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Sanglots étouffés

Au cours des siècles, le texte doloriste du Stabat mater, dont l’invention est attribuée au franciscain Jacopone da Todi (c.1230-1306), n’a cessé d’inspirer les compositeurs. Quoi de plus exaltant, en effet, que tenter de traduire en notes les souffrances d’une mère qui assiste, impuissante, au supplice et à la mort de son fils ? Du Moyen-Âge au XXe siècle, les plus grands ont relevé ce défi, chacun jetant, selon sa sensibilité propre, un éclairage particulier sur un texte à géométrie variable. Certains en ont même retiré une éternelle gloire; quand on pense, par exemple, à Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736), c’est immédiatement la légende d’un Stabat mater composé par un jeune homme miné par la tuberculose et auquel il ne reste que quelques mois à vivre qui s’impose à l’esprit. C’est cependant la découverte d’un Stabat mater moins connu qui vous est aujourd’hui proposée; il est pourtant immense, tant par ses proportions – un peu plus d’une heure de musique, contre à peine vingt minutes pour Pergolesi ou Vivaldi – que par la profondeur de l’inspiration de l’homme qui l’a composé.

Ludwig Guttenbrunn, Portrait de Joseph Haydn, c.1770

[Franz-]Joseph Haydn a 29 ans lorsqu’il entre, le 1er mai 1761, au service de la puissante famille Esterházy en qualité d’adjoint au Kapellmeister vieillissant Gregor Werner (1693-1766), auquel il succède naturellement à la mort de ce dernier. Ayant reçu sa formation musicale auprès de Georg Reutter (1708-1772) à la cathédrale Saint Etienne de Vienne, catholique fervent – un point qui le rapproche d’une autre grande figure de la musique autrichienne, Anton Bruckner (1824-1896) avec lequel il y aurait bien des parallèles à établir – Haydn, désireux de s’illustrer en qualité de compositeur de musique sacrée, se heurte néanmoins à l’indifférence du prince Nikolaus Esterházy pour ce domaine. Sûr de son talent et mû par une énergie créatrice qui ne le quittera jamais, Haydn passe outre. En 1767, il compose et dirige à Eisenstadt, résidence principale des Esterházy, un Stabat mater, qu’il envoie à Johann Adolf Hasse (1699-1783) « pour que, compte tenu de l’importance des paroles, d’éventuelles erreurs d’expression de ma part puissent être corrigées par un maître si heureux dans tous les genres de musique » (Lettre de Haydn à Anton Scheffstoss, 20 mars 1768). Hasse, que l’on imagine impressionné par les dimensions et le caractère particulier de l’œuvre la couvre « de louanges que [la] modestie [m’]interdit de répéter ici » (ibid. et n’émet « qu’un seul souhait : l’entendre avec les bons interprètes qu’elle exige » (ibid.). En mars 1768, Haydn sollicite et obtient l’autorisation de s’absenter d’Eisenstadt afin de diriger une exécution de l’œuvre à Vienne. Le Stabat mater va d’ailleurs devenir rapidement l’œuvre sacrée la plus populaire du compositeur; on en trouve des copies manuscrites en Autriche, en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne ou en Hollande, et elle est régulièrement mise aux programmes des concerts à Londres et à Paris, où elle est publiée au milieu des années 1780. Notons, pour finir, que la puissance de la composition lui confère une portée universelle, puisque des manuscrits s’en trouvent en terre d’obédience catholique comme protestante.

Quels sont les éléments qui rendent ce Stabat mater si particulier ? Tout d’abord, Haydn, dans une œuvre divisée en 13 mouvements (le dernier étant subdivisé en deux parties), choisit, pour plus de la moitié d’entre eux, d’adopter un tempo assez lent, réussissant au passage le tour de force de les organiser de telle façon que cette retenue n’engendre jamais la monotonie, soit en usant d’infimes variations dans la lenteur, soit en interposant quelques mouvements rapides. Il rééditera pareil tour de force dans une œuvre ultérieure, Die Seben letzten Worte unseres Erlösers am Kreuze (Les sept dernières paroles du Christ, Hob.XX.1) composée 1786/87.
Franz Ignaz Günther, Pieta de Nenningen, 1774

Ensuite, la répartition des épisodes choraux et solistes a été pensée avec le plus grand soin, et instaure un nouveau rapport dans l’utilisation des voix chez Haydn. Le Stabat mater commence et finit par une voix soliste accompagnée du choeur : celle d’un ténor, que l’on peut voir comme la représentation de la part terrestre de l’Homme, dans le premier mouvement (en sol mineur), qui s’oppose à celle d’une soprano dans le dernier, symbolisant, peut-être, sa part céleste (en sol majeur). Le rôle du chœur contribue à donner sa structure à l’œuvre : il plante le décor désolé de la vallée de douleurs qu’est la vie terrestre dans le mouvement initial, commente l’action comme un chœur antique dans le troisième, amène la première lueur d’espoir dans le septième, point de bascule en position centrale de l’œuvre, accompagne le quatuor complet des solistes dans le dixième dans une sorte de prière de l’humanité entière, et introduit l’aspiration à l’envolée vers le Paradis dans le dernier mouvement.

Enfin, ce Stabat mater se distingue par un emploi du mode mineur dans 6 mouvements entiers, sans compter l’introduction du dernier, ce qui représente la moitié de l’œuvre. A ce titre, elle s’inscrit pleinement dans l’esthétique Sturm und Drang (« Tempête et élan ») qui va culminer au tout début des années 1770, qui se caractérise par un emploi accru du mode mineur et l’exploitation systématique des possibilités expressives dont il est porteur.

Loin d’être anecdotique, le Stabat mater s’impose, tout au contraire, comme un tournant dans l’art de Haydn. Ce qui frappe, outre les particularités compositionnelles dont il a été question ci-dessus, c’est l’extrême concentration qui marque cette musique, où l’émotion surgit d’une économie de moyens frappante. L’orchestre, réduit aux cordes, à la basse continue et à une paire de hautbois, que remplacent deux cors anglais à la sonorité douce et voilée dans deux mouvements, est utilisé avec une science de la couleur admirable et confère à l’œuvre une atmosphère tendue, intime, où aucun élément décoratif ne vient distraire l’auditeur. Haydn focalise ainsi l’attention sur le texte qu’il illustre par sa musique, et auquel, en tant que croyant, il devait attacher une importance particulière, comme tend à le prouver l’extrait de lettre cité ci-dessus. Cette tension ramassée, comme souvent chez Haydn, provoque en fait une accumulation d’énergie, qui ne se libèrera qu’avec le dernier mouvement, qui apparaît, de ce fait, encore plus jubilant, comme une véritable détente, exempte de toute superficielle légèreté, dans son éclatante tonalité de sol majeur. Ceux qui attendent de ce type de composition des flots de larmes seront sans doute déçus, dans la mesure où Haydn fait partie de ces compositeurs qui contiennent leurs émotions propres avec beaucoup de pudeur. Mais pourtant, loin de la théâtralisation propre au Baroque, ces sanglots étouffés ne véhiculent pas moins une émotion, qui, pour être décantée, n’en est pas moins palpable. Cette première « grande œuvre » d’un jeune Kapellmeister ne tenant ce poste que depuis un peu plus d’un an est un chef d’œuvre. Lorsqu’il quittera les Esterházy en 1803, après 42 ans de bons et loyaux services, Haydn en aura des dizaines à son actif.

Pour découvrir le Stabat mater de Haydn :

Aussi paradoxal que ceci puisse paraître, cette œuvre si célèbre du vivant du compositeur est, actuellement, quasi ignorée, absente des programmes des concerts comme de ceux des disques, ce qui ne peut que laisser perplexe, compte tenu de ses qualités. Deux versions de cette œuvre peuvent être recommandées de façon égale, car les faiblesses de l’une sont les forces de l’autre.

La version de Trevor Pinnock a pour atouts de très bons chanteurs et un chœur très au point. Ce qui gêne, c’est la relative placidité de l’orchestre, qui, en dépit de belles couleurs, peine parfois à trouver toute la tension nécessaire. Mais, en l’état actuel d’une discographie sinistrée, il s’agit sans doute du meilleur choix, en attendant une hypothétique « version de référence ».
Stabat mater, Trevor PinnockStabat mater, Hob.XX bis. Solistes, Choir of the English Concert, The English Concert – Trevor PINNOCK, direction. 1CD Archiv 429733-2 (1990).

Extraits proposés :

N°3. « Quis est homo », lento en ut mineur – Choeur.



N°11. « Flammis orci », presto en ut mineur – Basse (Cornelius Hauptmann).


Avec la version de Nikolaus Harnoncourt, c’est l’orchestre qui est en vedette. Acéré, dynamique, il théâtralise l’œuvre, obéissant au doigt et à l’œil à son chef et à ses conceptions. On adhérera ou pas, mais on ne restera pas indifférent. Le plateau vocal, sans être indigne, est suffisamment inégal pour que ce disque prenne place après celui de Pinnock.
Stabat mater, Nikolaus HarnoncourtStabat mater, Hob.XX bis. Solistes, Arnold Schoenberg Chor, Concentus Musicus Wien – Nikolaus HARNONCOURT. 1CD Teldec 4509-95085-2 (1995).

 

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