Jeudi 5 Avril 2007
Vêpres
Par jardinbaroque, Jeudi 5 Avril 2007 à 22:31 GMT+2 dans Prima la musica !
Les Leçons de Ténèbres auraient pu demeurer à l’écart des évolutions musicales, la musique sacrée ayant plus naturellement tendance à rester conservatrice que la profane. Il n’en est rien, bien au contraire. En effet, autant les compositions sur l’ordinaire de la messe vont longtemps conserver l’empreinte des siècles passés, qu’il s’agisse de celle des polyphonistes franco-flamands ou de celle de Palestrina, autant les mises en musique des Lamentations vont très rapidement intégrer les nouveautés stylistiques. C’est, fort logiquement, en Italie que les évolutions vont se faire le plus rapidement et le plus évidemment jour. Dès la fin du XVIe siècle, Vincenzo Galilei (1520-1591), un des artisans majeurs de l’émergence du nuovo stile, désireux de représenter les affetti dramatiques attachés au texte des Lamentations les met en musique, à voix seule; l’œuvre est malheureusement perdue. On conserve, en revanche, les Leçons de Ténèbres d’Emilio de’ Cavalieri (c.1550-1602), composées vers 1599, qui alternent voix soliste et chœur (un court extrait est disponible dans l’article D’une rive à l’autre) et illustrent les tentatives de théâtralisation d’un texte au tissu émotionnel dense et varié.
Durant la première moitié du XVIIe siècle, ce sont donc les Lamentations à voix seule qui vont s’imposer, non seulement en Italie du Nord, mais aussi à Rome, et, là encore, les plus grands compositeurs du temps vont avoir à cœur d’en livrer leur vision, ainsi Maurizio Cazzati (c.1620-1677), Girolamo Frescobaldi (1583-1643) ou Giacomo Carissimi (1605-1674), pour ne citer que les plus célèbres. Toutes ces compositions ont pour point commun d’être écrites en style récitatif, avec un traitement quasi systématiquement syllabique du texte, et de faire appel à un soutien instrumental très restreint, de type basse continue (un orgue ou un clavecin, un instrument à cordes grave, par exemple une viole de gambe, et, éventuellement, un instrument à cordes pincées tel un archiluth). Le texte est rendu de façon variée en fonction des affects qu’il véhicule, au moyen d’une large palette allant de la déclamation sobre, proche du plain-chant, à la sensibilité la plus exacerbée, dans un esprit parfaitement opératique et théâtral.
De fait, les Lamentations se rapprochent de plus en plus, à cette époque, du Lamento, qui consiste en la mise en musique d’un texte profane exprimant la douleur, généralement d’origine amoureuse. Les deux formes partagent, en effet, bien des points communs : une valorisation rhétorique des affects du texte, dont les mots relevant du champ sémantique de l’affliction sont soulignés par le compositeur, une instrumentation généralement réduite à un accompagnement sobre afin de ne pas distraire l’attention de l’auditeur. Cette lente « contamination » d’un office, au départ strictement sacré, par le monde profane, qui s’était déjà traduit, au cours du XVIe siècle, par son déplacement des matines (avant le lever du soleil) vers les vêpres de la veille (en fin d’après-midi), va se poursuivre tout au long des décennies à venir, ainsi que nous le verrons prochainement.
L’extrait musical qui vous est proposé en illustration de cet article est une composition italienne anonyme du XVIIe siècle, probablement romaine, qui fait partie des 23 Leçons de Ténèbres tranmises par le manuscrit Q 43, conservé au Civico Museo Bibliografico Musicale de Bologne. Elle illustre cette irruption du style récitatif dans l’univers des Lamentations, et la volonté des compositeurs italiens du premier Seicento de souligner les émotions contrastées véhiculées par le texte.
Extrait musical :
Anonyme, XVIIe siècle :
Lamentation du Jeudi Saint – Lamed
Maria Cristina KIEHR, soprano.
Concerto Soave – Jean-Marc AYMES, claviorganum & direction.
Extrait de :
Lamentazioni per la Settimana Santa, Œuvres de Carissimi, Frescobaldi, Marcorelli, Rossi, Palestrina, Kapsberger et anonymes. 1CD Harmonia Mundi HMC 901952. [Sans doute un des plus beaux disques anthologiques jamais consacrés aux Lamentations, que je conseille ici sans détour. Dans 10 ans, la beauté de l’interprétation et l’intelligence du programme feront toujours de ce disque un incontournable : merci aux artistes.]Texte chanté :
LAMED
Matribus suis dixerunt :
ubi est triticum, et vinum ?
Cum deficerent quasi vulnerati
in plateis civitatis :
cum exhalarent animas suas
in sinu matrum suarum.
MEM
Cui comparabo te ?
vel cui assimilabo te, filia Jerusalem ?
Cui exaequabo te, et consolabor te,
virga filia Sion ?
Magna est enim velut mare contritio tua :
quis medebitur tui ?
NUN
Prophetae tui viderunt tibi falsa et stulta,
nec aperiebant iniquitatem tuam,
ut te ad poenitentiam provocarent;
viderunt autem tibi assumptiones falsas et seductiones.
SAMECH
Plauserunt super te manibus omnes transeuntis per viam :
sibilaverunt, et moverunt caput suum super filiam Jerusalem :
Haeccine est urbs, dicentis, perfecti decoris,
gaudium universae terrae ?
Jerusalem,
convertere ad Dominum Deum tuum.
[LAMED
Ils ont dit à leurs mères :
où sont le froment, et le vin ?
Lorsqu’ils défaillaient
sur les places de la ville,
comme un homme blessé à mort,
et qu’ils rendaient l’âme dans le sein de leurs mères.
MEM
A qui te comparer encore ?
Qui serait pour moi ton égale,
à qui t’assimiler pour te consoler,
Vierge, fille de Sion ?
Car ta plaie est aussi grande que la mer;
Qui pourrait te guérir ?
NUN
Tes prophètes ont eu pour toi des visions vaines et trompeuses;
ils ne t’ont pas dévoilé ton iniquité
afin de changer ton sort;
ils ont eu pour toi la vision d’oracles vains et mensongers.
SAMECH
Tous les passants battent des mains à ta vue :
ils sifflent, branlent la tête contre la fille de Jérusalem en disant :
est-ce là cette ville qu’on appelait la plus belle,
la joie de toute la terre ?
Jérusalem,
reviens vers le Seigneur ton Dieu.]
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