggiata – Christina PLUHAR, direction. 1CD Alpha 020.
Extrait proposé : Canta la cicaleta (La petite cigale chante), extrait du Libro Quinto di Arie (1637). Stephan Van Dyck, ténor.
En 1995, William Christie, qui est, on l’oublie souvent, un fin spécialiste du répertoire baroque italien, livrait une version splendide d’Il Sant’ Alessio. Une très belle équipe vocale, un orchestre scintillant, une véritable volonté de faire vivre cette musique, une direction vive et attentive, et voici, simplement, une version de référence. A découvrir absolument.
Il Sant’ Alessio. Solistes, Chœur et Orchestre Les Arts Florissants – William CHRISTIE, orgue, clavecin & direction. 2CD Erato 0630-14340-2.
On n’adressera pas, hélas, les mêmes éloges à la version de La morte d’Orfeo dirigée par Stephen Stubbs, qui accuse le poids de ses 20 ans. Certes, certaines voix sont belles, les chœurs sont en place et l’orchestre sonne juste, mais l’ensemble demeure assez froid et manque singulièrement de relief. On rêve d’une version plus « italienne »… et il paraît, justement, que l’ensemble Akadêmia s’est récemment attelé à cette œuvre. Patience.
La morte d’Orfeo. Solistes, Ensemble vocal Currende, Ensemble instrumental Tragicomedia – Stephen STUBBS, direction. 2CD Accent (réédition 2004) ACC 30046.




