Jeudi 29 Mars 2007
Joyau de la couronne
Par jardinbaroque, Jeudi 29 Mars 2007 à 21:19 GMT+2 dans Prima la musica !
Sir John Eliot Gardiner est né le 20 avril 1943 en Angleterre, à Fontmell, dans le Dorset, dans une famille aisée. Il commence à diriger dès l’âge de 15 ans, et fait des études d’histoire et de langues orientales au King’s College de Cambridge. Il fonde le Monteverdi Choir en 1964. Après avoir obtenu ses diplômes universitaires, il étudie la musique tout d’abord à Londres auprès de Thurston Dart (1921-1971), un des artisans majeurs du renouveau de l’interprétation de la musique baroque en Angleterre, claveciniste émérite, professeur de personnalités aussi différentes que Michael Nyman et Christopher Hogwood, puis à Paris auprès de Nadia Boulanger (1887-1979). Gardiner fait ses débuts londoniens de chef en 1966 au Wigmore Hall, puis fonde, en 1968, le Monteverdi Orchestra, ensemble jouant sur instruments modernes qu’il considère comme le complément naturel du Monteverdi Choir. Il dirige, pour ses débuts en tant que chef d’opéra en 1969, Die Zauberflöte de Mozart à l’English National Opera, puis, pour sa première apparition à Covent Garden en 1973, Iphigénie en Tauride de Gluck. En 1977, le Monteverdi Orchestra donne son premier concert sur instruments d’époque au Festival de musique ancienne d’Innsbruck; l’ensemble prend le nom d’English Baroque Soloists en 1978. De 1980 à 1983, Gardiner est choisi comme chef principal du CBC Radio Orchestra du Canada, puis directeur musical de l’Opéra de Lyon de 1983 à 1988, postes qu’il cumule avec celui de directeur artistique du festival Haendel de Göttingen de 1981 à 1991. Son intérêt pour la musique du XIXe siècle le conduit à fonder, en 1990, l’Orchestre révolutionnaire et romantique, composé majoritairement de membres des English Baroque Soloists, dédié à l’interprétation « historiquement informée » de ce répertoire. De 1991 à 1994, il est nommé chef principal de l’Orchestre symphonique de la radio de Hambourg et chef invité de phalanges prestigieuses tels l’Orchestre Philarmonia de Londres, l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam ou l’Orchestre philharmonique de Vienne. Anobli par la reine Elizabeth II en 1998, il entreprend, en 2000, le « Bach cantata pilgrimage », qui l’amène à diriger, un an durant, le Monteverdi Choir et les English Baroque Soloists dans l’intégralité des cantates sacrées de Johann Sebastian Bach, dans 60 églises d’Europe et des Etats-Unis. L’absence de volonté de Deutsche Grammophon, label avec lequel Gardiner est sous contrat, de publier, comme initialement prévu, l’intégralité des enregistrements effectués lors de ces concerts exceptionnels va conduire le chef à claquer la porte de cette institution discographique (une première) et à fonder, en 2005, son propre label, Soli Deo Gloria. A la fin de la même année, le chef et le Monteverdi Choir sillonnent les cathédrales et églises situées le long du chemin de Saint Jacques de Compostelle et y donnent des concerts de musique médiévale et Renaissance. En mars 2007, Gardiner et ses troupes sont à Paris pour interpréter, entre autres, Castor et Pollux de Rameau. Au cours de l’année, les projets du chef et de ses ensembles se concentreront autour des ancêtres de JS Bach, ainsi que des œuvres d’Emmanuel Chabrier et de Johannes Brahms.
On l’a vu, John Eliot Gardiner est un chef aux centres d’intérêts multiples, dont l’activité s’est cependant principalement concentrée sur la musique vocale. Il est vrai que ses incursions dans le domaine purement symphonique avant les années 1990, entamées avec une mémorable intégrale Beethoven (supérieure, à mon sens, à celle d’Harnoncourt), n’avaient guère été convaincantes.
Gardiner n’est pas, à proprement parler, un défricheur de nouveaux répertoires, car si l’on considère son ample discographie (environ 250 enregistrements), on ne trouvera que peu de compositeurs méconnus ou rares, même si on lui doit la première mondiale d’œuvres telles Les Boréades de Rameau. Néanmoins, il fait partie de ces chefs qui ont revisité tout un pan du répertoire tout d’abord baroque, puis classique et romantique, en en donnant une vision radicalement neuve.
Gardiner est sans doute le plus grand chef haendélien de ces trente dernières années, et, s’il n’a pas tout enregistré, sa version du Messie, par exemple, demeure une référence, plus de 20 ans après sa parution (voir aussi le sujet sur l’Allegro, il Penseroso ed il Moderato). De la même façon, il s’est beaucoup intéressé à JS Bach, et a donné de très belles versions de ses principaux chefs d’œuvre, dont une magnifique et très sous évaluée Passion selon Saint Matthieu (1988). L’intégrale en cours des cantates du Cantor de Leipzig, si elle souffre de quelques inégalités dues au fait que les enregistrements ont été effectués en public, se révèle de très haute volée et d’une hauteur d’inspiration constante. Le chef semble avoir considérablement mûri son approche de ce répertoire, dont il parvient à exalter les multiples facettes, réconciliant portée spirituelle et volonté de séduire par une certaine dimension théâtrale qui n’est pas du tout déplacée dans ce répertoire. Il est sans doute représentatif de l’idéal « Bach de l’honnête homme », sans doute moins parfait, formellement, que Suzuki (BIS), moins fulgurant qu’Harnoncourt (Teldec), moins théoricien que Junghänel (Harmonia Mundi), mais animé d’une vie extraordinaire et d’un souci constant de la ligne musicale. Gardiner ne s’est pas rallié à la théorie, très discutée, de l’interprétation de la musique vocale de JS Bach à un chanteur par partie, ce que l’on comprend quand on a dans l’oreille la ductilité extrême et la beauté plastique du Monteverdi Choir, mais la légèreté de touche dont il fait montre en console aisément (voir l’extrait de la cantate BWV 4, donné ci-dessous : version de référence à mes oreilles). Terminons-en avec ce rapide coup d’œil sur l’époque baroque pour signaler à l’amateur que Gardiner a enregistré, chez Erato, entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, des Purcell de référence, dont une version insurpassée à ce jour de King Arthur, et que ses trop rares incursions dans l’univers de Rameau ont fait mouche à chaque fois, notamment sa création, en première mondiale, des Boréades, dont un extrait figure ci-dessous. En revanche, ses interprétations de Monteverdi ont indubitablement vieilli, mises à mal par l’émergence et les réussites de chefs déployant plus d’italianité (Garrido, Alessandrini); Gardiner ne laisse, enfin, quasiment aucun Vivaldi et aucun Telemann.
Comme beaucoup de chefs « baroqueux » de la 1ère (Harnoncourt) et de la 2ème génération (Hogwood, Jacobs), Gardiner, après avoir dépoussiéré le répertoire baroque, s’est tourné vers le répertoire classique, avec des bonheurs divers. Si ses symphonies de Mozart ne déméritent pas sans être forcément inoubliables, il a, en revanche, enregistré, chez Philips, une très belle version de la Messe en ut mineur et du Requiem, bien moins superficielle que celle, tant louée par les critiques, de Koopman (Erato), et, chez Archiv, l’intégralité des opéras de maturité, d’un excellent niveau global, largement supérieur à Harnoncourt, et que seul le travail de Jacobs (Harmonia Mundi), en dépit d’une version peu convaincante des Nozze di Figaro, approche. Les enregistrements exceptionnels de cette intégrale sont une Zauberflöte qu’il va être difficile de dépasser, un Don Giovanni qui n’oublie pas que Mozart a écrit « giocoso » après « dramma » ainsi qu’un Entführung aus dem Serail étincelant et virtuose. Les réussites de Gardiner dans les deux oratorios de Haydn sont indiscutables, ses Saisons n’ayant été égalées que par Jacobs et sa Création étant, actuellement, sans concurrence (ces deux disques chez Archiv); il est, à ce propos, surprenant qu’un chef présentant des affinités aussi nettes avec ce compositeur n’ait pas envisagé d’enregistrer quelques symphonies, ne serait-ce que le fabuleux cycle des Londoniennes.
Si nous avançons encore un peu dans le temps, nous trouvons deux autres massifs, constitués l’un par Beethoven, l’autre par Berlioz. L’enregistrement de la Missa Solemnis et de la Messe en ut majeur du premier sont des références incontournables, qui s’imposent par une profonde compréhension de la manière beethovenienne et la beauté vocale dont les troupes du chef font preuve. L’intégrale des symphonies n’a pas forcément reçu l’accueil qu’elle méritait, ayant eu le désavantage de paraître après celle d’Harnoncourt, encensée par la critique française. L’écoute comparée peut faire pencher néanmoins la balance en faveur du chef britannique si l’on aime l’emploi d’instruments « d’époque » dans ce répertoire, Harnoncourt, lui, ayant préféré diriger l’Orchestre de chambre d’Europe (remarquable, soit dit en passant) où il s’est contenté de remplacer cuivres et timbales modernes par leurs « ancêtres ». La même question se posera quant à l’appréciation concernant l’intégrale des Concerti pour clavier du même Beethoven, suivant qu’on apprécie ou non la sonorité du pianoforte. Robert Levin, que Gardiner a choisi comme soliste, est très bon dans les cinq concerti considérés comme un ensemble, mais, dans l’absolu, Jos van Immerseel (Sony « Vivarte ») est encore plus éblouissant dans les deux premiers. Néanmoins, cette intégrale, si on l’envisage comme un tout, est la plus homogène et la plus réussie de toutes celles labellisées « historiquement informées ». Concernant Berlioz, le cas est beaucoup plus clair : tout ce qu’a enregistré Gardiner, en dépit des remarquables productions de Colin Davis, est de référence, qu’il s’agisse de la Symphonie fantastique, en dépit d’une prise de son sèche qui appauvrit considérablement les couleurs de l’orchestre, d’Harold en Italie (fera-t-on mieux un jour ?), de la Messe solennelle, malgré son côté parfois fastidieux, de la Damnation de Faust, de Roméo et Juliette ou des Troyens (tous les Berlioz sont édités chez Philips).
Les incursions de Gardiner dans des répertoires encore plus récents ont fait débat, notamment son intégrale des symphonies de Schumann, très diversement appréciée en France, mais qui, pourtant, recèle de véritables joyaux, comme une version survoltée de la Première (dite « Le printemps ») ou la révélation de la petite Symphonie en sol mineur dite de Zwickau, que les gravures antérieures ne montraient pas sous un jour si tourmenté. Sa version du Requiem für Mignon et du Paradis et de la Péri ont, en revanche, été unanimement saluées pour leur beauté et leur caractère novateur (tous les Schumann ont été édités chez Archiv). Enfin, notons que la période durant laquelle Gardiner a été convié à diriger des phalanges comme le Philharmonique de Vienne ou le Philarmonia de Londres, qui ne correspond pas au meilleur de son activité, loin s’en faut, s’est tout de même soldé par deux excellents enregistrements : une anthologie de musique orchestrale d’Emmanuel Chabrier (dont un extrait est donné ci-dessous) et une version haute en couleurs des Planètes de Gustav Holst (les deux chez Deutsche Grammophon).
Pour terminer ce rapide tour d’horizon de la discographie de Gardiner, arrêtons-nous un instant sur deux enregistrements récents (2005 et 2006, dont un extrait est donné ci-dessous), qui marquent un retour du chef à des répertoires qu’il avait explorés au début des années 1980, et sont un écho aux concerts donnés par le Monteverdi Choir sur la route de Saint Jacques de Compostelle. Ces deux anthologies de compositions célèbres du Moyen-Âge (Codex Calixtinus, Llibre Vermeil de Montserrat) et de la Renaissance (Morales, Lobo, Victoria) sont absolument remarquables, et si chef et chœur ne suivent pas obligatoirement toutes les pistes ouvertes par Marcel Pérès ou Dominique Vellard (qui a raison? Mystère), qui se sont fait une spécialité de l’intégration des influences orientales dans la musique du Moyen-Âge, leur vision à la fois dense et lumineuse de ce répertoire offre à l’auditeur bien plus que d’agréables moments, de véritables instants de recueillement, voire de méditation.
Fragments d’une discographie :
CLEMENS NON PAPA (c.1510/15-1555/6) : Sanctus.
The Monteverdi Choir.
Pilgrimage to Santiago. 1CD, P&C 2006 Soli Deo Gloria SDG 701.Johann Sebastian BACH (1685-1750) : Cantate Christ lag in Todesbanden [Le Christ gisait dans les liens de la mort], BWV 4 (c.1707 ?).
Chœur I « Christ lag in Todesbanden »
Enregistré en public à Eisenach en avril 2000.
The Monteverdi Choir, The English Baroque Soloists.
Cantates, volume 22 (BWV 4, 31, 6, 134, 145). 1CD, P&C 2007 Soli Deo Gloria SDG 128.Jean-Philippe RAMEAU (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyrique (1764).
Acte III, scène IV : « Borée en fureur » (Alphise, Abaris, Chœur)
Enregistré en public au festival d’Aix en juillet 1982.
Alphise : Jennifer SMITH – Abaris : Philip LANGRIDGE.
The Monteverdi Choir, The English Baroque Soloists.
Les Boréades. 3CD, P&C 1990 Erato 2292-45572-2.Emmanuel CHABRIER (1841-1894) : Suite pastorale (1888).
1er mouvement : Idylle (Andantino, poco con moto)
Wiener Philarmoniker.
Œuvres pour orchestre (Suite pastorale, Habanera, España, Larghetto pour cor et orchestre). 1CD Deutsche Grammophon, P&C 1996 447 751-2.Deux extraits de l’Allegro, il Penseroso ed il Moderato de Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759) sont disponibles avec l’article Avant d’être éternel, accessible en cliquant ici.
Vous pouvez accéder au site du label Soli Deo Gloria (distribué maintenant par Harmonia Mundi) en cliquant ici.




