Mercredi 27 Juin 2007
De l'intérieur
Par jardinbaroque, Mercredi 27 Juin 2007 à 21:20 GMT+2 dans Prima la musica !
« J'ai beaucoup souffert et beaucoup appris. »
Jean Sibelius
Si on lui doit trois quatuors à cordes composés durant ses jeunes années, la musique de chambre n'occupe pas une place prépondérante dans l'œuvre de Jean Sibelius (1865-1957), dont la postérité retient surtout les nombreux poèmes symphoniques et le massif constitué par sept symphonies retraçant un itinéraire tout personnel allant des derniers feux d'un post-romantisme flamboyant et maîtrisé à un classicisme de plus en plus personnel et décanté. Cependant, émerge de cette production essentiellement dédiée à l'orchestre, le Quatuor à cordes en ré mineur, opus 56, œuvre de maturité supérieurement achevée. Pour tenter de comprendre l'esthétique de ce quatuor, il est nécessaire de remonter quelques années avant la période où il a été écrit, et de se pencher, en tenant compte d'éléments biographiques, sur le bouleversement du processus créatif du compositeur.
L'automne 1904 voit le départ de
Sibelius et de sa famille d'Helsinki, « où meurent tous les chants que je
porte en moi » selon le mot du compositeur, et leur installation dans une
villa de Järvenpää, à une trentaine de kilomètres de la capitale. C'est dans ce
cadre de vie plus en phase avec son amour de la nature et son caractère
contemplatif que Sibelius achève en 1906, La fille de Pohjola, un poème
symphonique encore nettement post-romantique mais qui va, en fait, se révéler
être un adieu. En effet, parallèlement à La fille de Pohjola, une
nouvelle œuvre voit le jour ; il s'agit de la 3ème Symphonie
(en ut majeur, op.52), la première à matérialiser une rupture nette avec les
compositions antérieures de Sibelius, ce qui lui vaudra, lors de la première,
le 25 septembre 1907, un accueil circonspect de la part d'un public qui
s'attendait sans doute à retrouver l'atmosphère lyrique et les sonorités
luxuriantes de la 2ème Symphonie (en ré majeur, opus 43,
1902). C'est pourtant cette veine intimiste, âpre, austère, de plus en plus à
la limite du morcellement et du silence qui marquait la 3ème
Symphonie qui va irriguer les compositions ultérieures de Sibelius. C'est
au printemps 1909, lors de son quatrième séjour à Londres en qualité de chef
d'orchestre, qu'il achève son Quatuor à cordes en ré mineur, auquel il
donne le titre de Voces intimæ (« Voix intérieures »).
Sibelius, à cette époque, relève tout juste d'un cancer de
la gorge, qui lui a valu une opération, assortie de l'obligation de mener une
vie plus saine, notamment sans alcool. Il ressort de cette épreuve profondément
affecté et dépressif, état qui n'est sans doute pas étranger à l'humeur sombre
qui se fait jour dans un Quatuor aux allures de confession. Le caractère
éminemment intime de l'œuvre apparaît également dans le choix du compositeur de
bousculer les canons de la forme quatuor, classiquement en quatre
mouvements (vif - lent - menuet ou scherzo - vif), pour produire une pièce
en cinq mouvements (I. Andante. Allegro molto moderato, II. Vivace, III. Adagio di molto, IV. Allegretto
(ma pesante), V. Allegro), dont le langage s'éloigne de celui hérité
de Beethoven ou de Schumann pour s'orienter vers un « classicisme »
réinventé et tout personnel.
Cet affranchissement de la tradition s'exprime dès
le premier mouvement, mélancolique, oppressant, traversé de suppliques et
d'éclats de rage, qui malmène la canonique forme sonate en développant et en
variant le matériau thématique de façon très libre, puis du deuxième mouvement,
illustration du visage insaisissable, presque fantomatique, que prendra
l'idiome sibélien de la maturité. Ce mouvement apporte une détente nécessaire
après l'âpreté du précédent, tout en offrant un contraste marqué avec l'Adagio
di molto qui suit. Ce dernier est indubitablement le barycentre de
l'œuvre ; Sibelius y réussit l'alliance, a priori difficile, de
l'effusion et de la rigueur, offrant une page d'un lyrisme à la fois
chaleureusement intime et absolument décanté. Pas une trace de mièvrerie dans
cette prière murmurée, aucun sentimentalisme larmoyant. L'émotion naît de
l'apparente - car, d'un point de vue technique, la maîtrise des rythmes, des
mélodies et des couleurs sonores est ici impressionnante - simplicité de cette
voix qui se livre avec une pudeur poignante, à la fois farouche et vibrante.
Sibelius est, dans ce mouvement, plus que jamais romantique, au sens propre
d'un terme dont le sens n'aurait jamais dû être dévoyé : il laisse toute
leur part aux silences, aux non-dits et l'ample méditation qui naît de ce qui
n'est que suggéré embrasse un paysage intérieur qui, lentement, se déploie
jusqu'à atteindre l'universalité ; la sourde douleur qui sinue ici devient
celle de tout homme. Après ces presque dix minutes de densité sans lourdeur, on
ne peut rêver de plus franche opposition que celle de l'Allegretto qui
succède. Tout d'angles vifs, ce fantôme de menuet grimaçant renvoie l'auditeur
à la pesanteur terrestre et à ses vrillantes angoisses. Pas ou peu de sourire
dans cette musique qui souvent semble tourner en rond sans jamais trouver
d'issue, comme si chaque porte timidement entrouverte l'envoyait implacablement
rebondir sur les murs de sa prison, hébétée et implorante. Si l'Allegro
conclusif libère toutes les tensions accumulées dans les mouvements précédents,
sa fougueuse avancée ne fait que partiellement illusion. Les ombres ne se sont
pas entièrement dissipées, elles sont toujours là, recroquevillées en
embuscade, prêtes à envahir la scène et à engloutir ce qui s'y trouve. De fait,
l'avancée perpétuelle de ce dernier mouvement ressemble plus à une course
effrénée pour tenter d'échapper à une fatalité qui ne cesse de planer, à la
fuite d'un animal traqué, qu'à une véritable libération, et si les derniers
accords peuvent sonner comme une victoire, Sibelius fait sentir à l'auditeur à
quel point cette embellie peut se révéler fragile et fugace.
La musique de Sibelius n'est pas, et celle d'après la
charnière que représentent les années 1904-1906 encore moins, une de celles qui
se laissent facilement apprivoiser. Profondément originale, elle se trouve
immanquablement dénaturée si l'interprète la noie sous les flots d'un post-romantisme
sentimental hors de propos ou, au contraire, en assèche exagérément le
propos ; la gageure consiste à trouver le meilleur équilibre possible
entre ces deux tendances inconciliables, et à rendre sensible la parfaite
cohérence d'une musique toujours guettée par l'émiettement [ce point est
également abordé dans le billet Jeunesses, que vous pouvez consulter en
cliquant ici]. Sans parler de questions de forme ou d'écriture, il n'est
peut-être pas scandaleux de la rapprocher, par l'esprit, de celle de Joseph
Haydn (1732-1809), dont Sibelius partage la propension à l'épurement, à la
demi-teinte, à la surprise aussi. Ce Quatuor, qui souvent songe à
l'orchestre sans renier pour autant son statut de musique de chambre, trop peu
souvent joué en France pourrait être une introduction assez idéale à cet
univers particulier, et il reste à souhaiter que ces quelques lignes vous
auront donné m'envie de faire plus ample connaissance avec un des compositeurs
majeurs du XXe siècle.
Jean SIBELIUS (1865-1957) : Quatuor pour deux
violons, alto et violoncelle en ré mineur, opus 56 Voces intimæ
(1909).
Extrait proposé :
5e mouvement : Allegro.
MELOS QUARTETT.
Jean SIBELIUS & Giuseppe VERDI : Quatuors à
cordes. 1CD Harmonia Mundi (collection économique « Musique
d'abord ») HMA 1951671.
L'interprétation du Melos Quartett réunit bien des atouts : maîtrise instrumentale, beauté et opulence des timbres et, surtout, justesse du propos. Ici, pas de sentimentalisme hors sujet, pas de « modernisme » abscons, mais une rigoureuse tenue de la ligne, une netteté dans l'articulation et dans les idées qui servent cette musique avec beaucoup de bonheur. Le couplage avec le Quatuor en mi mineur de Giuseppe Verdi (1813-1901), son seul ouvrage de musique de chambre écrit, pour l'anecdote, à Naples en 1873, pendant les répétitions d'Aïda, est heureux, car si ce Quatuor n'est peut-être pas un impérissable chef d'œuvre, il présente un visage peu connu du compositeur, et offre une vingtaine de minutes de musique tout à fait délectable, avec une mention spéciale pour son Scherzo bondissant, assorti d'un savoureux Trio chantant bien digne d'un éminent compositeur d'opéras.




