Dimanche 31 Aout 2008
Métamorphoses
Par jardinbaroque, Dimanche 31 Aout 2008 à 08:31 GMT+2 dans Prima la musica !
Les précurseurs du Romantisme, épisode 8
Les mots en gras dans le texte matérialisent un lien hypertexte.

Jean Frédéric SCHALL (1752-1825),
Pensée sur la brièveté de la vie, 1806.
Huile sur toile, Paris, Musée du
Louvre.
Revenons sur nos pas après notre passage prolongé en France. Nous voici de nouveau en terres d'Empire dans la décennie 1770, où l'effervescence musicale va bientôt être rattrapée par le bouillonnement littéraire. En 1774, Goethe publie un court roman épistolaire, Les souffrances du jeune Werther, qui va provoquer une énorme commotion dans l'Europe entière, déclenchant notamment une vague de suicides chez les jeunes gens. Il va s'ensuivre un phénomène de bascule, comme si les compositeurs, au lieu d'emboîter le pas à un ouvrage qui va contribuer à cristalliser l'image du héros romantique, préféraient laisser dorénavant les écrivains occuper le devant de la scène. Le Sturm und Drang, qui est maintenant un mouvement conscient de lui-même, ne va pas pour autant déserter la musique ; il va devenir, pour un temps, plus épisodique avant de connaître une nouvelle flambée au travers de laquelle il va définitivement se transmuter.

Il était impossible de ne pas mentionner ici la figure de Luigi Boccherini (1743-1805), compositeur né en Italie, mais ayant fait la plus large partie de sa carrière en Espagne, où il s'installa dès 1768, non sans avoir auparavant fait un tour d'Europe qui le conduisit, entre autres, à Paris et à Vienne, lui permettant de se familiariser avec toutes les nouveautés musicales de son temps. Marqué par la musique de Gluck, Boccherini composa, en 1771, la Symphonie en ré mineur dite « La casa del Diavolo » dont vous écoutez le dernier mouvement. Vous aurez reconnu qu'il s'agit là d'une référence explicite à la musique de scène de Don Juan (1761), dont il a déjà été question au début de cette série, et que toutes les caractéristiques de l'esprit Sturm und Drang apparaissent ici, tonalité mineure, théâtralisation des affects, emportement émotionnel. N'allez pas en déduire néanmoins que Boccherini fait partie des grands précurseurs du Romantisme. Formé en large partie en Italie, il n'a été touché qu'incidemment par la nouvelle esthétique qui s'est essentiellement développée au Nord de l'Europe ; la trentaine de symphonies que l'on possède de lui ne laisse d'ailleurs guère de doute, à l'exception notable de celle en ut mineur (opus 41, 1788), sur son adhésion profonde à cette manière préromantique à laquelle il semble avoir préféré une expression plus foncièrement classique.

A partir de la fin des années 1770, le pianoforte va imposer sa suprématie au sein de la famille des claviers pour ce qui regarde la musique profane. Sans entrer dans des considérations organologiques, l'avancée qu'il représente en matière de couleur sonore et de souplesse va en faire un vecteur de choix pour l'expression de la sensibilité préromantique, avec deux foyers de développement principaux, l'un à Vienne, l'autre à Londres, sur lesquels nous reviendrons dans le dernier billet de cette série. Né en Bohême, formé auprès de Georg Christoph Wagenseil, Josef Antonin Stepán (1726-1797) est un compositeur aujourd'hui injustement méconnu. Actif en qualité de professeur de clavier auprès de la Cour de Vienne (Marie Antoinette fut son élève) dès 1766, il développa dans ses Capriccios un langage qui, en s'appuyant sur des bases classiques, anticipe nettement celui de Beethoven, voire de Schubert. Il est, à mes yeux, particulièrement émouvant d'entendre, dans ses pièces pour pianoforte, le Sturm und Drang, dont le caractère fantasque, voire imprévisible, le goût pour les sentiments extrêmes restent présents, se déliter sous l'effet de la rationalisation propre au style classique, pour prendre une forme nouvelle, à la fois allusive et tranchante, d'une affectivité tout ensemble tendre et farouche. Le Capriccio en fa majeur (n°2) que vous écoutez en lisant ces lignes résume à lui seul tout ce processus de transformation, avec les arpèges du tout début qui brouillent la stabilité tonale avant que la musique s'installe dans la tonalité relative de ré mineur, développant un discours qui plonge tout d'abord l'auditeur dans l'incertitude agitée d'emportements très stürmisch pour le conduire ensuite, grâce à la clarification progressive de la structure, vers un équilibre, lui, tout à fait classique, et enfin (à partir de 8'11", passage avec emploi de la sourdine) vers un univers expressif dont l'intimisme regarde clairement vers le premier Romantisme. On ne sait pas quand ce Capriccio a été composé, mais certains ont avancé la date de 1777 environ, soit vingt ans avant la naissance de Schubert et les premières « grandes » sonates de Beethoven. Vous avez dit précurseur ?
Revenons au domaine de la symphonie, en évoquant la figure d'un des compositeurs les mieux doués de sa génération, Joseph Martin Kraus (1756-1792, voire le billet L'harmonie des tempêtes), au service du roi de Suède Gustav III dès 1781. S'il existe un musicien qui a été définitivement marqué par le Sturm und Drang, c'est bien lui, non seulement au travers de l'étude des œuvres de CPE Bach, Gluck et Haydn, mais aussi du fait de sa participation active, durant ses études, aux travaux d'un cercle littéraire de Göttingen ouvertement rattaché à ce mouvement. La Symphonie en ut mineur (VB 142) dont vous écoutez le premier mouvement a été créée à Vienne en 1783. Elle constitue une réélaboration d'une symphonie antérieure d'une année écrite dans la tonalité totalement extraordinaire, pour le XVIIIe siècle, d'ut dièse mineur. Kraus, outre la transposition tonale, en a considérablement resserré le discours, le rendant à la fois plus intensément stürmisch mais aussi plus discipliné et, par là même, plus classique. Sans doute faut-il voir dans cette réécriture l'influence de Haydn, à qui l'œuvre est dédiée, et qui n'a sans doute pas manqué d'être ému, lors de leur rencontre en 1783, par un jeune homme dans lequel il retrouvait sans doute un peu de l'esprit de ses années d'expérimentation et dont il déclara qu'il était « le premier homme de génie que j'ai rencontré ». Œuvre opérant une synthèse si impeccable entre Sturm und Drang et âge classique qu'elle rend tout commentaire superflu (écoutez-là simplement), la Symphonie en ut mineur est un jalon incontournable pour comprendre comment le classicisme viennois va accoucher du Romantisme. Nous reviendrons à Kraus en fin de billet.

Pour l'heure, faisons un détour par la Souabe, et plus précisément par la petite Cour de Wallerstein où travailla, à partir de 1773, Frantisek Antonin Rosety (c.1750-1792), qui, bien que né en Bohême, fit toute sa carrière de musicien sous le pseudonyme italianisant d'Antonio Rosetti. Engagé en qualité de contrebassiste et serviteur, promu rapidement musicien de la Cour, puis enfin maître de chapelle vers 1786, il laisse une œuvre abondante où se distingue la Symphonie en sol mineur de 1787, seule symphonie de son catalogue en mineur, dont vous écoutez le Vivace initial. Bien sûr, vous aurez tout de suite noté ce que ce mouvement, qui commence par un crescendo très étudié, doit à l'École de Mannheim, ainsi que la présence de l'énergie véhémente propre au Sturm und Drang, adoucie néanmoins par un second thème nettement plus détendu, décontraction que confirmera d'ailleurs le reste de la symphonie, qui se terminera dans un rayonnant sol majeur. À mes yeux, cette œuvre représente une sorte de point de non-retour de l'esthétique stürmisch, dont elle reprend une partie des codes mais non l'esprit aventureux et expérimentateur. Il ne s'agit pas de dire que cette symphonie est, pour autant, imparfaite ; elle est, tout au contraire, d'un compositeur en pleine possession de ses moyens, comme le démontre assez le soin qu'il apporte à la conduite dynamique du discours ainsi que la façon dont il joue avec le motif initial auquel il impose toutes sortes de transformations tonales. Mais elle indique justement, par le fait même qu'il s'agit d'un jeu et non plus d'un manifeste, que l'esprit Sturm und Drang a vécu et qu'il est temps, pour des compositeurs plus hardis que Rosetti, d'explorer des voies différentes et d'inventer un nouveau langage.

13 avril 1792, Stockholm. La cérémonie de mise en bière du corps de Gustav III, mort le 29 mars des suites de l'attentat perpétré contre lui dans la soirée du 16 au 17 mars, se déroule au son d'une musique de circonstance composée par son maître de chapelle, Joseph Martin Kraus. L'œuvre est une symphonie d'une vingtaine de minutes dont vous écoutez le premier mouvement, une marche funèbre notée Andante mesto (triste) dans la sombre tonalité d'ut mineur, qui sera suivi de trois autres toujours lents (Larghetto, Choral, Adagio). Rien de remarquable, me direz-vous ? Une symphonie avec une marche funèbre en ut mineur évoquant la mort d'un héros, ça ne vous dit pas un petit quelque chose ? « Symphonie héroïque composée pour célébrer la mémoire d'un grand homme » mentionne la première édition, datée 1806, de la 3ème Symphonie en mi bémol majeur, opus 55, de Ludwig van Beethoven (1770-1827), dont le second mouvement est justement intitulé Marcia funebre, Adagio assai et en ut mineur. Je vous vois sourciller ; Kraus, précurseur de Beethoven ? Les choses ne sont, bien entendu, pas si simples, mais il est néanmoins évident que le compositeur suédois pose ici un jalon essentiel de ce qui va devenir, une dizaine d'années plus tard (le travail de Beethoven sur sa 3ème Symphonie commence vers l'automne 1802 mais prend surtout place en 1803), ce que les musicologues appellent le « style héroïque » beethovénien, marqué, pour résumer à grands traits, par un travail thématique et sonore d'une grande complexité où l'unité est conquise au travers d'une lutte entre les éléments musicaux, menant à leur dislocation puis à leur transfiguration, démarche mise au service d'un sentiment d'exaltation tragique à la fois intime et universel, où apparaissent des réminiscences de musiques de la Révolution française, patentes, par exemple, dans la 5ème Symphonie... en ut mineur. Il semble, à ce propos, que l'utilisation de cette tonalité tienne une place de choix dans cette phase créatrice particulière de Beethoven. Il n'y a évidemment rien de strictement comparable entre la symphonie de Kraus et celle de Beethoven, les circonstances et les techniques présidant à leur composition étant radicalement différentes ; elles partagent cependant, à mon sens, un esprit commun qui, en dépit du respect de façade de la forme classique, est déjà pleinement romantique et ne va cesser de s'affirmer jusque dans les premières années du XIXe siècle, avant de faire basculer définitivement l'histoire de la musique.
A suivre.
Œuvres présentées dans ce billet :
1. Luigi BOCCHERINI (1743-1805),
Symphonie en ré mineur, opus 12 n°4, « La
casa del Diavolo », G [Gérard]
506 :
4e mouvement : Andante sostenuto - Allegro
con moto.
2. Josef Antonin STEPAN (1726-1797),
Capriccio n°2 en fa majeur.
3. Joseph Martin KRAUS (1756-1792),
Symphonie en ut mineur, VB [Van Boer]
142 :
1er mouvement : Larghetto - Allegro.
4. Antonio ROSETTI (c.1750-1792),
Symphonie en sol mineur, Kaul I :27/Murray
A 41 :
1e mouvement : Vivace.
5. Joseph Martin KRAUS (1756-1792),
Symphonie en ut mineur, VB 148 :
1er mouvement : Andante mesto.
Disques :
Extrait 1 : Luigi Boccherini, Symphonies et
concertos pour violoncelle. Anner BYLSMA, violoncelle. Tafelmusik. Jeanne
LAMON, premier violon & direction. 1 CD DHM RD 77867.
Extrait 2 : Josef
Antonin Stepán (1726-1797), Capriccios et sonates. Robert HILL,
pianoforte. 1 CD MDG 620 0870-2.
Extrait 3 : Joseph
Martin Kraus, Symphonies. Concerto Köln. 1 CD Capriccio 10396.
Extrait 4 : Antonio
Rosetti, Symphonies. Concerto Köln. 1 CD Teldec 4509-98420-2 (pour le CD seul. Réédition économique chez Apex avec le second volume de Symphonies du même compositeur par le même ensemble : une excellente affaire. Suivez ce lien).
Extrait 5 : Joseph
Martin Kraus, Symphonies (volume 2). Concerto Köln. 1 CD Capriccio
10430.



