Jeudi 22 Fevrier 2007
Aimables Lumières
Par jardinbaroque, Jeudi 22 Fevrier 2007 à 20:57 GMT+2 dans Prima la musica !
« Entre Mondonville et RameauCes vers publiés anonymement dans le Chansonnier de 1750 mettent en lumière toute l’ambiguïté de la position historique de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, contemporain de l’immense Jean-Philippe Rameau (1683-1764). De son vivant, l’aimable fluidité de sa muse fut célébrée tandis que celle du Dijonnais paraissait trop difficile à nombre de ses contemporains. La postérité s’est chargée de faire pencher la balance du côté de Rameau, rejetant dans la pénombre les compositeurs qui n’ont pas eu l’heur d’avoir sa flamboyante capacité d’invention. Sans vouloir bouleverser le jugement du temps, même s’il se révèle un peu sévère, musardons un peu dans le jardin de cet « aimable Orphée » pour découvrir si n’y poussent pas quelques fleurs capiteuses.
Voici la différence en beau :
L’un, par trop de savoir, étonne l’ignorant,
Force le connoisseur d’admirer son talent ;
L’autre, moins recherché, mais plus aimable Orphée,
En flattant l’auditeur le met à sa portée. »
Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville est baptisé le 25 décembre 1711 à Narbonne. Il reçoit sans doute sa formation auprès de son père, musicien à la cathédrale de la ville. Sa présence est attestée à Paris en 1733, année où il publie un recueil de Sonates pour violon et la basse continue (opus 1), avant de devenir, l’année suivante, un violoniste très prisé du Concert Spirituel. Il s’établit néanmoins à Lille, où paraissent, avec un éclatant succès, ses Pièces de Clavecin en Sonates avec accompagnement de Violon (opus 3, 1734), qui peuvent être jouées sans cet accompagnement, formant ainsi le premier ensemble, en l’état actuel des connaissances musicologiques, de sonates pour clavier édité en France. Il compose également, durant son séjour lillois, ses premiers grands motets, dont le magnifique Dominus regnavit. De retour dans la capitale au début de 1739, Mondonville entre au service du roi le 1er avril en qualité de « Violon de la Chambre et de la Chapelle ». Un an après, jour pour jour, la reine assiste, à Versailles, à l’exécution de deux de ses grands motets, ce qui lui vaut d’obtenir, deux mois plus tard, le poste de « Sous-Maître de musique de la Chapelle ». En 1744, il succède à Hubert-Charles Gervais en qualité d’ « Intendant de la Chapelle royale », et, huit ans plus tard, lorsque éclate la Querelle des Bouffons, opposant partisans de la tradition française de l’opéra et tenants de son italianisation, Madame de Pompadour le désigne pour être le héraut de la musique française. Il compose alors Titon et l’Aurore, pastorale héroïque, qui est triomphalement représentée à l’Académie royale de musique le 9 janvier 1753, puis exécutée 35 fois entre janvier et juin 1753, et reprise à l’automne. En 1755, Mondonville succède à Joseph-Nicolas-Pancrace Royer (c.1705-1755) à la tête du Concert Spirituel, où nombre de ses grands motets vont être joués durant des décennies. On estime, à ce propos, que sa musique a été donnée, entre 1742 à 1762 (ce qui représente 363 programmes), à neuf concerts sur dix du Concert Spirituel, chiffre qui se passe de tout commentaire. Il quitte la direction de cette institution en 1762, puis fait représenter, en 1765, son dernier opéra, Thésée, qui est un échec. Cet ultime avatar ne l’empêche néanmoins pas, en 1772, de revendre au Concert Spirituel les droits d’exécution de ses motets pour une forte somme. Mondonville meurt à Belleville le 8 octobre 1772.
En dépit du fait qu’elle ne fasse pas montre de la prodigieuse audace de celle de Rameau, la musique de Mondonville est loin de mériter l’image de gracieuse fadeur qui lui est attachée. En effet, si l’ensemble de son œuvre dénote une recherche constante d’harmonie et d’équilibre, il ne dédaigne pas, dans ses motets, une certaine grandeur, à la fois hautaine et subtilement frémissante, qui s’inscrit dans la grande tradition versaillaise renouvelée et formalisée par Michel-Richard de Lalande (1657-1726), à laquelle il a, en outre, l’intelligence de mêler des éléments théâtraux plus modernes, comme ces « tempêtes » dont l’opéra du XVIIIe siècle est si friand. Dans le motet In exitu Israel, par exemple, il opère une fascinante synthèse entre héritage lulliste, en utilisant un chœur de l’Isis du Florentin, et une manière italianisante qui n’est pas sans rappeler Vivaldi. Cette fusion de tradition parfaitement assumée et restituée et de modernité discrètement affirmée n’est d’ailleurs sans doute pas étrangère à l’impressionnant succès que va rencontrer, jusqu’à l’aube de la Révolution, la musique sacrée de Mondonville.
Dans le domaine de l’opéra, en dépit de l’accueil contrasté que vont recevoir ses productions, ses trouvailles ne manquent pas non plus. L’ouverture de Titon et l’Aurore, âpre et tourmentée, constitue un notable hiatus, d’esprit presque préclassique, à une œuvre qu’on pourrait sinon qualifier de « galante »; elle choqua certaines oreilles contemporaines par son « trop de bizarrerie ». Si le but de notre compositeur n’est certes pas de révolutionner l’art lyrique de son temps, ce qu’illustrent des œuvres dont la marque de fabrique est, avant tout, constituée de tendresse et de légèreté, il n’en demeure pas moins que certaines de ses inventions harmoniques ne sont pas sans rappeler celles de Rameau, à cette différence qu’elles sont modérées, chez Mondonville, par une évidente volonté de ne pas s’écarter du « bon goût » de son temps.
Esprit curieux, plus novateur qu’on le pense – on regrette la perte de la musique de ses oratorios, écrits en français, genre qui n’avait été que peu pratiqué depuis la mort de Charpentier –, Mondonville mérite sans doute mieux que la circonspection polie qui est actuellement son lot. Si ses opéras n’ont pas forcément le souffle dramatique de ceux de son illustre contemporain, ils sont néanmoins loin de démériter au point de rester relégués au placard de l’histoire. On peut, à ce propos, s’interroger sur l’intérêt de comparer les deux compositeurs, tant l’univers mental dans lequel ils se meuvent est différent. Mondonville n’est pas un théoricien, il cherche à charmer plus qu’à prouver, et il n’est rien, dans cette attitude, qui soit, jusqu'à plus ample informé, condamnable. Dans le domaine de la musique sacrée, en revanche, il surpasse aisément Rameau, et apparaît comme l’un des plus inspirés, et, hélas, des derniers héritiers de l’esprit du « Grand Siècle ». A quand, donc, une intégrale de ses motets, petits ou grands ?
Pour découvrir Mondonville :
Quelques disques puisés au sein d’une discographie somme toute assez pauvre, ne reflétant que de façon très parcellaire la production d’un homme que son époque couronna de succès.
Au premier rang, loin devant tous ses concurrents dans ce domaine, se place indiscutablement le disque consacré par William Christie à trois des neuf grands motets de Mondonville. Cet enregistrement est exceptionnel – peut-être un des meilleurs de Christie – à plus d’un titre. Les solistes sont excellents, le chœur réussit la performance d’allier hauteur de ton et ductilité extrême, l’orchestre flamboie, la direction unit le tout avec une inspiration constante. Pas un temps mort, pas un détail laissé au hasard : du très grand art, incontestablement, qui fait amèrement déplorer qu’aucun éditeur n’ait proposé au chef et à ses troupes d’envisager une suite, au lieu de les laisser s’enliser peu ou prou dans des répertoires rabâchés.
Grands motets (Dominus regnavit, In exitu Israel, De Profundis). Solistes, Chœur & Orchestre Les Arts Florissants – William CHRISTIE, direction. 1CD Erato 0630-17791-2.
Extrait proposé : Grand motet Dominus regnavit, chœur introductif.
Compte tenu de la rareté des enregistrements consacrés à l’œuvre lyrique de Mondonville, ne boudons pas notre plaisir devant ce Titon et l’Aurore enregistré par le jeune Marc Minkowski, qui, à l’époque, ne considérait pas comme un handicap d’être identifié comme un « baroqueux ». Ce disque, pleinement réussi du point de vue de la conduite orchestrale, d’une grande vivacité, pâtit très légèrement d’un plateau vocal légèrement inégal, dont les minimes défaillances sont révélées par l’enregistrement sur le vif, sans, toutefois, aucun défaut rédhibitoire. Une œuvre à découvrir (quelle Ouverture !) dans une interprétation dont la fougue et la précision rendent justice au talent du compositeur.
Titon et l’Aurore. Solistes, Ensemble vocal Françoise Herr, Les Musiciens du Louvre – Marc MINKOWSKI, direction. 2CDs Erato 2292-45715-2.
Enfin, toujours sous la houlette de Minkowski, voici un beau disque consacré aux Sonates de l’opus 3, mises en « symphonie » par Mondonville en 1748. Le chef, comme à son habitude, propose une lecture vive et contrastée de ces premiers essais symphoniques français, en s’appuyant sur l’excellent niveau technique de son ensemble. Il est dommage que le résultat final manque un peu de sensualité et d’éclat, du fait, peut-être, d’une prise de son un peu sèche.
Six sonates en symphonies. Les Musiciens du Louvre – Marc MINKOWSKI, direction. 1CD Archiv 457 600-2 (réédité dans la série économique « Archiv Blue »).




