Mercredi 11 Avril 2007
Ténèbres
Par jardinbaroque, Mercredi 11 Avril 2007 à 22:27 GMT+2 dans Prima la musica !
Tout au long de la première moitié du XVIIIe siècle, le texte des Lamentations ne va cesser de continuer à inspirer les compositeurs, en France, bien entendu, mais également en Italie et en Allemagne, notamment à Dresde, où la musique était pétrie d’influences italiennes. Une des nouveautés essentielles du traitement musical va se profiler dès le début du siècle; elle consiste en l’élargissement progressif de l’accompagnement musical, avant confié à la seule basse continue, à un orchestre plus ou moins fourni. Ainsi, Alessandro Scarlatti (1660-1725) livre-t-il un cycle complet de Leçons de Ténèbres vers 1706, écrite pour voix, quatuor à cordes et basse continue. Il sera suivi dans cette démarche par la majorité des compositeurs de l’école napolitaine, qui étofferont encore plus l’orchestre en ajoutant, outre le renforcement des parties de cordes, flûtes, hautbois et cors. Scarlatti demeure, en revanche, assez proche de la tradition pour ce qui est du rendu musical du texte : l’ensemble demeure grave, assez austère en dépit des touches coloristes apportées par l’usage des cordes et de passages vocaux plus virtuoses, tout à fait propre à un usage liturgique. Les compositeurs dresdois vont aller un peu plus loin. Il suffit d’entendre les Lamentations composées en 1724 par Johann David Heinichen (1683-1729) (belle version de Reinhardt Goebel à la tête du Musica Antiqua Köln chez Archiv) pour comprendre que le texte est avant tout pris comme prétexte pour illustrer, à l’image de l’architecture, le faste et la pompe de l’église catholique. On cherchera en vain l’expression du sentiment de profonde contrition ou de l’amertume des larmes dans ces compositions finalement assez lumineuses, mélodiquement fluides mais solidement campées sur leurs jambes, qui clament plus qu’elles ne murmurent. Cette lente immixtion du style galant marque l’entrée définitive de la mode et du monde dans des œuvres qui jusqu’ici avaient surtout été marquées du sceau d’une certaine intemporalité. Au milieu du XVIIIe siècle, l’aspect sacré des Lamentations ne sera plus qu’une façade.
De fait, la tradition multiséculaire des Leçons de Ténèbres tend nettement à décliner un peu partout en Europe vers le milieu du siècle, et à se limiter à quelques foyers, tels Naples et Rome. C’est justement de ces villes que viennent deux des compositions les plus intéressantes sur le texte des Lamentations, signées Nicolò Jommelli (1714-1774) et Francesco Durante (1684-1755), écrites respectivement à Rome en 1750 et à Naples en 1751. Elles illustrent parfaitement l’esprit dans lequel s’inscrit la mise en musique des Leçons de Ténèbres à cette époque : orchestre renforcé, airs nettement opératiques, musique remarquablement coulante, aux accents nettement théâtraux. Ces œuvres transportent l’auditeur sur les planches plus qu’à l’église, et il n’a aucun mal à imaginer, comme le notaient avec agacement certains observateurs, les chanteuses en train de faire des mines à un public plus soucieux d’entendre de belles voix serties d’une agréable musique que de s’abandonner aux pieuses dévotions conformes à l’esprit du temps pascal. Ainsi, l’illustration musicale des lettres de l’alphabet hébraïque chez Jommelli sonne quelquefois comme une véritable ouverture d’opéra (voir, ci-après, Vau, extrait de la seconde Lamentation pour le Mercredi Saint), tandis qu’on peut parler de véritables arias dramatiques chez Durante (voir également l’extrait proposé en fin d’article). Chez les deux compositeurs, on note également une propension à composer très longuement (entre 3 et 5 minutes) sur la phrase, étrangère au texte original des Lamentations, « Jerusalem convertere ad Dominum Deum tuum » (« Jérusalem, tourne-toi vers le Seigneur, ton Dieu »), péroraison souvent aussi brillante et enlevée qu’un final d’opéra.
Terminons ce tour d’horizon en revenant en France, à Strasbourg plus précisément. Franz Xaver Richter (1709-1789), connu pour avoir été l’un des artisans du fameux style de l’école de Mannheim, y occupe les fonctions de Kappellmeister de la cathédrale durant les vingt dernières années de sa vie. Cette charge le conduit à composer, vers 1773, des Leçons de Ténèbres, qui sont une sorte de condensé de la tradition issue du baroque et de l’esprit galant qui prévaut depuis le milieu du siècle. On y retrouve, en effet, l’emploi de tessitures instrumentales graves (pas de violons dans l’orchestre) et de figures rhétoriques, une retenue dans l’expression qui s’inscrit dans une certaine tradition française, mais également une grande simplicité d’ensemble (absence de contrepoint) et des phrasés ornés tout à fait dans l’air du temps. A ce titre, ce cycle s’impose à l’esprit comme une sorte de point final à une histoire vieille de quelques 400 ans, qui aura vu quelques-uns des plus grands noms de la musique européenne mettre leur talent au service d’un même texte.
Il est temps de refermer maintenant le grand livre des Leçons de Ténèbres après ce trop rapide tour d’horizon, en espérant qu’il aura donné à quelques-uns l’envie d’en savoir plus. Beaucoup d’entre elles ont été enregistrées, souvent avec talent, par des ensembles renommés, d’autres ont connu ou connaissent les honneurs du concert (celles, par exemple, d’Agricola et d’Ycart données, en 2005, par l’ensemble Diabolus in Musica dans le cadre du festival de Pâques de l’abbaye de Fontevraud ont été un moment rare). Entrer dans cet univers est à la portée de qui le désire, il suffit juste de pousser la porte.
Extraits proposés :
Alessandro SCARLATTI (1660-1725) : Première Leçon du Jeudi Saint [c.1706] : « Iod – Sederunt in terra (Largo) ».
Cristina MIATELLO, soprano, Ensemble Aurora – Enrico GATTI, premier violon & direction.
Extrait de :
Lamentazioni per la Settimana Santa. 2CD Symphonia SY92D17.Texte chanté :
IOD
Sederunt in terra, conticuerunt
senes filiae Sion;
Consperserunt cinere capita sua,
accinti sunt ciliciis;
Abiecerunt in terram capita sua,
virgines Jerusalem.
[IOD
Ils sont assis à terre en silence,
les anciens de la fille de Sion;
Ils ont jeté de la poussière sur leur tête,
ils ont revêtu la tenue de deuil;
Elles penchent la tête vers la terre,
les vierges de Jérusalem.]
Nicolò JOMMELLI (1714-1774) : Deuxième Lamentation pour le Mercredi Saint [1750] : « Vau ».
Gérard LESNE, contralto, Véronique GENS, soprano, Il Seminario musicale – Christophe ROUSSET, clavecin & direction.
Extrait de :
Le Lamentazioni del profeta Geremia per il Mercoledì Santo. 1CD Virgin 7243 545202 28.Francesco DURANTE (1684-1755) : Deuxième Leçon du Vendredi Saint [1751] : « Et maior effecta est ».
Mechthild BACH, soprano, Margarete JOSWIG, alto, Collegium Cartusianum – Peter NEUMANN, direction.
Extrait de :
Lamentationes Jeremiae Prophetae. 1CD CPO 999 325-2.Texte chanté :
Et maior effecta est iniquitas filiae
populi mei peccato Sodomorum,
quae subversa est in momento,
et non ceperunt in ea manus.
[Le péché de la fille de mon peuple
a été plus grand que celui de Sodome,
qui a été renversée en un instant
sans même qu’une main bouge. ]
Franz Xaver RICHTER (1709-1789) : Deuxième Leçon du Jeudi Saint [c.1773].
Isabelle POULENARD, soprano, Ensemble Stradivaria – Daniel CUILLER, alto & direction.
Extrait de :
Leçons des ténèbres. 1CD Cyprès CYP1624.Texte chanté : voir l’article Vêpres.
Pour lire l’article précédent, cliquez ici.
Les articles de cette série :
I. Matines (Les origines : les Lamentations à la Renaissance).
II. Vêpres (Les Lamentations en Italie de la première moitié du XVIIe siècle).
III. Larmes du Soleil (Les Lamentations en France).
IV. Ténèbres (Les Lamentations en Europe au XVIIIe siècle).




