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Beaux diables

Fondé en 1092, le Prieuré Saint Cosme doit surtout sa renommée au fait d'avoir eu pour prieur, vingt années durant, le plus fameux poète de la Renaissance, Pierre de Ronsard, qui y mourut au soir du 27 décembre 1585 et, selon ses vœux, y fut enterré [ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur ce lieu se reporteront avec beaucoup de fruit à l'article publié sur le blog de Venezia, en cliquant ici]. En dépit de divers remaniements, principalement au XVe siècle, et des blessures infligées aux bâtiments dès 1742, puis à la Révolution française, et, enfin, lors de la Seconde guerre mondiale, les lieux conservent un charme certain ; c'est donc tout naturellement que le réfectoire, datant de la première moitié du XIIe siècle, a été choisi pour accueillir depuis quelques années, un petit festival de musique ancienne, réunissant principalement des ensemble locaux, dont certains ont néanmoins une renommée européenne, voire mondiale (Doulce Mémoire, pour ne citer que le plus célèbre). Ce dimanche 24 juin, c'est à l'ensemble Diabolus in Musica que revient la charge de ressusciter l'âme des lieux, au travers d'un programme consacré à des œuvres profanes de Guillaume de Machaut.

Comme le souligne Antoine Guerber, directeur de Diabolus in Musica, lors d'un très judicieux aparté suivant la première pièce du programme, le très beau rondeau à 3 Puisqu'en oubli, Guillaume de Machaut (c.1300-1377) est un compositeur de transition. Sur la toile de fond tragique de la Guerre de Cent Ans, sa musique atteste de l'effondrement d'un certain Moyen-Âge (symbolisé, notamment, par la déroute de la chevalerie) et ouvre la porte à de nouveaux horizons, en déployant des raffinements d'écriture jusqu'alors inouïs, tant d'ailleurs que cette nouvelle manière prit le nom d'Ars nova, du titre d'un traité attribué à Philippe de Vitry (1291-1361). Machaut est également un des derniers représentants de toute une tradition de poètes-musiciens, qui composaient sur les textes qu'ils avaient eux-mêmes écrits. Toute la difficulté réside, pour les interprètes, à habiter des textes, qui, dans leur très large majorité, s'en tiennent aux topoï de l'amour courtois, tout en faisant percevoir à l'auditeur tant l'héritage que la modernité de leur mise en musique. Il faut beaucoup de finesse et une cohésion d'ensemble parfaite pour transmettre toute la subtilité d'un art bien plus complexe et exigeant que ce qu'en laisse supposer une écoute au premier degré.

Disons-le d'emblée, à quelques minimes réserves près, Diabolus in Musica offre une prestation de très haut niveau. L'ensemble, après avoir exploré avec bonheur tant le répertoire de l'École de Notre-Dame que les chansons latines du Moyen-Âge ou la musique sacrée de Guillaume Dufay, semble avoir pris tout le temps nécessaire pour mûrir son travail sur ce répertoire nouveau pour lui. En formation à six - trois voix, trois instrumentistes (guiterne, vièle à archet, clavicythérium, percussion) - à géométrie variable, les interprètes rassemblent toutes les qualités requises pour faire vivre cette musique qu'une vision aride pourrait rendre ennuyeuse. Leur interprétation est à la fois vive et contrastée (le virelai conclusif Foy porter), raffinée et sensible (les ballades), sans jamais verser dans le travers de la préciosité. Les pièces à plusieurs voix (dont deux très beaux motets, Amara valde/Amour et biauté/Quant en moy et Obediens/Hélas !/Hareu ! hareu ! le feu) dénotent une impeccable cohésion, tandis que les pièces solistes permettent aux individualités remarquables qui composent le groupe de faire entendre l'étendue de leur talent. Si le ténor Olivier Germond connaît quelques difficultés passagères dans la ballade Pour ce que tous mes chans, il est vrai particulièrement délicate dans les tenues qu'elle impose, l'alto Andrès Rojas-Urrego réussit à transmettre la mélancolie de la sublime ballade Riches d'amours (une des plus belles, à mon sens, de Machaut), tandis que la soprano Estelle Nadau transcende la ballade Dame ne regardes pas, par son chant à la fois techniquement irréprochable et d'une grande sensibilité (le silence qui a suivi cette pièce avant qu'une vigoureuse salve d'applaudissements vienne saluer la performance en est témoin). Les instrumentistes sont, eux aussi, excellents, qu'il s'agisse de la guiterne jouée par Antoine Guerber avec une belle alacrité, de la vièle rauque ou soyeuse mais souvent rêveuse d'Evelyne Moser ou du clavicythérium (une épinette médiévale droite dont la caisse de résonance et les cordes sont verticales) à la projection sonore certes limitée, mais dont Julien Ferrando fait jaillir couleurs et rythmes délectables, en démontrant, en outre, une belle virtuosité dans les trois pièces solistes qu'il interprète.

Au bilan, loin des visions froidement lisses ou exagérément échevelées que l'on a pu entendre dans ce type de répertoire, Diabolus in Musica sait rendre les intentions de Machaut avec une justesse et un naturel confondants. Éloquentes sans jamais forcer le trait, simples sans jamais devenir prosaïques, leurs interprétations se signalent par un goût très sûr, une rigueur dans la mise en place qui jamais n'exclut la souplesse, une compréhension profonde du langage et de la rhétorique du compositeur. La retenue émotionnelle, paradoxalement très émouvante, dont Antoine Guerber et ses troupes parent ces musiques du XIVe siècle en font les précurseurs d'une certaine manière française, que l'on retrouvera tant dans les airs de Cour du XVIIe siècle que dans les mélodies des XIXe et XXe siècles. Pour étrange qu'elle puisse paraître au premier abord, cette mise en perspective n'en est pas moins passionnante, et mérite d'être saluée.

Pour finir, notons que Diabolus in Musica poursuit son exploration de l'œuvre de Guillaume de Machaut en donnant, en France et en Europe, sa Messe Nostre-Dame, monument de la musique médiévale, voire de la musique, toutes époques confondues. Leur interprétation devrait faire l'objet d'un disque, enregistré durant l'automne en l'abbaye de Fontevraud. Gageons qu'il pourrait s'agir d'une probable version de référence de cette œuvre qui en attend toujours une, et que l'intelligence des interprètes nous permettra sans doute d'y découvrir des horizons insoupçonnés.


Accompagnement musical
 :

Guillaume de MACHAUT :
Motet Amara valde/Amour et biauté/Quant en moy

Ensemble Musica Nova.

Extrait de :
Motets (intégrale). 2 CD Zig Zag Territoires ZZT 021002.2

Il peut paraître a priori singulier d'illustrer un billet relatif à un ensemble par une interprétation réalisée par un autre. Il m'a néanmoins semblé préférable de reproduire ici une des œuvres de Machaut interprétées lors du concert relaté ci-dessus, plutôt que de présenter un morceau, certes interprété par Diabolus in Musica, mais sans rapport avec le billet.
Ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur cet ensemble peuvent
suivre ce lien ; ceux qui désireraient entendre un court extrait de la Messe Nostre-Dame peuvent cliquer ici.

 

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