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Matines

« Cessez vos jérémiades ! » Encore un morceau d’histoire passé dans le langage courant, quand bien même on ne l’emploie aujourd’hui que dans sa forme soutenue. Le prophète Jérémie demeure, en effet, célèbre pour les Lamentations qui portent son nom, lesquelles auraient été écrites en 586 avant notre ère, lors de la prise de Jérusalem qui entraîna la chute du royaume de Juda. C’est sur ce fameux texte que je vous propose de vous arrêter, lors des prochains jours, et plus précisément sur la façon dont certains compositeurs l’ont mis en musique, créant un genre musical à part : les Leçons de Ténèbres.

Michel Ange, Le prophète Jérémie (détail), fresque de la Chapelle Sixtine, 1511

Quelques mots, en préambule, sur le texte des Lamentations en lui-même. Il se présente sous la forme de cinq élégies, dont la première, seconde et quatrième présentent une structure identique. Chacune d’elles se compose de 22 versets de deux (Lamentation IV) ou trois (Lamentations I et II) phrases, le nombre des versets correspondant au nombre de lettres de l’alphabet hébraïque, qui apparaissent d’ailleurs en prélude de chacun d’eux. La composition s’organise donc comme suit : Aleph/1er verset, Beth/2e verset, Ghimel/3e verset, etc. La troisième Lamentation, elle, ne présente qu’une seule phrase par verset, mais chacun d’eux est groupé par trois, chacun des versets de chacun des groupes étant précédé de la même lettre hébraïque : Aleph/verset, Aleph/verset, Aleph/verset, puis Beth/verset, Beth/verset, Beth/verset, etc. La cinquième Lamentation, enfin, est la plus simple du point de vue structurel, puisque aucun des versets qui la composent n’est précédé d’une lettre hébraïque. Cette longue élégie se signale par une force émotionnelle très importante, qui naît de la conjonction entre la douleur causée par le spectacle de la prise de Jérusalem et les méditations sur la petitesse de la condition humaine. A la fois dramatiques et introspectives, ces Lamentations ne pouvaient qu’inspirer les compositeurs, qui, du Moyen-Âge à l’orée du XIXe siècle, ont souvent mis toutes les ressources de leur art au service de leur illustration.
Raphael, La messe de Bolsena (détail), 1512

Pourtant, ce texte n’était utilisé qu’une fois l’an, lors des matines de la semaine sainte, au cours de l’office qui précède l’arrivée de l’aube. Ces matines étaient composées de prières et de services chantés divisés en trois nocturnes, ces derniers étant constitués de trois psaumes et trois leçons (lectures) successifs. Les Lamentations étaient les leçons du premier nocturne des jeudi, vendredi et samedi saints, les secondes et troisièmes étant respectivement tirées des œuvres des Patriarches et des lettres des Apôtres. Il faut, pour se représenter pleinement l’effet que pouvait produire cette cérémonie, imaginer le lieu de prière illuminé seulement par un grand chandelier portant quinze bougies, éteintes au fur et à mesure de la progression de l’office, jusqu’à ce qu’une seule, représentant le Christ, reste allumée, mais cachée derrière l’autel, pour symboliser sa mort. S’élève alors un fracas provoqué par l’assistance, en souvenir du tremblement de terre et de l’ouverture des tombeaux marquant la mort du Sauveur sur la croix, agitation qui ne cesse que lorsque l’ultime bougie réapparaît à la vue des fidèles, symbole de sa résurrection. Cet instant annonce également la fin de l’office.

A l’instar du Stabat mater, les mises en musique du texte des Lamentations de Jérémie sont si nombreuses que l’on pourrait presque élaborer une partie de l’histoire musicale en suivant leur évolution au fil du temps. Les plus « grands » compositeurs se sont attelés à cette tâche, tels Lassus, Palestrina, Charpentier, Couperin, Scarlatti, pour ne citer que quelques noms célèbres. C’est cependant un extrait des Lamentations d’un musicien peu connu qui vous est proposé ci-après. Marbrianus de Orto (version latinisée de son véritable nom, Dujardin), compositeur né vers 1460, probablement à Nivelles (Flandres françaises) où il mourut vers 1529, reçut sa formation à la cathédrale de Tournai, puis s’illustra en qualité de chanteur et de compositeur de la chapelle papale entre 1484 et 1494, avant d’entrer au service de Philippe le Beau, souverain des Pays-Bas de 1482 à 1506, et enfin de Charles Quint. Ses œuvres connurent un succès certain durant son existence, puisque cinq de ses messes furent publiées par le célèbre éditeur vénitien Ottaviano Petrucci (1466-1539) en 1505, puis, en 1506, ses Lamentations. Ces dernières sont caractéristiques des premières mises en musique polyphoniques du texte attribué au prophète, par leurs phrases syllabiques, courtes, sans autre ornement flagrant que de nombreuses notes répétées, accentuant le caractère plaintif du texte. Le fait qu’elles soient uniquement chantées par des voix d’hommes renforce la sensation de gravité sombre de l’ensemble. La conjonction de ces facteurs donne du texte une vision particulièrement concentrée et orante, très liturgique, à mille lieues de ce que les siècles suivants pourront proposer. Mais c’est une autre histoire…

Extrait musical :

Marbrianus de ORTO (c.1460-c.1529) :
Lamentations, à 5 : Incipit & Aleph.
Huelgas-Ensemble – Paul van NEVEL, direction.



Extrait de :
Lamentations de la Renaissance, Paul van NevelLamentations de la Renaissance, Œuvres de Massaino, White, de Orto et Lassus. 1CD Harmonia Mundi, HMC 901682. (Un des plus beaux disques, à ce jour, du Huelgas-Ensemble, avec une menton spéciale pour les Lamentations de Robert White, datant du troisième quart du XVIe siècle).

Texte chanté :

Incipit lamentatio Jeremiæ Prophetæ.
ALEPH
Quomodo sedet sola civitas plena populo,
facta est quasi vidua domina Gentium.
Princeps provinciarum facta est sub tributo.

[Ici commence la lamentation du Prophète Jérémie.
ALEPH
Quoi donc ! La cité populeuse est assise solitaire,
Elle ressemble à une veuve.
Princesse parmi les villes, elle est soumise à la corvée.]

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