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A trop tirer sur la corde...


Les dieux sont fatigués. Tant, d'ailleurs, qu'ils ont bien du mal à se maintenir sur le piédestal où ils se trouvaient jusqu'alors. La lecture de la presse musicale dite spécialisée - je renvoie les curieux au numéro de novembre du magazine Diapason - a quelque chose d'un peu cruel, mais, à l'analyse, d'assez peu étonnant. Elle illustre parfaitement la sensation de malaise qui se dégage un peu plus à chaque rentrée discographique, le cru 2007 s'étant, qui plus est, révélé d'un niveau assez moyen.

Si l'on excepte la réussite, tant artistique que commerciale, du Maria de Cecilia Bartoli, force est de constater que les stars du microcosme de la musique classique ont raté leur rentrée. On a déjà évoqué ici les réserves entourant l'album d'Hélène Grimaud consacré à Beethoven, où la primauté accordée à une image soigneusement fabriquée pour attirer le chaland n'est pas parvenue, cette fois-ci, à masquer l'absence de projet artistique. Sans s'appesantir plus que nécessaire sur ce cas, il convient tout de même d'y voir un double symbole : celui, d'une part, d'une sclérose grandissante des majors de l'industrie du disque, qui, plus que jamais, se contentent de publier des nouveautés qui n'en sont pas, puisqu'elles reprennent, la plupart du temps, le plus ressassé des répertoires, tout en surexploitant leur fonds de catalogue, et, d'autre part, celui du manque de poids d'interprètes visiblement incapables de faire valoir des projets artistiques un tant soit peu novateurs. La frilosité des uns nourrit celle des autres en un parfait cercle vicieux.

Dans cette droite ligne, c'est au tour de Magdalena Kozena et de Philippe Jaroussky de s'attirer les foudres de la critique. Il faut dire que, là encore, leurs maisons de disques respectives l'ont bien cherché, en produisant à grands frais des récitals d'un intérêt plutôt restreint, mais fort bien emballés et promus. Après tout, il était somme toute logique, pour les décideurs de Deutsche Grammophon et de Virgin, de réchauffer une fois encore un plat qui, en des temps pas si anciens, avait été goûté ; qui ne reprendrait, en effet, encore une petite tranche d'airs archi-connus de Haendel ou une lichette de nostalgie sur la voix à jamais perdue des castrats ? Mais ici, inexplicablement, en lieu et place d'un sourire de gourmet, c'est une grimace d'indigestion qui se dessine. Les critiques, pour des raisons qu'il serait malséant d'exposer mais que tout le monde devine, sont encore assez aimables pour louer les qualités intrinsèques des interprètes, et atténuer ainsi l'éventuelle sévérité de leur jugement, mais il est, malgré toutes ces précautions, aisé de percevoir la lassitude de qui n'a plus envie d'avaler chaque jour les mêmes mets. Le public, endormi par de belles jaquettes et une mise en avant savamment orchestrée, se laissera peut-être piéger ; il sera sans doute moins indulgent quand il verra sa discothèque regorger de doublons. Quoi qu'il en soit, il est intéressant et salutaire de relever qu'enfin on ose dire que Magdalena Kozena n'a pas, quel que soit son talent, le droit de faire n'importe quoi avec Haendel, pas plus que les fabuleuses pyrotechnies vocales de Philippe Jaroussky ne doivent servir de masque à une certaine vacuité émotionnelle, pourtant patente depuis ses débuts.

Le plus inquiétant est de constater que ce phénomène s'étend de plus en plus aux labels indépendants. Mentionnons, par exemple, le fait qu'une maison réputée aussi sérieuse qu'Harmonia Mundi s'obstine à aligner, année après année, les productions convenables, mais pas exceptionnelles, d'un de ses chefs fétiches, à savoir René Jacobs. En effet, après un Messie de Haendel juste passable à l'automne dernier, c'est l'enregistrement intéressant, mais pas inoubliable, d'un Don Giovanni manquant de dramma mais souvent trop giocoso (ce Commandeur en carton-pâte, tout de même !) qui a été la vedette de la rentrée. En dehors de combler un vide du catalogue de l'éditeur, force est de constater que ce disque, desservi par un plateau vocal inégal, n'apporte pas grand chose d'autre qu'une preuve du savoir-faire du chef ; c'est déjà beaucoup, me direz-vous. Certes, mais il y a encore quelques années, René Jacobs démontrait les mêmes qualités en ressuscitant des œuvres inédites, qu'il s'agisse de Griselda de Scarlatti ou de Croesus de Keiser, accueillies avec enthousiasme tant par la critique que par le public. Cette espèce de course au « grand répertoire » de bien des chefs baroqueux (Harnoncourt, Minkowski) est navrante, et les mélomanes doivent être conscients que ce désir de respectabilité les prive d'exhumations sûrement passionnantes. C'est également ce sentiment de malaise que procure le dernier disque de la remarquable Akademie für alte Musik de Berlin, consacré à des concertos assez fréquentés de Vivaldi : l'interprétation en est certes excellente, mais, l'apport, en termes de répertoire, est insignifiant. Il est particulièrement regrettable qu'un éditeur cantonne un orchestre de ce niveau à des disques « utilitaires », quand, par exemple, tant d'Ouvertures de Telemann, dont il est un des meilleurs serviteurs, restent si mal représentées au disque.
Les mêmes remarques s'imposent hélas pour deux autres remarquables labels, et deux artistes dont on aimerait ne dire que du bien. Qu'arrive-t-il donc à un musicien de l'envergure de Jordi Savall, dont les deux derniers enregistrements produits par son label Alia Vox, sont aussi peu convaincants ? Après des Lachrimae Caravaggio, prétextes à de bizarres traficotages d'un intérêt tout relatif, nimbés d'une aura de musicologie savante, on espérait un vrai projet, comme ces Guerrero et Victoria annoncés mais obstinément absents ; déception en découvrant une redite. Savall remet, en effet, sur le métier Les Sept Dernières Paroles du Christ de Joseph Haydn, œuvre certes absolument magistrale, mais dont le même chef a déjà enregistré une version de référence voici plus de 15 ans ! Qu'apporte cette nouvelle production ? Une meilleure prise de son, un objet bien plus luxueux, mais, pour ce qui est de l'interprétation, on reste au même niveau, voire un léger cran en dessous. La version de 1990, chez le même distributeur, est, elle, toujours disponible (à moindre coût) et toujours incontournable.
Terminons par un disque qui vient tout juste de sortir chez Alpha, autre référence parmi les labels indépendants. L'affiche a de quoi faire saliver : deux cantates profanes de Johann Sebastian Bach, les Chantres du centre de musique baroque de Versailles, Café Zimmermann, Gustav Leonhardt. Seuls les noms des solistes laissaient planer quelque inquiétude. A l'écoute, le résultat est catastrophique. J'hésitais à employer un adjectif aussi fort, mais c'est bien le triste constat qui s'est offert à mes oreilles, et, toute révérence faite, Alpha aurait dû garder dans ses cartons un disque dont personne ne sort grandi. Les solistes sont mauvais, le chœur passable, l'orchestre méconnaissable, la direction poussive. Ces deux cantates dansent avec des semelles de plomb, elles ont la mine contrite et le geste pataud. Personne, sans doute, n'osera l'écrire, car on n'égratigne pas un maître de ce gabarit, mais ce disque confirme un constat déjà effectué à l'écoute de la Saint Matthieu, pourtant couverte de récompenses, de Leonhardt : il est un claveciniste prodigieux (pour lequel j'ai, à titre personnel, une profonde admiration), mais pas un chef d'orchestre. Il est évident que la représentation ne l'intéresse pas, qu'il préfère fouiller l'intimité des œuvres que faire souffler sur elle le vent du théâtre. Aux claviers, le résultat est époustouflant, en formation plus étoffée, ça ne fonctionne tout simplement pas. Pourquoi publier alors un tel enregistrement, dont le style fait furieusement penser à l'intégrale des Cantates de Bach gravée par Leonhardt et Harnoncourt dans les années 1970 ? Pour donner du grain à moudre aux tenants du « un par partie » (j'y reviendrai prochainement) dans la musique sacrée du Cantor, que Leonhardt vilipende par ailleurs ? Pour s'assurer quelques profits autour d'un projet a priori vendeur ? Si Alpha, qui a failli purement et simplement disparaître du paysage discographique, a maintenant suffisamment de fonds pour financer ce type de projet, tant mieux. Il est néanmoins illusoire de prétendre fidéliser un public déjà dérouté par certaines des productions antérieures du label en proposant des enregistrements aussi contestables.

J'espère que vous me pardonnerez, chers lecteurs, ce tableau quelque peu sombre, reflet des inquiétudes que peuvent avoir ceux qui ne se sont pas encore détournés du support privilégié qu'est le disque, que les soi-disant mirifiques nouvelles technologies ne remplaceront jamais, n'en déplaisent à ceux qui souhaitent sa disparition et travaillent ardemment en ce sens, qu'ils soient distributeurs comme la FNAC, ou éditeurs comme Virgin, qui ose, fait aussi nouveau que désolant, ne proposer qu'en téléchargement un des titres du prochain album de Natalie Dessay. Les semaines qui viennent promettent tout de même aux mélomanes quelques découvertes, puisque paraîtront simultanément deux opéras inédits : Ulysse de Jean-Ferry Rebel (1666-1747) et Sémélé de Marin Marais (1656-1728). Gageons qu'Hugo Reyne (Rebel) et Hervé Niquet (Marais) qui ont choisi de faire revivre ces œuvres feront passer de beaux moments aux amateurs de musique française du XVIIIe siècle, tout en inaugurant vraiment la rentrée discographique. Une rentrée en novembre ? Une preuve supplémentaire des dérèglements du climat.


Accompagnement musical :

Joseph HAYDN (1732-1809) :
Les Sept dernières Paroles de Notre Rédempteur sur la Croix
(version originale pour orchestre, hiver 1786-1787), Hob. XX:1 :
L'Introduzione. Maestoso ed adagio (en ré mineur).

Le Concert des Nations. Jordi SAVALL, direction.

1 CD Astrée E 8739 (repris sous digipack dans le cadre de l'édition Savall de Naïve), enregistré en décembre 1990.


Les disques de la rentrée cités dans ce billet :

Ludwig van BEETHOVEN : Concerto pour piano et orchestre n°5 « l'Empereur », op. 73, Sonate pour piano n°28, op. 101. Hélène GRIMAUD, piano. Staatskapelle Dresden. Vladimir JUROWSKI, direction. 1 CD Deutsche Grammophon 4776595.

Ah ! mio cor. Airs de Georg Friedrich HAENDEL. Magdalena KOZENA, mezzo-soprano. Venice Baroque Orchestra. Andrea MARCON, direction. 1 CD Archiv 4776547.

Carestini, story of a castrato. Airs de Nicola PORPORA, Leonardo LEO, Georg Friedrich HAENDEL, Johann Adolf HASSE, Giovanni Maria CAPELLI, Christoph Willibald GLUCK, Carl Heinrich GRAUN. Philippe JAROUSSKY, contre-ténor. Le Concert d'Astrée. Emmanuelle HAIM, direction. 1 CD Virgin 9524228.

Wolfgang Amadeus MOZART : Don Giovanni. Solistes. RIAS Kammerchor. Freiburger Barockorchester. René JACOBS, direction. 3 CD Harmonia Mundi HMC 901964.66.

Antonio VIVALDI : Double Concertos, RV 156, 535, 265, 531, 522 & 574. Akademie für Alte Musik Berlin. 1 CD Harmonia Mundi HMC 901975.

Joseph HAYDN : Les Sept dernières Paroles de Notre Rédempteur sur la Croix (version pour orchestre), Hob. XX:1. Francisco ROJAS, récitant. Le Concert des Nations. Jordi SAVALL, direction. 1 CD Alia Vox AVSA9854.

Johann Sebastian BACH : Cantates profanes, BWV 30b et BWV 207. Solistes. Les Chantres du centre de musique baroque de Versailles. Café Zimmermann. Gustav LEONHARDT, direction. 1 CD Alpha 118.


À venir :

Marin MARAIS : Sémélé. Solistes. Le Concert Spirituel. Hervé NIQUET, direction. 2 CD à paraître chez Glossa.

Jean-Ferry REBEL : Ulysse. Solistes. La Simphonie du Marais. Hugo REYNE, direction. 2 CD à paraître chez Musiques à la Chabotterie.

 

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