jardinbaroque

Le fait du prince



Anne-Louis GIRODET DE ROUSSY TRIOSON (1767-1824),
Benoît-Agnès Trioson, dit Ruehaus ou Ruoz (1790-1804), 1800.
Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.

Les puissants ont parfois d'étranges lubies, et Nicolaus Esterhazy ne fait pas exception à la règle. Ce prince nourrissait, en effet, une passion pour le baryton, un instrument désuet dont il jouait, si l'on en croit les témoignages d'époque, assez bien. Issu de la famille des violes de gambe, le baryton possède deux types de cordes, les unes, en boyau, frottées avec l'archet, les autres, en métal, actionnées soit par sympathie avec celles jouées par l'archet, soit par le pouce gauche de l'interprète, permettant un jeu luthé.

Depuis 1761, Nicolaus avait à son service un musicien dont le renom ne cessait de croître, et, en sa qualité de patron, il ne manqua pas d'exiger de lui des œuvres expressément destinées à son instrument fétiche. On ne peut pas dire que l'ordre ait été accueilli avec beaucoup d'enthousiasme par Joseph Haydn (1732-1809), puisque son employeur se plaignit rapidement de son peu de diligence à composer « de ces pièces que l'on peut jouer sur la gamba, pièces dont jusqu'ici nous n'avons vu qu'un tout petit nombre. » (Regulatio, novembre 1765). Rappelé à ses devoirs, le compositeur va produire, entre 1765 et 1775 environ, pas moins de 126 trios pour baryton. Limité jusqu'en 1771-1772, du fait des capacités du prince, aux tonalités de ré et la majeur (avec épisodiquement un petit sol majeur), ce qui explique sans doute en partie les réticences de Haydn, ce vaste corpus va se risquer, du fait de la présence de deux virtuoses du baryton à la Cour de Nicolaus, à fréquenter d'autres tonalités, ut et fa majeur, mais aussi la et si mineur. Soucieux de la diffusion de sa musique, le compositeur va également arranger lui-même ou autoriser des transcriptions de certains de ses trios pour la formation plus classique violon, alto et violoncelle.

C'est sous cette forme que les musiciens de Rincontro, chefs de pupitre de l'ensemble Café Zimmermann, nous en présentent une anthologie particulièrement bienvenue et réussie. Au-delà de leur caractère d'œuvres de commande destinées à satisfaire un employeur exigeant, les trios pour baryton de Haydn apparaissent, en effet, comme un laboratoire d'idées où le compositeur teste des formules compositionnelles qui vont lui servir pour des projets plus ambitieux, comme ses quatuors. Ainsi, le rôle actif de la basse dans l'élaboration du travail thématique, la vocation contrastante du trio par rapport au menuet, ou les possibilités offertes par le thème varié, considéré non comme une simple accumulation de variations mais comme un tout cohérent, tout ceci au service d'un approfondissement de la densité émotionnelle des œuvres, qui passent d'un style galant assez convenu mais plein d'agrément (Hob. XI : 14 en ré majeur, c.1765-1766) à une expression intimiste touchante (Hob. XI : 80 en sol majeur, c.1771-1772), voire franchement pathétique (Hob. XI : 96 en si mineur d'esthétique Sturm und Drang, c.1771-1772).


La qualité qui frappe le plus dans la remarquable interprétation de Rincontro, c'est la formidable humilité des musiciens face à cette musique qu'il aurait été facile, pour des interprètes moins subtils, de prendre de haut du fait de son statut de Gebrauchsmusik (musique « alimentaire »). Il n'en est rien ici, et chacun des six trios proposés est caractérisé avec beaucoup de soin, joué avec tendresse et effusion là où il le faut, avec une alacrité rythmique jamais sèche ou cinglante ailleurs. Le dialogue entre les trois instrumentistes est sans faille, leur sens de la relance à la fois souple et maîtrisé, leur utilisation économe et intelligente du vibrato apportant une touche de chaleur à une vision d'un superbe équilibre classique. Mentionnons, pour finir, de très belles couleurs, à vrai dire assez automnales (l'Adagio en ré majeur qui conclut le disque, splendide rêverie dont l'éditeur ne dit rien, est caractéristique), mises en valeur par une excellente prise de son, comme souvent chez Alpha.

Voici une parution hautement recommandable qui, outre le fait qu'elle propose des œuvres somme toute assez peu fréquentées au disque, ravira les amateurs de musique de chambre. Espérons maintenant que l'éditeur, compte tenu des affinités naturelles que Rincontro semble entretenir avec la musique de Haydn, lui proposera de renouer au plus vite avec ce répertoire.


Joseph HAYDN (1732-1809), Trios pour Nicolaus Esterhazy : Trios pour baryton, Hob. XI : 14, 59, 80, 85, 96, 97. Adagio en ré majeur.

RINCONTRO (Pablo Valetti, violon, Patricia Gagnon, alto, Petr Skalka, violoncelle)

1 CD Alpha 128.

Extraits proposés
 :

En tête du billet
 :
Trio en en sol majeur
, Hob. XI : 80 :
[I] Moderato.

Dans le corps du billet
 :
Trio en ré majeur
, Hob. XI : 14 :
[II] Allegro di molto.

Ci-dessous
:
Trio en si mineur
, Hob. XI : 96 :
[I] Largo.

Adagio en ré majeur
.

4 commentaires - aucun rétrolien

Page précédente | 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 | Page suivante