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Du bon usage des légendes

 

 

Tout d'abord dépasser la vague sensation d'agacement à la vue de l'objet, beau certes, mais quelque peu tape-à-l'œil dans son caractère glamour luxueusement affiché. Puis oublier qu'il s'agit encore d'un de ces innombrables récitals dont se nourrit un marché du disque classique gagné depuis des années par les démons du zapping. Ces deux barrières franchies, écouter sans plus de préjugés. A l'instar du battage médiatique orchestré autour du nouvel album d'Hélène Grimaud, il est difficile d'échapper aux annonces entourant celui de Cecilia Bartoli, sobrement intitulé Maria, hommage à Maria Malibran, cantatrice morte en 1836, à l'âge de 28 ans, après une fulgurante carrière. La comparaison s'arrête là ; là où la pianiste à l'aura mystérieuse savamment entretenue a, faute de projet artistique réellement personnel, produit un disque honnête mais foncièrement inutile, le volcan romain signe une incontestable réussite.

La recette Bartoli est simple, tellement d'ailleurs qu'on se demande ce qu'attend la concurrence pour lui emboîter le pas : une thématique d'album forte, des choix musicaux et musicologiques clairs, des partenaires de qualité, l'ensemble mis au service d'une personnalité attachante, d'un talent et d'un abattage certains, le tout emballé avec élégance et érudition, et hop, le tour est joué. Cecilia Bartoli satisfait tout le monde ; le mélomane curieux trouvera ainsi dans Maria huit inédits, l'amateur de beau chant sera comblé par des « tubes » de Bellini, le néophyte se régalera avec l'inusable Casta Diva. Faisons d'entrée un sort à cet air, car il est bien probable qu'il ait tendance à devenir l'arbre qui cache une forêt peuplée, par ailleurs, d'essences tout aussi estimables. Oui, Cecilia Bartoli ose affronter Maria Callas dans un titre que cette dernière a fait sien au point d'en devenir indissociable. Disons-le tout net, les deux visions n'ont pas grand chose en commun. Bartoli a fait le seul choix intelligent possible : ne pas imiter Callas, mais proposer autre chose. Là où Callas donnait à cette page une tension dramatique inoubliable, Bartoli choisit le ton de la prière à mi-voix, d'une ineffable douceur. Les habitués de Callas trouveront peut-être cette discrétion d'une effroyable fadeur, mais à l'écoute comparée, le nocturne tout de pudeur de Bartoli soutient parfaitement la comparaison, sous réserve, bien sûr, d'accepter préalablement le fait qu'une seule chanteuse, aussi mythique soit-elle, ne détienne pas l'alpha et l'oméga de l'interprétation de Casta Diva.

L'album est globalement excellent, à quelques légères réserves près. Ainsi, on peut se demander ce qui a poussé l'équipe de Decca à choisir Maxim Vengerov pour interpréter la partie de violon solo dans la scène avec air Infelice de Felix Mendelssohn. Certes, Vengerov est un remarquable virtuose, mais ici, son jeu ultra vibré ne passe pas. Dans un album où l'orchestre choisi est « historiquement informé » et joue à un diapason à 430 Hz, le violoniste, et son jeu très traditionnellement « romantique », paraît terriblement déplacé avec son aura de sentimentalisme un brin mièvre, dans un air tout de finesse, de nostalgie, et d'emportements péremptoires, eux véritablement romantiques. A mes oreilles, c'est ici le seul vrai faux-pas de l'album, d'autant plus agaçant que le morceau est vraiment superbe. Le reste n'est que vétilles, et tient plus à l'intérêt foncier de certaines des pièces proposées, charmantes, pittoresques, mais pas inoubliables, ainsi l'Air à la tirolienne avec variations de Hummel ou le Rataplan signé par la Malibran elle-même, chanté dans un français assez peu lisible.

Pour le reste, que dire qui n'a pas déjà été dit sur l'art de Cecilia Bartoli ? Comme dans les albums précédents, son talent explose à chaque mesure. Diction impeccable, théâtralité à la fois maîtrisée et exubérante, musicalité et sens de la ligne irréprochables, et cette apparente facilité qui lui permet d'aborder une vaste palette de sentiments avec un égal bonheur. Aucune lourdeur, aucune volonté affichée de prouver quoi que ce soit ; Cecilia Bartoli se fait plaisir et nous enchante. Chaque morceau est abordé comme un tout caractérisé avec soin, évitant ainsi toute baisse de tension, écueil de bien des récitals. Il faut saluer aussi les partenaires de la diva, car ce Maria donne le sentiment, contrairement à bien d'autres disques opportunistes destinés à faire briller uniquement une soliste, d'un véritable travail d'équipe. On a déjà dit un mot de l'orchestre La Scintilla, dont les musiciens sont issus de l'orchestre de l'Opéra de Zurich, jouent sur instruments « d'époque » et ont déjà été dirigés par des pointures du monde baroque, tels Harnoncourt ou Christie. Sous la direction attentive et précise d'Adam Fischer, la phalange zurichoise déploie de belles couleurs (les cuivres, notamment) ainsi qu'un indéniable dynamisme, même si l'on sent bien que ces musiciens sont coutumiers d'une pratique instrumentale traditionnelle, tant ils semblent parfois peiner à se retenir de vibrer leur notes. Leur jeu à la fois cohérent et subtil offre à la voix de Cecilia Bartoli un écrin idéal. La même remarque vaut aussi pour les chanteurs, solistes ou non, qui donnent la réplique à la chanteuse avec beaucoup d'à-propos, et avec lesquels s'instaure un véritable dialogue quand ils auraient pu être laminés par sa forte personnalité. Hors les qualités propres de Cecilia Bartoli, c'est bien cette capacité à fédérer les talents d'une équipe autour d'un projet commun qui fait de Maria une pleine réussite.

Mais ce qui fait de cet album bien autre chose qu'un simple objet d'agrément tient dans les perspectives qu'il ouvre, car il est une éclatante démonstration du bien-fondé d'une démarche « historiquement informée » dans un répertoire que s'accaparent encore les grandes maisons lyriques, plus soucieuses de réunir des têtes d'affiche prestigieuses que de préoccupations musicologiques. Certes, personne n'a attendu Cecilia Bartoli pour tenter de faire sonner l'opéra du XIXe siècle avec ses couleurs d'origines, mais le fait qu'une artiste de cette trempe s'atèle à cette tâche pourrait donner à cette approche un retentissement supérieur. Ce qu'il y a d'intellectuellement et d'émotionnellement excitant dans ce disque, c'est le constat, une fois encore, qu'en employant des effectifs et des instruments adéquats, la musique coule naturellement, le rééquilibrage entre les forces en présence permettant à chacun de jouer sa partie sans qu'il soit jamais nécessaire de forcer le trait. Ce disque administre aussi la preuve que le Romantisme n'est pas cette chose dégoulinante et prévisible que l'on présente trop souvent au public, qu'on est sans doute plus authentiquement romantique en jouant sur la finesse, la nuance, la sveltesse de la ligne, en préservant donc ce caractère à la fois effusif et farouche qui est, à mes yeux, l'essence même du Romantisme. Espérons pour demain des œuvres intégrales jouées selon ces préceptes, et régalons-nous aujourd'hui en  suivant le chemin que Cecilia Bartoli nous ouvre magistralement.

 

Maria. Œuvres de Bellini, Hummel, Mendelssohn, Garcia, Halévy, Pacini, Persiani, Rossi et Maria Malibran.

Cecilia BARTOLI, mezzo-soprano.

Orchestre La Scintilla - Adam FISCHER, direction.

1 CD Decca 475 9077.


Extrait proposé :

Manuel GARCIA (1775-1832),
Récitatif, scène et air de Sémiramis « E non lo vedo... Son regina »,
extraits du mélodrame héroïco-comique La figlia dell'aria (1826).

 

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