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Avant d'être éternel

Balthasar Denner, Portrait de George Friedrich Haendel, 1733

L’hiver 1740 est un des plus rudes que l’Angleterre ait connu. Le froid est si intense que les eaux de la Tamise vont demeurer gelées durant plusieurs semaines. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) aura 55 ans dans quelques mois. Le plus anglais des compositeurs nés en Allemagne, auréolé de ses succès italiens de jeunesse, est installé à Londres depuis 1710, et naturalisé depuis 1727. Il a cependant vu son étoile quelque peu pâlir à la suite des échecs successifs de ses tentatives pour imposer l’opéra italien dans son pays d’adoption. La débâcle retentissante d’Ezio en 1732, le succès grandissant de l’ Opera of Nobility, créé en 1733 par certains de ses anciens mécènes et amis rebutés par son arrogance pour concurrencer sa Royal Academy of Music installée depuis 1719 au King’s Theatre, de sérieux problèmes de santé en 1737, et surtout la lente émergence d’un opéra spécifiquement anglais, représenté par des œuvres comme The beggar’s opera (1728) de John Gay (1685-1732) ou The dragons of Wantley (1737) pastiche du Giustinio hændélien de John Frederick Lampe (c.1703-1751), n’augurent rien de bon pour la suite d’une carrière pourtant démarrée en fanfare.
Orgueilleux, acariâtre, obstiné, Haendel était sans doute assez invivable au quotidien; mais il était également un homme d’une grande intelligence, capable de sentir le vent tourner. Au début de 1736, Newburgh Hamilton l’incite à mettre en musique l’ode de John Dryden (1631-1700), Alexander’s Feast. La représentation, à Covent Garden, connaît un succès si éclatant, en contraste total avec la déroute financière de sa saison d’opéra, qu’encouragés par cette réussite, les amis du compositeur l’encouragent à composer une nouvelle œuvre, cette fois sur un texte de l’immense poète John Milton (1608-1674). Sous l’impulsion du philosophe James Harris, ce sont deux poèmes complémentaires de Milton, datant d’environ 1632, qui sont choisis : L’Allegro (« Le joyeux ») et Il Penseroso (« Le pensif »). Harris produit une ébauche du livret, qu’il confie à Charles Jennens (1700-1773), futur librettiste de Samson et du Messie, qui y ajoute un troisième personnage de son crû, Il Moderato (« Le modéré »). Le 19 janvier 1740, le livret est achevé; le 4 février, Haendel termine la troisième et dernière partie de la partition. Il aura fallu 15 jours pour que naisse ce chef d’œuvre qu’est L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato.

A quoi ressemble cette « Ode pastorale » ? A rien de ce qu’Haendel a produit jusqu’ici, à rien de ce qu’il composera ensuite. Certes, par la forme, on est proche d’Alexander’s Feast, tandis que l’esprit rappelle quelque peu l’Acis and Galatea de 1718, mais la différence, c’est qu’ici il n’y a aucun alibi mythologique ou pastoral, pas plus, d’ailleurs, que de véritable action dramatique, en dépit du fait que les librettistes aient, en arrangeant les poèmes de Milton, savamment opposé les deux protagonistes. Le génie de Haendel va s’emparer de ces deux allégories, et en faire de véritables personnages, qu’il va caractériser en musique. A l’Allegro les mouvements enjoués, dansants, écrits avec le plus de souplesse et le moins de sophistication possibles, qui n’est pas sans faire songer au style de Thomas Arne (1710-1778), au Penseroso les tempi plus lents, le mode mineur, une sensibilité parfois à fleur de peau (« Come, rather, Goddess » de la première partie et tous les airs de la deuxième). Thomas Gainsbourough, Paysage du Suffolk, c.1750

La première partie est indubitablement celle de l’Allegro, qui la débute et la finit. Sur un mode clairement bucolique, Haendel met en avant l’insouciance et la fougue de la jeunesse, à tel point que les interventions mélancoliques du Penseroso paraissent un peu « déplacées » dans un tel contexte. Cependant, le compositeur va insensiblement faire glisser l’Allegro, à la fin de la première partie (Air « Let me wander », puis fin voilée, en mode mineur, du chœur « And young and old »), vers un ton plus sérieux, préparant ainsi le règne du Penseroso sur la deuxième partie, qu’il ouvre et clôt.

Après la campagne, voici donc la ville et son industrieuse activité, décrits avec une rare acuité dans l’air « Populous cities », dans lequel les oreilles attentives ne manqueront pas de relever la prémonition d’un autre chef d’œuvre à venir. Si, dans cette partie, les éclats de l’Allegro ne sont pas absents, on note que Haendel continue de les contaminer avec la gravité propre au Penseroso, qui s’arroge d’ailleurs plus de la moitié du temps musical, comme le montre, par exemple, l’air « And ever against eating cares ».
La troisième partie est entièrement dévolue au personnage du Moderato, qui représente le juste milieu, l’équilibre parfait entre les tendances « extrêmes » représentées par l’Allegro et le Penseroso, la sérénité acquise par la maîtrise des passions opposées de l’âme. Peut-on parler d’apaisement ? La tonalité sombre, presque menaçante, du chœur final « Thy pleasures, Moderation, give » laisse plutôt planer le doute sur la victoire de la modération, achevant l’oeuvre dans une atmosphère plus suspensive qu’affirmative.

Canaletto, La Northumberland House de Londres, 1752

En dépit du fait qu’elle ne soit pas aussi célèbre que d’autres partitions de Haendel, l’Allegro, il Penseroso ed il Moderato rassemble suffisamment de qualités pour pouvoir être considéré comme une des œuvres maîtresses du compositeur. Haendel y atteint une qualité de description que l’on pourrait qualifier de picturale, tant il y excelle dans la représentation tant des atmosphères, au point de rendre quasi visibles les paysages qu’il décrit, que des mouvements de l’âme, traduits avec beaucoup de finesse. Car c’est bien, sous le voile de l’allégorie, à un travail de moraliste que se livre ici le compositeur, et on sent bien, à sa façon d’illustrer le texte, qu’il est plus que dubitatif quant aux capacités de l’âme humaine à vaincre le flux et le reflux des passions pour s’engager dans la voie d’une attitude raisonnable, toujours en péril, comme le suggèrent les chromatismes ou les rythmes entrecroisés qui émaillent la musique de la dernière partie de l’œuvre (les airs « Come, with gentle hand » et « Each action »). Pour finir, notons que l’œuvre est traversée, à maints moments, de traits d’inspiration nettement religieux, qui rapprochent Haendel de son illustre contemporain, Johann Sebastian Bach (1685-1750). L’exploration de l’âme humaine aurait-elle rapproché le compositeur du Créateur ?

27 février 1740, création de l’Allegro, il Penseroso ed il Moderato dans des conditions météorologiques épouvantables, qui ont sans doute dissuadé le public de venir en masse, en dépit de la promesse d’un théâtre chauffé. L’œuvre dut néanmoins être bien accueillie, puisqu’elle sera jouée cinq fois jusqu’au 23 avril, puis reprise à Dublin en 1741 et avril 1742. C’est lors de cette seconde série de concerts dublinois que Haendel accédera, de son vivant, au statut de compositeur éternel en dirigeant la première du Messie, sur un livret du même Charles Jennens.

Pour découvrir l’Allegro, il Penseroso ed il Moderato :

La version la plus recommandable de cette œuvre reste, en dépit de son âge – elle a été enregistrée en 1980 –, celle de John Eliot Gardiner, éditée chez Erato.
Gardiner est sans doute le plus grand chef hændélien de ces trente dernières années; sa relève se fait désespérément attendre, les espoirs fondés sur Marc Minkowski ayant été sapés par ce chef lui-même, sous le prétexte de ne pas vouloir être considéré comme un « baroqueux ». Cet enregistrement n’a pas pris une ride, et s’impose par la virtuosité des chanteurs et de l’orchestre que l’on sent désireux de faire vivre la moindre note. Le Monteverdi Choir est, comme très souvent, impeccable, la direction est précise, légère sans être mièvre ou superficielle, d’une remarquable fluidité. On ne voit pas passer ces deux heures de musique, et on en redemande.
L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato, version de John Eliot GardinerL’Allegro, il Penseroso ed il Moderato. Solistes, The Monteverdi Choir, The English Baroque Soloists – John Eliot GARDINER, direction. 2CDs Erato 2292-45377-2.

Extraits proposés :

Première partie : Aria « Come, rather, Goddess » (Il Penseroso). Jennifer SMITH, soprano.



Deuxième partie : Aria « Populous cities » (L’Allegro). Stephen VARCOE, basse & Monteverdi Choir.


Le curieux pourra également écouter la version dirigée, en 1999, par Robert King, qui signait là son meilleur enregistrement hændélien, faisant presque jeu égal avec Gardiner, la beauté du King’s Consort et la qualité des chanteurs compensant une direction quelquefois un peu neutre. Cette version a l’avantage de présenter un air avec violoncelle solo et une version élargie (14 minutes !) de l’aria « Sweet bird », non retenus par Gardiner, ainsi que de proposer le Concerto grosso en ré mineur, opus 6 n°10, en guise d’Ouverture de l’œuvre, Haendel n’en ayant pas composé de spécifique, mais s’étant servi de concerti existants pour introduire chaque partie de son ode. Ces modifications de détail intéresseront surtout les spécialistes.
L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato, version de Robert KingL’Allegro, il Penseroso ed il Moderato. Solistes, The King’s Consort and Choir – Robert KING, direction. 2CDs Hyperion CDA67283/4.

 

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