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L'annonce de l'aurore

« En criant aussi fort on ne chante pas bien,
Mais d’une douce et suave mélodie,
On fait de beaux chants quand on maîtrise l’art.
Peu en ont et tous se font maîtres,
Composant ballades, madrigaux et motets. […]
Quand la terre est pleine de maîtres,
Il n’y plus de place pour les disciples. »
Italie du Nord, première moitié du XIVe siècle. La musique, lentement gagnée par l’influence française, est en train de changer de visage. Les quelques vers traduits ci-dessus sont extraits d’une Caccia, chanson italienne caractéristique du Trecento, construite sur un canon à deux voix chantées et une instrumentale, Useletto selvagio, mise en musique par Jacopo da Bologna. Contemporain de Boccace (1313-1375) et de Pétrarque (1304-1374), ce compositeur sûr de son talent fait partie des artistes qui contribuèrent à la lente émergence de la première Renaissance. Partons à sa rencontre.

Jacopo da Bologna, Miniature du manuscrit Mediceo Palatino 87

Sauf exceptions, tenter d’établir la biographie d’un compositeur du XIVe siècle est une véritable gageure. L’amateur de musique du Moyen-Âge ou du début de la Renaissance doit souvent se contenter de fragments épars, qui, tout au plus, donnent l’idée d’une silhouette plus que d’un véritable visage. Jacopo da Bologna, ainsi que semble l’indiquer son nom, est sans doute originaire de Bologne, dans le nord de l’Italie. La première date que l’on peut avancer avec une quasi-certitude le concernant est 1346, à laquelle il compose le madrigal O in Italia felice Liguria, à l’occasion du baptême des fils jumeaux du duc Luchino Visconti, qui dirigea la cour de Milan entre 1339 et 1349. Si on admet que notre compositeur a pu entrer à son service au début des années 1340, on peut conjecturer qu’il a dû naître vers 1320. Pure hypothèse. Il semble qu’à la mort du duc, Jacopo se soit rapproché de la Cour de Vérone, car on trouve, dans une chronique de la fin du siècle, son nom associé à celui d’autres musiciens actifs en ce lieu, et avec lesquels il rivalise. Vers 1350, il met en musique un poème de Pétrarque Non al suo amante più Diana, qui est la seule réalisation contemporaine connue sur un texte de ce fameux poète. On déduit du texte d’un autre des madrigaux de Jacopo, Aquila altera, qui fait sans doute allusion à la visite à Milan, en 1355, de l’empereur Charles IV, qu’il est à nouveau au service des Visconti à cette date. Il semble que son madrigal Fenice fu’ e vissi fasse, lui, allusion au mariage de Gian Galeazzo Visconti et d’Isabelle de France, célébré en 1360. Après cette date, les informations concernant le compositeur deviennent encore plus incertaines. Est-il ce « Iachopo da Bolognia » mentionné, en 1372-1373, dans les livres de comptes de la Compagnia dei Laudesi di Orsanmichele à Florence, et ce « Jacobo de Bolunga » ou « Jaquet de Bolunya », actif à la Cour aragonaise d’Espagne entre 1378 et 1386 ? Rien ne permet, en l’état actuel des recherches musicologiques, de l’affirmer.

Bernardo Daddi, L'Annonciation, c.1335

Trente quatre compositions nous ont été transmises dans neuf manuscrits différents sous le nom de Jacopo da Bologna, preuve de la renommée dont jouissait le compositeur. Il appartient à la première génération des représentants de l’Ars nova en Italie, qui prépare l’éclosion de la première Renaissance italienne. L’Ars nova se cristallise en France entre 1310 et 1325, sous l’impulsion théoriciens tels Jean de Murs (c.1290-c.1360) ou Philippe de Vitry (1291-1361). Né d’un conflit opposant, d’un côté, l’Université et le pouvoir royal, plutôt progressistes, et, de l’autre, les autorités religieuses, plutôt conservatrices, il marque une volonté d’autonomie croissante des arts par rapport à l’Eglise, et un transfert d’influences au profit des Cours, qui vont mettre un point d’honneur à encourager les expériences musicales nouvelles, afin d’être à la pointe des modes de leur temps. La musique, dans ce contexte, s’affirme non plus uniquement comme la matérialisation de l’harmonie divine, mais comme une manifestation de l’expérience des sens. Elle se définit comme une science mathématique soucieuse de plaire, d’émouvoir, et elle va, pour ce faire, développer un langage de plus en plus complexe au travers de la polyphonie, qui s’oppose au traditionnel plain-chant. L’autre innovation majeure de l’Ars Nova, coïncidant d’ailleurs avec l’apparition des horloges, est de porter à leur aboutissement les travaux d’organisation du temps musical entrepris par les théoriciens du XIIIe siècle. Ces recherches aboutissent à l’introduction d’un système de division du temps sur des critères artificiels reposant sur une unité de base : la mesure est née.
C’est dans ce contexte de bouillonnement intellectuel que prend place la musique de Jacopo da Bologna, qui, avec ses contemporains, et la génération suivante, dont le meilleur représentant est le florentin Francesco Landini (1325-1397), élabore un nouveau langage, une polyphonie profane soucieuse de traduire une justesse accrue les émotions véhiculées par les textes, majoritairement en langue vulgaire, qu’il met en musique. On ne peut, bien sûr, pas parler encore ici d’émancipation totale vis-à-vis d’un passé médiéval qui n’est d’ailleurs pas encore vraiment passé, mais on assiste ici aux premiers pas d’un art à la recherche de ce « dire en musique » qui va occuper l’esprit des compositeurs durant quelque 250 ans, problème auquel chaque période apportera sa réponse propre avant qu’un génie nommé Monteverdi (1567-1643), synthétisant l’héritage de tous ses devanciers lui apporte une réponse « moderne », qui perdure encore aujourd’hui.

Pour le moment, Jacopo da Bologna et ses contemporains défrichent de nouvelles terres en passant sur le corps de l’esprit féodal agonisant et en plaçant l’amour, et non la bravoure, au centre de leur œuvre poétique. Dans les contrées du Nord, c’est l’aurore d’un monde nouveau qui s’annonce.

Pour découvrir Jacopo da Bologna :

Pour servir ce répertoire exigeant du Trecento, il fallait des interprètes d’exception. L’ensemble La Reverdie propose une anthologie de 18 pièces sur les 34 conservées de Jacopo da Bologna. Il n’y a rien redire quant à la qualité de l’interprétation qui allie intelligence du répertoire, beauté vocale et instrumentale, alacrité rythmique et poésie suspendue. Magnifique.
Madrigali e cacceMadrigali e Cacce. LA REVERDIE. 1CD Arcana A 327.

Extrait proposé : Madrigal Fenice fu’ e vissi


L’amateur attiré par ce répertoire trouvera trois autres oeuvres de Jacopo, dont le fameux O in Italia felice Liguria, dans un album aussi ambitieux que réussi du même ensemble, autour de la « Musique des cours et cloîtres de l’Italie du Nord », réalisé 10 ans avant le CD monographique cité ci-dessus. La réalisation en est superbe, et le programme, riche et varié, ménage quelques belles découvertes.
Suso in Italia bella Suso in Italia bella. LA REVERDIE. 1CD Arcana A 320.

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