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Serviteur et maître

« Si Monsieur Pisendel a composé peu lui-même, il possédait un jugement sûr et perspicace sur les compositions d’autres auteurs, principalement sur l’effet qu’elles produisaient. Il sentait avec justesse la nécessité ou non d’une pause même infime, et expliquait volontiers son point de vue à tous ceux qu’il en jugeait dignes. […] Tout ceci apportait à Monsieur Pisendel un plaisir aussi grand que s’il avait lui-même composé une belle pièce. »
Johann Friedrich Agricola (1720-1774), qui fut l’élève et le biographe de Johann Georg Pisendel, insiste, à maintes reprises, sur les doutes que ce virtuose reconnu du violon de la première moitié du XVIIIe siècle émettait quant à ses capacités de compositeur. Pourtant, à la lumière du petit nombre d’œuvres que l’on possède de lui, on peut, avec l’élève, trouver cette « prudence » du maître « vraiment un peu exagérée », tant ce petit corpus de compositions révèle de qualités. Mais faisons d’abord, si vous le voulez bien, plus ample connaissance avec « Monsieur Pisendel ».

Johann Georg Pisendel, gravure anonyme de la collection de Carl Philipp Emanuel Bach

Johann Georg Pisendel naît à Cadolzburg, non loin de Nuremberg, le 26 décembre 1687. Son père y est organiste et cantor, et on peut supposer que c’est lui qui lui enseigne les rudiments de l’art musical. En 1697, Johann Georg est petit chanteur à la chapelle de la Cour d’Ansbach, où il a pour professeurs le chanteur virtuose Antonio Pistocchi (1659-1726) qui y officie comme maître de chapelle, mais surtout du compositeur et violoniste Giuseppe Torelli (1658-1709), Konzertmeister de l’orchestre. En 1703, lorsque le souverain change, Pisendel, contrairement à ses deux maîtres, reste en poste, ce qui tend à prouver qu’il possède déjà, à l’époque, un indéniable talent d’instrumentiste. Il part néanmoins en 1709 pour Leipzig, afin d’y poursuivre ses études à l’université, non sans s’arrêter en chemin pour rencontrer Johann Sebastian Bach (1685-1750), alors organiste à Weimar. Si on ignore quelle est la nature exacte des études suivies par Pisendel, on sait, en revanche, qu’il étudie la composition auprès de Johann David Heinichen (1683-1729), et qu’il participe avec beaucoup d’enthousiasme aux activités du fameux Collegium Musicum de Leizig, en assurant même la direction en l’absence de son chef désigné. C’est dans ces circonstances que Pisendel est repéré par Jean-Baptiste Volumier [Woulmyer, c.1670-1728], Konzertmeister de l’orchestre de Dresde depuis 1708, qui, devant son talent, lui propose de l’engager. Avant de rejoindre la Venise de l’Elbe, Pisendel s’arrête à Eisenach et y rencontre Georg Philipp Telemann (1681-1767) avec lequel il noue une chaleureuse amitié, puis à Darmstadt. Il prend ses fonctions de violoniste à Dresde en janvier 1712, et devient rapidement l’égal de Volumier. Il accompagne également le prince-électeur Friedrich August I (Auguste le Fort) dans un certain nombre de voyages, en France (1714), à Berlin (1715), en Italie (1716-1717), à Vienne (1718). C’est lors de son séjour italien que Pisendel rencontre Antonio Vivaldi (1678-1741), auprès duquel il parfait sa technique, et dont il contribuera à diffuser l’œuvre à Dresde, mais aussi Antonio Montanari (1676-1737), élève d’Arcangelo Corelli (1653-1713), dont il ramène également les œuvres pour les faire jouer à son retour. Lorsque Volumier meurt en 1728, le poste de Konzertmeister échoit, d’abord officieusement, puis officiellement en 1731 à Pisendel. Il y maintient l’orchestre au niveau d’excellence que lui a conféré son prédécesseur, ce qui contribuera également à la renommée des représentations d’opéra qui seront données à Dresde sous l’impulsion du nouveau maître de chapelle, Johann Adolf Hasse (1699-1783). Johann Georg Pisendel meurt à Dresde le 25 novembre 1755.

Bernardo Bellotto, Dresde : La Frauenkirche et la Rampische Gasse, 1749-53

L’œuvre conservé de Pisendel se résume actuellement à une petite vingtaine de compositions, toutes instrumentales, soit pour orchestre, soit pour violon seul ou violon et basse continue. Ce nombre extrêmement faible se justifie non seulement par l’intense activité du compositeur au sein d’un des plus beaux orchestres de la première moitié du XVIIIe siècle, mais aussi par la volonté qui semble avoir été la sienne de promouvoir avant tout les œuvres d’autrui au détriment des siennes et un perfectionnisme maniaque, qui n’est pas, d’ailleurs, sans rappeler celui de Corelli. Les voyages que Pisendel a pu effectuer expliquent en grande partie le fait que sa musique se situe au carrefour de plusieurs styles et révèle aussi bien des influences françaises, comme dans sa superbe Fantaisie Imitation des Caractères de la Danse, inspirée de l’œuvre éponyme de Jean-Féry Rebel (1666-1747) datée de 1715, qu’italiennes, partagées entre le goût de la clarté formelle corellienne et l’insolente virtuosité vivaldienne, nettement perceptibles dans ses sonates. Mais ce qui frappe avant tout chez Pisendel, et le rapproche de son exact contemporain Johann Friedrich Fasch (1688-1758), c’est sa science de l’orchestre, et la connaissance qu’il a acquis des couleurs et des possibilités spécifiques des instruments qui le composent. Son écriture s’adapte ainsi de façon très idiomatique à l’instrument qu’il entend mettre en valeur, ce qui éclate de façon très nette dans ses concerti con molti stromenti (concerts avec de nombreux instruments), pour reprendre une expression chère à Vivaldi, qui, d’ailleurs en composera un certain nombre pour l’orchestre de Dresde, sans doute, en grande partie à la demande de Pisendel, et qui est une forme de concerto particulièrement raffinée qui fait dialoguer plusieurs solistes (jusqu’à dix !) ou groupes de solistes. Il est à noter que dans les années 1725-30, devant les querelles qui opposaient, à Dresde, partisans du goût italien et du goût français, Pisendel se tournera néanmoins insensiblement vers le « style allemand » et se rapprochera quelque peu de la manière de JS Bach, ce qui trouve une parfaite illustration dans sa Sonate pour violon seul en la mineur. Cependant, c’est bien ce mélange de styles et d’influences que Pisendel transmettra à ses élèves, tels Johann Joachim Quantz (1697-1773) ou les frères Graun, Johann Gottlieb (c.1702-1771) et Carl Heinrich (c.1703/04-1759), pour ne citer que les plus connus, compositeurs importants de la période menant du dernier Baroque aux débuts du Classicisme.
On ne peut que déplorer que Pisendel ait volontairement si peu écrit, car les compositions que l’on connaît de lui sont de très grande qualité, prouvant une expertise qui laisse admiratif et qui atteste que ce grand serviteur, qui a passé sa vie à défendre et promouvoir la musique composée par d’autres en abandonnant en grande partie au silence ce que lui-même aurait pu avoir à exprimer, était assurément un maître.

Pour découvrir Pisendel :

Le petit nombre d’œuvres de Pisendel à nous être parvenu explique le peu d’albums intégralement consacrés au compositeur. Deux seulement seront conseillés ici, de qualité égale.

Le Freiburger Barockorchester est un ensemble dont l’éminente maîtrise technique ne pouvait que faire mouche dans ce répertoire. Le pari est gagné, et haut la main. Ce disque mené tambour battant est un festival de couleurs et de virtuosité. L’ensemble a parfaitement saisi les enjeux de cette musique, dont il excelle à faire saillir les influences, tant françaises qu’italiennes ou allemandes. La Fantaisie Imitation des Caractères de la Danse connaît ici sa version de référence. Idéal pour faire connaissance avec l’œuvre de Pisendel et pour se faire une idée du « son de Dresde » dans la première moitié du XVIIIe siècle.
Concerti con varii strumentiConcerti con varii strumenti. Petra Müllejans, violon solo. Freiburger Barockorchester – Gottfried von der GOLTZ, premier violon & direction. 1CD Carus 83.301.

Extrait proposé : Concerto pour violon, deux cors, deux hautbois, basson, cordes et basse continue en ré majeur (c.1750 ?). Version alternative de l’andante, en si mineur.


Magnifique album consacré aux sonates pour violon de Pisendel par Anton Steck et Christian Rieger, le premier formé chez Reihnard Goebel, le second par Andreas Staier (on peut rêver pires professeurs). La musique, intimiste, avec de brusques accès de fièvre théâtrale, est splendide et d’une inspiration constante (la Sonate en la mineur pour violon sans basse est, par exemple, un grand moment), et les deux interprètes se jouent de ses difficultés avec une aisance déconcertante. Tout est ici fluide et lumineux. Un grand disque de musique de chambre.
Sonates pour violonViolin sonatas. Anton STECK, violon & Christian RIEGER, clavecin. 1CD CPO 999982-2.

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