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Le Duc sort de l'ombre


Tiens donc, encore un paradoxe. Les parutions discographiques de ces derniers mois offrent, en effet, autant de motifs de se réjouir que d'être perplexe. De la même façon que ce sont, n'en déplaise à ceux qui demeurent arc-boutés sur les vieilles rancunes de la guerre de Cent Ans, des chefs britanniques qui ont été, et sont encore, parmi les plus fins serviteurs de la musique française du XIXe siècle, c'est à un orchestre allemand qu'il revient de nous faire connaître l'œuvre orchestral d'un compositeur bien de chez nous. Là où on aurait pu espérer Minkowski ou Krivine, c'est au valeureux ensemble La Stagione, basé à Francfort et dirigé par Michael Schneider, de nous restituer, en première mondiale, un pan de notre histoire musicale.

Connaissez-vous Simon Le Duc (1742-1777) ? N'ayez aucune honte à dire non, vous ne serez pas les seuls. Pourtant, il fut une célébrité en son temps, second violon du fameux Concert Spirituel en 1759, premier violon en 1763, puis, enfin, co-directeur de cette incontournable institution parisienne aux côtés de Gossec et Gaviniès en 1773. Une carrière brillante d'instrumentiste, qui lui valut les compliments d'un Leopold Mozart plutôt habitué à critiquer quiconque pouvait, par ses talents, faire de l'ombre à ses enfants prodiges, mais aussi de compositeur, hélas rapidement interrompue par une mort prématurée. Le catalogue laissé par Le Duc est assez restreint : 14 sonates pour violon, 12 duos pour deux violons, 9 trios et 6 quatuors à cordes (ces derniers perdus), 3 symphonies, 3 trios pour orchestre, 3 concertos pour violon et une symphonie concertante pour deux violons et orchestre. C'est au pan purement symphonique que se sont attelés Schneider et ses troupes, familiers de ce répertoire des débuts du classicisme, comme le prouvent leurs enregistrements des symphonies de Franz Ignaz Beck (1734-1809) ou des concertos de Georg Anton Benda (1722-1795). Même si on peut toujours rêver d'un orchestre un peu plus étoffé, donc plus proche des effectifs du Concert Spirituel, que la petite vingtaine de musiciens réunie ici, le résultat est excellent.

Si la musique de Le Duc se ressent très nettement du style théâtral, voire spectaculaire, imposé par l'École de Mannheim, il s'y mêle un souci d'élégance du phrasé et des textures typiquement français. Toutes les œuvres présentées ici sont de très bonne facture, évitant l'écueil qui aurait consisté à aligner des formules rhétoriques creuses dans le seul désir de plaire à un public parisien quelquefois connaisseur, mais toujours exigeant et avide de nouveauté. Bien entendu, Le Duc ne manque pas d'utiliser des effets stylistiques à la mode tels le fameux « premier coup d'archet » qui fit tant pester Mozart (fils) ou les crescendos typiques du style de Mannheim, mais son talent de compositeur va au-delà de ces formules. Son goût pour une effusion subtilement ourlée de mélancolie est patente dans nombre de mouvements lents, comme l'atteste, par exemple, l'adagio sostenuto (dans un sombre ut mineur) de la Symphonie n°3 en mi bémol majeur, dont l'humeur changeante oscille entre espoir et résignation. Son art repose également sur sa capacité, au travers d'une attention particulière portée à la couleur instrumentale et à la conduite du discours musical, à transcender des thèmes au départ assez peu inoubliables. La musique de Le Duc apparaît ainsi à la fois comme particulièrement raffinée, d'une grande subtilité de détail, mais tendant toujours vers un équilibre parfait, un style à la limpidité très classique. La seule œuvre dans le mode mineur, le Trio opus 2 n°2 (1767), est, à ce titre, parlante : là où un compositeur allemand nourri d'empfindsamer Stil aurait sans doute lâché un peu plus la bride au drame, Le Duc, tout en semant les mouvements extrêmes de trépignements rageurs bien sentis, parvient largement à préserver à l'ensemble un caractère foncièrement harmonieux ; on reste assez loin des « bizarreries » d'un CPE Bach.

La Stagione déploie une louable énergie pour défendre ces œuvres avec panache, sensibilité et une pointe de décontraction de fort bon aloi. Les contrastes et la tenue rythmique, soutenus par une vivacité qui flirte quelquefois avec une légère sécheresse - c'est le seul bémol de ce disque -, sont conduits avec une vraie intelligence du discours, un sens de la relance jamais pris en défaut. La direction de Michael Schneider est, comme souvent, très précise et dynamique mais ne néglige à aucun moment l'émotion, à qui le chef laisse le temps de s'épanouir, ce dont tous ses collègues d'obédience baroque ne peuvent, hélas, pas se targuer. Voici donc une très belle réalisation, susceptible d'intéresser non seulement ceux qu'intéressent les premiers pas de la symphonie française, mais un large public, désireux d'entendre une musique qui, à l'instar de celle de certain célèbre prodige cité plus haut dans ces lignes, mise sur la simplicité pour mieux véhiculer les affects. Espérons que CPO, courageux label, offrira aux mêmes artistes la possibilité d'enregistrer, dans un futur point trop lointain, les œuvres concertantes que Le Duc a composées pour son instrument de prédilection.


Simon LE DUC (1742-1777) : Œuvres symphoniques complètes.

La Stagione Frankfurt. Michael SCHNEIDER, direction.

1 CD CPO 777 219-2.


Extraits proposés :


En tête du billet

Trio pour orchestre en sol mineur, opus 2, n°2 (1767) :
1er mouvement : Maestoso con moto giusto.


Symphonie [n°3] en mi bémol majeur
(1777) :
2e mouvement : Adagio sostenuto.

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