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L'heureux dépit

« Je me consolais de mon déboire en écrivant une symphonie pour la Société des jeunes artistes, qui venait d'être fondée par Pasdeloup (...). Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me décida à en écrire pour la même société une seconde qui obtint aussi un certain succès. »

Charles Gounod, Mémoires d'un artiste, 1896.


   Il est difficile d'imaginer qu'un compositeur dont la postérité retient surtout les succès dans le domaine lyrique se soit tourné, dans une réaction de dépit, vers la production d'œuvres symphoniques. Et pourtant, c'est sans doute l'échec de son opéra, La Nonne sanglante (1854), qui incita, pour une large partie, Charles Gounod (1818-1893) à se lancer dans la composition de deux symphonies, aujourd'hui considérées comme des œuvres mineures. Enfants du doute et de la frustration, ces fruits de l'année 1855 n'en sont pas moins savoureux à qui veut bien prendre le temps de les goûter.

   Les deux symphonies s'ancrent, par leur forme même, dans la tradition classique, dont elles respectent le modèle traditionnel formalisé par Haydn. Elles s'organisent en quatre mouvements (vif (avec ou sans introduction lente) - lent - scherzo et trio - vif), et ne constituent en aucun cas une révolution stylistique ou formelle. C'est sans doute pour cette dernière raison que ces œuvres ont été longtemps, et sont toujours, regardées avec circonspection, voire avec condescendance.
   Pourtant, dès le premier mouvement (Allegro molto, en écoute à la fin de ce billet) de la Première Symphonie (dans la claire tonalité de ré majeur), il est aisé de s'apercevoir que le classicisme affiché ne masque en aucun cas la vacuité des idées, exprimées, en outre, avec une admirable légèreté de touche. Cette impression est confirmée dans le mouvement suivant, un Allegretto moderato en forme de thème et variations élaborés avec un confondant savoir-faire, que la tonalité de ré mineur enveloppe d'un léger voile d'inquiétude. Le Scherzo qui suit se souvient qu'au siècle précédent il était encore un menuet. Ecrit dans un fa majeur à l'avancée à la fois souple et presque péremptoire, il est assorti d'un Trio en si bémol majeur dont le charme agreste n'est pas sans rappeler la Sixième Symphonie (dite Pastorale) de Beethoven. Le dernier mouvement qui retrouve la tonalité de ré majeur, commence par un Adagio aux accents presque schumanniens, d'un lyrisme nimbé d'une retenue toute française, dont la tension prépare l'irruption de l'Allegro vivace bondissant et lumineux, qui semble s'arrêter pour repartir de plus belle - procédé cher à Haydn - et finit la symphonie avec beaucoup d'éclat, voire de brillant.
   La Deuxième Symphonie, en mi bémol majeur, est une œuvre qui semble avoir bénéficié d'un processus de maturation plus important que sa consoeur, et dont le propos semble, dès la première écoute, plus complexe et plus ambitieux. Le premier mouvement débute par un Adagio très scandé, avant de se lancer dans un Allegro agitato se rapprochant de l'esprit de la danse, bâti sur deux thèmes contrastants, l'un à forte carrure rythmique, l'autre plus souple, que le compositeur oppose tout au long du développement. Le Larghetto ma non troppo (en si bémol majeur, en écoute à la fin de ce billet) qui suit est, lui aussi, bâti sur deux thèmes, l'un dans une veine effusive, d'un lyrisme par instants à peine contenu, l'autre plus léger et dansant, qui, lorsque le compositeur les allie, se muent en une ample respiration, qui va s'élargissant jusqu'à une sorte de prière sans paroles. Le Scherzo, en sol mineur, contraste de façon assez violente avec cet épisode chantant, par son caractère sinueux, puis théâtralement inquiétant, ponctué par des invectives des cuivres, avant d'être interrompu par un Trio en sol et ré majeurs, assez bucolique d'esprit sans verser néanmoins dans l'évocation pittoresque ; le retour du Scherzo apporte la tension nécessaire pour préparer le mouvement suivant. Ce dernier, marqué Allegro leggiero assai, conclut la symphonie sur une note joyeuse, résolue et énergique.

   Faut-il voir dans l'optique classique clairement affichée par Gounod le signe d'un académisme d'aventure ennuyeux ? Il est certain que produire deux symphonies où planent les ombres de Haydn (Première Symphonie) et de Beethoven (Deuxième Symphonie), largement mêlées toutefois de manière mendelssohnienne, quand la Symphonie Fantastique de Berlioz, sévère coup de massue asséné aux oreilles françaises à peine familiarisées avec le langage beethovenien, date de 1830 peut sembler être la marque d'un esprit sinon passéiste, du moins singulièrement frileux. En se replaçant dans une perspective historique, il convient cependant de noter que ces deux œuvres s'inscrivent dans un courant de renouveau, en France, de la musique instrumentale, induit par les réformes, en 1846, des statuts de l'Académie des Beaux-Arts, qui jusqu'alors n'incluaient pas cette forme dans le parcours académique des prix de Rome, centré auparavant spécifiquement sur le chant. Les jeunes artistes sont encouragés à produire des symphonies, qui doivent néanmoins respecter les canons classiques, dont la coupe en quatre mouvements.
   C'est dans ce moule que Gounod va se glisser, apparemment sans effort, en démontrant qu'il a parfaitement compris et assimilé les diverses influences fondatrices non seulement du classicisme viennois (Mozart, Haydn), mais aussi du premier romantisme allemand (Beethoven, Schubert, Schumann), dont il adoucit cependant les foucades et le lyrisme d'aventure débordant par un très subtil mélange d'élégance et de légèreté qui semblent tout droit issus de Mendelssohn et de cette pudeur dans l'expression qui, depuis le XVIIe siècle, est une manière typiquement française. Notons également qu'à maintes reprises, et notamment dans le premier mouvement de la Première Symphonie, qui sonne comme une ouverture, et le deuxième de la Deuxième dont le caractère cantabile se rapproche de l'aria, on sent le compositeur hanté par la musique de scène. L'opéra reste son genre de prédilection et, en dépit du fait qu'il ne lui apportera, tout au long de sa carrière que des joies mitigées, il ne l'abandonnera, de guerre lasse, qu'en 1881, après l'échec de sa dernière œuvre lyrique Le tribut de Zamora.

Sans le savoir, Gounod, en composant ces deux symphonies, est en train de jeter certaines des bases qui vont devenir les « marques de fabrique » de l'art symphonique français de la seconde moitié du XIXe siècle : clarté formelle, transparence du tissu orchestral, maîtrise des émotions. Outre leurs qualités propres, qui montrent un compositeur aussi conscient de son héritage que sûr de son métier, elles méritent, en raison de leur importance historique, mieux que le relatif oubli dans lequel elles restent cantonnées.

 
Extraits proposés :

Symphonie n°1 en ré majeur, 1er mouvement : Allegro molto.


Symphonie n°2 en mi bémol majeur, 2ème mouvement : Larghetto ma non troppo.

 

Charles GOUNOD, Symphonies n°1 et 2. Beethoven Academie - Hervé NIQUET, direction. 1CD Timpani 1C1102.

Une très belle version des deux symphonies, dirigée, sur instruments modernes, par un chef issu du Baroque, dont la connaissance de la musique française n'est plus à démontrer. L'orchestre belge est excellent, délivrant de très belles couleurs, une transparence et une cohésion remarquables. La direction est soignée, attentive et précise. Du très beau travail, et, à mon sens, la référence pour ces œuvres, devançant largement les enregistrements de Plasson (EMI) et de Marriner (Philips).
Il est, hélas, à noter que la Beethoven Academie, dont ce disque démontre le haut niveau, a dû cesser ses activités à la fin de l'année 2006, à la suite de l'arrêt des subventions du ministère de la Culture. Compte tenu de ce que l'on entend sur ce disque, on ne peut trouver cette situation que déplorable et injuste.

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