Lundi 19 Fevrier 2007
D'une rive à l'autre
Par jardinbaroque, Lundi 19 Fevrier 2007 à 21:28 GMT+2 dans Prima la musica !
« J’ai toujours tenu à mon honneur. Et j’ai toujours voulu marcher dans le droit chemin, ce qui sera, je l’espère, la justification de mon âme, question qui importe un peu plus que les choses de ce monde. »Ces phrases sont extraites d’une lettre datée du 25 mai 1601, qu’adresse une des figures marquantes de la fin de la Renaissance italienne, un de ces « compositeurs de transition » entre cette époque et le Baroque, peu connus en dehors des milieux dits spécialisés, mais qui ont pourtant contribué à créer des genres qui vont ensuite connaître une fortune considérable : l’opéra et l’oratorio. Il faut, pour bien comprendre l’exceptionnel parcours d’hommes tels qu’Emilio de’ Cavalieri, se replacer dans le contexte global d’une période où l’art, sous toutes ses formes, occupe une place centrale dans la vie quotidienne, et devient, de ce fait, le théâtre des inlassables querelles qui ont, de tout temps, opposé « Anciens » et « Modernes ». On verra, dans les lignes suivantes, que l’accouchement d’expressions musicales nouvelles ne s’est pas fait sans douleur.
Emilio de’ Cavalieri naît vers 1550 à Rome dans une famille noble. Son père, Tommaso, est architecte, et entretient, depuis l’âge de treize ans, des liens intimes avec Michelangelo Buonarroti (1475-1564), qui lui dédie des poèmes, des lettres, des dessins, et l’utilise même en qualité de modèle pour son Jugement dernier, peint de 1534 à 1541. On ne sait pas auprès de qui Emilio se forme, mais on peut imaginer qu’il reçoit une éducation riche et soignée. Ses premières activités semblent être celles de compositeur et d’organisateur de la Musique, puisqu’il dirige, dès 1577, les musiques données pour le Carême à l’oratoire San Marcello, tout en cumulant le rôle de responsable des finances artistiques, et ce jusqu’en 1584.
En 1588, Ferdinand de Médicis, qui a repris l’année précédente le trône de Toscane, appelle Cavalieri à la Cour de Florence, et créé à son intention le poste de « surintendant artistique », qui place sous son autorité tous les artistes travaillant à la Cour. En 1589, il est chargé de coordonner les festivités organisées pour le mariage de son patron et de Christine de Lorraine, qui culmineront avec les intermèdes de La Pellegrina, pour lesquels Cavalieri fait appel aux musiciens les plus en vue de son époque, réalisant un des spectacles musicaux les plus fastes de toute l’histoire de la musique. A la suite de cet éblouissant succès, trois pastorales de Cavalieri sont représentées à Florence : Il satiro et La disperazione di Fileno en 1590, Il giuoco della cieca en 1595, dont le texte est, d’après les témoignages d’époque, mis en musique de façon continue, et qui peuvent être considérés, de ce fait, comme les premiers essais probants d’opéra, mais dont la musique est, hélas, perdue. En 1599, victime des manigances et des jalousies de certains de ses illustres collègues, Cavalieri part de Florence et rejoint Rome. Il compose ses Lamentations de Jérémie (Leçons de Ténèbres), seule œuvre religieuse de sa plume à nous être parvenue, sans doute données lors de la Semaine Sainte à Pise. Lorsqu’il arrive à Rome, la ville est en train de préparer les festivités liées à l’année sainte décrétée par le pape Clément VIII, dont les événements religieux et artistiques prévus sont censés dépasser tous ceux qui ont eu lieu lors des précédentes années saintes (11 avant celle-ci) et promouvoir de façon éclatante les idées de la Contre-Réforme. Cavalieri reçoit la commande d’une œuvre, qui sera exécutée au début du mois de février 1600, et qui demeure son œuvre la plus célèbre : La Rappresentatione di Anima et di Corpo. La représentation, effectuée en présence des plus importantes personnalités religieuses mais aussi de laïcs, remporte un franc succès, et l’œuvre est publiée en septembre. La même année, Cavalieri produit l’Euridice de Jacopo Peri (1561-1633), premier opéra à avoir été intégralement conservé, représenté au palais Pitti le 6 octobre 1600 dans le cadre de la célébration du mariage d’Henri IV et de Marie de Médicis. Cavalieri meurt à Rome le 11 mars 1602.
Pour tenter de saisir la véritable importance de la musique de Cavalieri, il faut revenir brièvement sur les enjeux artistiques qui agitent, sur fond de rivalité entre Florence et Rome, les milieux intellectuels depuis la deuxième moitié du XVIe siècle. Le rêve et l’ambition de la Renaissance italienne était de retrouver la pureté, supposée originelle, de la musique de l’Antiquité, et, en particulier de celle des Grecs. La polyphonie, importée par les artistes franco-flamands règne sans partage depuis le XVe siècle sur le monde musical, et l’ample déploiement de ses lignes, de plus en plus flamboyant, représente, aux yeux des penseurs de la Renaissance, un modèle d’équilibre idéal, régi par les mêmes lois mathématiques que celles qui organisent l’Univers. Une musique des Sphères, absolue, qui veut que le microcosme – l’homme – soit le reflet du macrocosme – l’Univers, et, conséquemment, Dieu. Peu à peu, cependant, sous la poussée des Cours tant de Florence, sous l’impulsion du pourtant très néoplatonicien Marsile Ficin (1433-1499), que de Mantoue, autour d’Isabelle d’Este (1474-1539) et au contact du répertoire populaire, certains théoriciens vont s’apercevoir que la polyphonie, qui, par sa nature même, est impropre à rendre un texte de façon immédiatement compréhensible, n’est pas en mesure de traduire les émotions de façon fidèle. Cette irruption de la sphère émotive et de l’importance de son impact physique sur l’auditeur vont aboutir à une lente désagrégation de l’idéal polyphonique au travers d’une forme privilégiée, le madrigal, ainsi qu’à l’apparition progressive d’un genre nouveau, la monodie accompagnée (stile recitativo). Une avancée majeure pour le style monodique ou stile nuovo sera apportée par les recherches de Vincenzo Galilei (?-1591, père du savant Galileo) : « Plus le nombre de voix qui chantent ensemble est grand, moins on pourra saisir le sens de l’aria et moins son caractère émouvra l’âme des auditeurs », écrit-il. Cette exigence d’intelligibilité du texte, dont la musique doit traduire les affects le plus fidèlement possible, est essentielle pour comprendre comment s’élabore la transition entre la Renaissance et le Baroque. C’est la même logique qui aboutira à la nécessité de représenter, de mettre en scène, les affects, et, donc, à la création tant de l’opéra que de l’oratorio.
La musique de Cavalieri, mais aussi celle de ses contemporains Jacopo Peri (1561-1633) et Giulio Caccini (c.1545-1618), qui vont, pour l’anecdote, tous les trois vigoureusement s’invectiver autour de la paternité du stile nuovo, s’inscrit dans ce fabuleux laboratoire qui va tout simplement changer la face de la musique, et, dont les trouvailles, synthétisées par l’immense génie de Claudio Monteverdi (1567-1643), vont accoucher de ce que l’on appelle le Baroque. Paradoxalement, ce n’est pas dans les œuvres les plus connues que sont les intermèdes de La Pellegrina, œuvre composite, ou la Rappresentatione di Anima et di Corpo, dont les enjeux politiques ont pesé sur la totale liberté d’invention, que les innovations de Cavalieri sont les plus patentes, mais dans ses Lamentations de la toute fin du siècle, où les émotions sont exprimées de façon théâtrale, pétries d’un dolorisme parfois incandescent, forgé, à l’évidence, pour bouleverser l’auditeur, et où on assiste, en outre, à la fusion entre la polyphonie, héritage du stile antico, et la monodie accompagnée et les chœurs homophones, caractéristiques du stile nuovo. La Rappresentatione, elle, va poursuivre dans la même veine théâtrale, mais l’emploi exclusif de figures allégoriques, par ailleurs souvent précisément dessinées, ne va pas permettre un plein épanouissement de la caractérisation psychologique de personnages à mi-chemin entre réalité et abstraction, tour de force que réussira néanmoins Monteverdi dans son Orfeo (1607). Les temps n’étaient sans doute pas encore mûrs en 1600.
Outre sa beauté, qui révèle un métier très sûr et une volonté affirmée d’asseoir la légitimité du stile nuovo, la connaissance de la musique de Cavalieri demeure essentielle à toute personne qui désirerait comprendre pleinement comment, insensiblement, tout un pan de la musique va basculer de la représentation d’un absolu immuable à celle de cet univers perpétuellement changeant qu’est l’homme aux prises avec ses émotions. Elle fait, à ce titre, partie de celles qui ont fait entrer dans la musique une notion qui sera essentielle pour le Baroque à naître : le théâtre.
Pour découvrir Cavalieri :
Deux disques essentiels ont été consacrés en trois ans à Cavalieri. L’ordre dans lequel ils sont donnés n’a aucun rapport avec leur valeur, ces deux enregistrements étant exceptionnels.
Quitte à commencer par une œuvre, autant entrer en matière avec l’incontournable Rappresentatione di Anima et di Corpo, œuvre fondatrice, archétype de l’oratorio. La réalisation de l’Arpeggiata, menée par Christina Pluhar, est exemplaire. Les voix sont belles et typées, l’orchestre scintillant, la direction alerte, sans aucune pesanteur. Une splendeur pour le cœur et les oreilles.
Rappresentatione di Anima et di Corpo. Solistes, L’Arpeggiata – Christina PLUHAR, direction. 2CD Alpha 065.
Extrait proposé : Atto primo, scena prima. Tempo solo : « Il tempo fugge ». Marco BEASLEY, chant.
Le second disque, tout aussi splendide que le premier, est celui consacré par Vincent Dumestre et son Poème Harmonique aux Lamentations de 1599. On ne sait que louer : la beauté des voix, l’inspiration constante, la volonté de faire jaillir le drame de la partition, la perfection instrumentale. Plutôt qu’accumuler les superlatifs, il est préférable de faire silence pour laisser toute la place qu’elle mérite à cette extraordinaire musique.
Lamentations (+In Te Domine speravi, anonyme et Miserere de Fabrizio Dentice). Le Poème Harmonique – Vincent DUMESTRE, direction. 1CD Alpha 011.
Extrait proposé : Première Leçon du premier jour : « Plorans ploravit ». Claire LEFILLIÂTRE, dessus.
Pour approfondir, on découvrira avec beaucoup de fruit le magnifique enregistrement consacré aux intermèdes de La Pellegrina par Paul Van Nevel, dans une réalisation qu’on ne peut que couvrir de louanges. Fusion des voix, inventivité sans cesse renouvelée, orchestre chamarré. Un sans faute, comme souvent avec ce chef qui sait admirablement fédérer ses troupes.
La Pellegrina. Huelgas Ensemble – Paul VAN NEVEL, direction. 2CDs Sony « Vivarte » S2K 63362.




