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Larmes du Soleil

Ceux qui auront subi les deux premiers articles consacrés aux Leçons de Ténèbres auront sans doute été surpris que la France n’y soit pas mentionnée. Pourtant, lorsqu’on pense à ce genre musical, c’est bien ce pays qui s’impose le premier à l’esprit, et plus précisément à l’époque de ce que les livres d’histoire nomment le Grand Siècle, celui de Louis XIV.

Georges de La Tour, La vision de Saint Joseph (détail), c.1640

Ce n’est certainement pas un hasard si l’apparition, en France, des Leçons de Ténèbres « modernes », c’est-à-dire non polyphoniques, a lieu dans les années 1650-1660, au moment même où s’élabore la fusion entre les arts vocaux italiens et français dans la forme bien spécifique que constitue l’air de Cour, qui connut son apogée durant le règne de Louis XIII. Il s’agit de chansons à voix seule, accompagnées généralement au luth, qui cherchent à rendre le sens, le poids, pourrait-on dire, des mots avec une acuité maximale, et offrent, dans le même temps, une ornementation extrêmement riche et volubile. C’est un art essentiellement royal et courtisan, « officiel » si l’on veut; un de ses plus brillants représentants n’est autre que le beau-père de Jean-Baptiste Lully, Michel Lambert (c.1610-1696), qui publie, en 1662, les premières Leçons de Ténèbres opérant une synthèse entre art monodique ultramontain et air de Cour français. Son exemple va très rapidement être suivi, et c’est à une véritable explosion de Lamentations à laquelle on va assister, les compositeurs les plus émérites livrant, chacun avec son génie propre, leur mise en musique du texte attribué au prophète Jérémie. Le plus prolifique est sans nul doute Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) qui en livre la bagatelle de six séries, complètes ou non, en 1670-1673 (Hitchcock [abrégé H.] 91 à H.95), 1680 (H.96 à 110) et vers 1690 (H.120 à 125), vers 1692 (H.135 à 137), vers 1693 (H.138 à 140), vers 1694 (H.141 à 143), dans lesquelles il fait preuve d’une science de la couleur et d’un dramatisme tout ultramontain, et qui constituent sans doute une des plus belles parts de son œuvre. On peut également mentionner, entre autres, Jean Gilles (1668-1705), le seul à avoir osé, en France et à cette époque, un grand orchestre dans ce type d’œuvre, Michel Richard de Lalande (1657-1726), Sébastien de Brossard (1655-1730), Nicolas Clérambault (1676-1749), et, bien sûr, François Couperin (1668-1733). Les trois mises en musique conservées de ce dernier compositeur – on suppose qu’il y en eut d’autres, comme le suggère Couperin lui-même, mais rien n’est certain – sont devenues tellement emblématiques du « savoir faire » à la française dans ce type de composition, que c’est immédiatement à elles que l’on pense quand on évoque les Leçons de Ténèbres. Il est vrai qu’elles représentent à la fois un résumé et un aboutissement de tous les travaux de ses prédécesseurs, Charpentier notamment, illustration parfaite de la souplesse et du dramatisme vocal à l’italienne et de cette pudeur dans l’expression qui est un des traits distinctifs de la France du Grand Siècle, tant en musique que dans les autres formes d’expression artistique, héritage auquel Couperin va apporter cette note de douce mélancolie qui lui est propre et qui le distingue de ses contemporains.
Charles Le Brun, Madeleine repentante (détail), 1655

 

On imagine mal le succès que pouvaient rencontrer, à cette époque, les représentations – ce mot choisi à dessein – des Leçons de Ténèbres. Alors qu’elles étaient, de par leur teneur même, destinées à être chantées par des religieuses, ce furent bientôt d’authentiques chanteuses professionnelles qui furent mises à contribution pour en exécuter des parties, et qui voulait entendre les Leçons se devait d’acquitter, pour occuper un modeste banc à l’église, le prix d’une place à l’opéra. Spectacle couru, donc, que ces cérémonies de fin d’après-midi, dont la religiosité devint de plus en plus, au fil des années, un prétexte, et dont la musique, auparavant limitée à un sobre et intemporel accompagnement, s’émancipa au point de devenir opératique et soumise, de ce fait, aux modes du temps. Cette ultime mutation sera le propos du dernier billet de cette série consacrée aux Lamentations et à leur mise en musique.

Impossible de conclure ce rapide tour d’horizon des Leçons de Ténèbres en France sans offrir un extrait de celles de deux des plus brillants représentants de ce genre. Voici donc un extrait de celles de Charpentier (1673) et de Couperin (c.1713-17), avec le regret de ne pas avoir ici une place suffisante pour en présenter un de celles de Lalande.

Marc-Antoine CHARPENTIER : Troisième Leçon du Vendredi Saint, à deux voix, H.95 (extrait).
Agnès MELLON, dessus, Gérard LESNE, haute-contre. Il Seminario musicale.

Charpentier, Leçons de Ténèbres du Vendredi Saint, LesneLeçons de Ténèbres, Office du Vendredi Saint. 1CD Virgin classics 0777 7592952 2. [Une magnifique série de trois albums – Leçons du mercredi, du jeudi et du vendredi – enregistrée au début des années 1990 par une équipe techniquement et émotionnellement superlative.]

François COUPERIN : Deuxième Leçon du Mercredi Saint, à une voix : Zain.
Véronique GENS, soprano, Les Talens Lyriques – Christophe ROUSSET, orgue & direction.

Couperin, Leçons de Ténèbres, RoussetLeçons de Ténèbres, Motet de Saint Barthélemy, Motet pour le jour de Pâques, Magnificat. 1CD Decca 466 776-2. [Il n’existe, à l’heure actuelle, aucune version pleinement satisfaisante des Leçons de Couperin. Celle de Rousset semble offrir le meilleur équilibre entre théâtre et intimisme, en dépit de quelques faiblesses, ici et là, de ses chanteuses.]

Texte chanté (Charpentier) :

In animabus nostris afferebamus panem
nobis a facie gladii in deserto.
Pellis nostra quasi clibanus exusta est a facie
tempestatum famis.
Mulieres in Sion humiliaverunt et virgines in
civitatibus Juda

Jerusalem convertere ad Dominum Deum tuum.

[Nous allions chercher du pain pour nous dans le désert,
au travers des épées nues et au péril de notre vie.
Notre peau s’est brûlée, et s’est noircie comme un four,
à cause de la faim extrême.
Ils ont humilié les femmes dans Sion, et les vierges
dans les villes de Juda.

Jérusalem,
reviens vers le Seigneur ton Dieu.]

Texte chanté (Couperin) :

[ZAIN
Recordata est Jerusalem
dierum afflictionis suae,
et praevaricationis
omnium desiderabilium suorum,
quae habuerat a diebus antiquis,
cum caderet populis ejus
in manu hostili,
et non esset auxiliator.
Viderunt eam hostes,
et desiderunt sabbata ejus.

ZAIN
Jérusalem s’est souvenue,
aux jours de sa détresse
et de sa misère,
de tous les biens
qu’elle avait de tout temps.
Quand son peuple est tombé
sous la main de l’oppresseur
sans trouver nulle aide,
ses ennemis l’ont vue,
et ils ont ri de sa chute.]

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