Mercredi 31 Octobre 2007
A trop tirer sur la corde...
Par jardinbaroque, Mercredi 31 Octobre 2007 à 20:29 GMT+2 dans Prima la musica !
Les dieux sont fatigués. Tant, d'ailleurs, qu'ils ont bien du mal à se maintenir sur le piédestal où ils se trouvaient jusqu'alors. La lecture de la presse musicale dite spécialisée - je renvoie les curieux au numéro de novembre du magazine Diapason - a quelque chose d'un peu cruel, mais, à l'analyse, d'assez peu étonnant. Elle illustre parfaitement la sensation de malaise qui se dégage un peu plus à chaque rentrée discographique, le cru 2007 s'étant, qui plus est, révélé d'un niveau assez moyen.
Si l'on excepte la réussite, tant
artistique que commerciale, du Maria de Cecilia Bartoli, force est de
constater que les stars du microcosme de la musique classique ont raté leur
rentrée. On a déjà évoqué ici les réserves entourant l'album d'Hélène Grimaud
consacré à Beethoven, où la primauté accordée à une image soigneusement
fabriquée pour attirer le chaland n'est pas parvenue, cette fois-ci, à masquer
l'absence de projet artistique. Sans s'appesantir plus que nécessaire sur ce
cas, il convient tout de même d'y voir un double symbole : celui, d'une
part, d'une sclérose grandissante des majors de l'industrie du disque,
qui, plus que jamais, se contentent de publier des nouveautés qui n'en sont
pas, puisqu'elles reprennent, la plupart du temps, le plus ressassé des répertoires,
tout en surexploitant leur fonds de catalogue, et, d'autre part, celui du
manque de poids d'interprètes visiblement incapables de faire valoir des
projets artistiques un tant soit peu novateurs. La frilosité des uns nourrit
celle des autres en un parfait cercle vicieux.
Dans cette droite ligne, c'est au tour de Magdalena Kozena
et de Philippe Jaroussky de s'attirer les foudres de la critique. Il faut dire
que, là encore, leurs maisons de disques respectives l'ont bien cherché, en
produisant à grands frais des récitals d'un intérêt plutôt restreint, mais fort
bien emballés et promus. Après tout, il était somme toute logique, pour les
décideurs de Deutsche Grammophon et de Virgin, de réchauffer une fois encore un
plat qui, en des temps pas si anciens, avait été goûté ; qui ne
reprendrait, en effet, encore une petite tranche d'airs archi-connus de Haendel
ou une lichette de nostalgie sur la voix à jamais perdue des castrats ?
Mais ici, inexplicablement, en lieu et place d'un sourire de gourmet, c'est une
grimace d'indigestion qui se dessine. Les critiques, pour des raisons qu'il
serait malséant d'exposer mais que tout le monde devine, sont encore assez
aimables pour louer les qualités intrinsèques des interprètes, et atténuer
ainsi l'éventuelle sévérité de leur jugement, mais il est, malgré toutes ces
précautions, aisé de percevoir la lassitude de qui n'a plus envie d'avaler
chaque jour les mêmes mets.
Le public, endormi par de belles jaquettes et une
mise en avant savamment orchestrée, se laissera peut-être piéger ; il sera
sans doute moins indulgent quand il verra sa discothèque regorger de doublons.
Quoi qu'il en soit, il est intéressant et salutaire de relever qu'enfin on ose
dire que Magdalena Kozena n'a pas, quel que soit son talent, le droit de faire
n'importe quoi avec Haendel, pas plus que les fabuleuses pyrotechnies vocales
de Philippe Jaroussky ne doivent servir de masque à une certaine vacuité
émotionnelle, pourtant patente depuis ses débuts.
Le plus inquiétant est de
constater que ce phénomène s'étend de plus en plus aux labels indépendants.
Mentionnons, par exemple, le fait qu'une maison réputée aussi sérieuse qu'Harmonia
Mundi s'obstine à aligner, année après année, les productions convenables, mais
pas exceptionnelles, d'un de ses chefs fétiches, à savoir René Jacobs. En
effet, après un Messie de Haendel juste passable à l'automne dernier,
c'est l'enregistrement intéressant, mais pas inoubliable, d'un Don Giovanni
manquant de dramma mais souvent trop giocoso (ce Commandeur en
carton-pâte, tout de même !) qui a été la vedette de la rentrée. En dehors
de combler un vide du catalogue de l'éditeur, force est de constater que ce
disque, desservi par un plateau vocal inégal, n'apporte pas grand chose d'autre
qu'une preuve du savoir-faire du chef ; c'est déjà beaucoup, me
direz-vous. Certes, mais il y a encore quelques années, René Jacobs démontrait
les mêmes qualités en ressuscitant des œuvres inédites, qu'il s'agisse de Griselda
de Scarlatti ou de Croesus de Keiser, accueillies avec enthousiasme tant
par la critique que par le public.
Les mêmes remarques s'imposent
hélas pour deux autres remarquables labels, et deux artistes dont on aimerait
ne dire que du bien. Qu'arrive-t-il donc à un musicien de l'envergure de Jordi
Savall, dont les deux derniers enregistrements produits par son label Alia Vox,
sont aussi peu convaincants ? Après des Lachrimae Caravaggio, prétextes à de bizarres traficotages d'un
intérêt tout relatif, nimbés d'une aura de musicologie savante, on espérait un
vrai projet, comme ces Guerrero et Victoria annoncés mais obstinément
absents ; déception en découvrant une redite. Savall remet, en effet, sur
le métier Les Sept Dernières Paroles du
Christ de Joseph Haydn, œuvre certes absolument magistrale, mais dont le
même chef a déjà enregistré une version de référence voici plus de 15
ans ! Qu'apporte cette nouvelle production ? Une meilleure prise de
son, un objet bien plus luxueux, mais, pour ce qui est de l'interprétation, on
reste au même niveau, voire un léger cran en dessous. La version de 1990, chez
le même distributeur, est, elle, toujours disponible (à moindre coût) et
toujours incontournable.J'espère que vous me pardonnerez, chers lecteurs, ce tableau quelque peu sombre, reflet des inquiétudes que peuvent avoir ceux qui ne se sont pas encore détournés du support privilégié qu'est le disque, que les soi-disant mirifiques nouvelles technologies ne remplaceront jamais, n'en déplaisent à ceux qui souhaitent sa disparition et travaillent ardemment en ce sens, qu'ils soient distributeurs comme la FNAC, ou éditeurs comme Virgin, qui ose, fait aussi nouveau que désolant, ne proposer qu'en téléchargement un des titres du prochain album de Natalie Dessay. Les semaines qui viennent promettent tout de même aux mélomanes quelques découvertes, puisque paraîtront simultanément deux opéras inédits : Ulysse de Jean-Ferry Rebel (1666-1747) et Sémélé de Marin Marais (1656-1728). Gageons qu'Hugo Reyne (Rebel) et Hervé Niquet (Marais) qui ont choisi de faire revivre ces œuvres feront passer de beaux moments aux amateurs de musique française du XVIIIe siècle, tout en inaugurant vraiment la rentrée discographique. Une rentrée en novembre ? Une preuve supplémentaire des dérèglements du climat.
Accompagnement musical :
Joseph HAYDN (1732-1809) :
Les Sept dernières Paroles de
Notre Rédempteur sur la Croix
(version originale pour
orchestre, hiver 1786-1787), Hob. XX:1 :
L'Introduzione. Maestoso ed adagio (en ré mineur).
Le Concert des Nations. Jordi SAVALL, direction.
1 CD Astrée E 8739 (repris sous
digipack dans le cadre de l'édition Savall de Naïve), enregistré en décembre
1990.
Les disques de la rentrée
cités dans ce billet :
Ludwig van BEETHOVEN : Concerto
pour piano et orchestre n°5 « l'Empereur », op. 73, Sonate pour piano n°28, op. 101. Hélène
GRIMAUD, piano. Staatskapelle Dresden. Vladimir JUROWSKI, direction. 1 CD
Deutsche Grammophon 4776595.
Ah ! mio cor. Airs de Georg Friedrich HAENDEL.
Magdalena KOZENA, mezzo-soprano. Venice Baroque Orchestra. Andrea MARCON,
direction. 1 CD Archiv
4776547.
Carestini, story of a castrato. Airs de Nicola PORPORA, Leonardo LEO, Georg Friedrich HAENDEL, Johann Adolf HASSE, Giovanni Maria CAPELLI, Christoph Willibald GLUCK, Carl Heinrich GRAUN. Philippe JAROUSSKY, contre-ténor. Le Concert d'Astrée. Emmanuelle HAIM, direction. 1 CD Virgin 9524228.
Wolfgang Amadeus MOZART : Don Giovanni. Solistes. RIAS Kammerchor. Freiburger Barockorchester. René JACOBS, direction. 3 CD Harmonia Mundi HMC 901964.66.
Antonio VIVALDI : Double Concertos, RV 156, 535, 265, 531, 522 & 574. Akademie für Alte Musik Berlin. 1 CD Harmonia Mundi HMC 901975.
Joseph HAYDN : Les Sept dernières Paroles de Notre Rédempteur sur la Croix (version pour orchestre), Hob. XX:1. Francisco ROJAS, récitant. Le Concert des Nations. Jordi SAVALL, direction. 1 CD Alia Vox AVSA9854.
Johann Sebastian BACH : Cantates profanes, BWV 30b et BWV 207. Solistes. Les Chantres du centre de musique baroque de Versailles. Café Zimmermann. Gustav LEONHARDT, direction. 1 CD Alpha 118.
À venir :
Marin MARAIS : Sémélé. Solistes. Le Concert
Spirituel. Hervé NIQUET, direction. 2 CD à paraître chez Glossa.
Jean-Ferry REBEL : Ulysse.
Solistes. La Simphonie
du Marais. Hugo REYNE,
direction. 2 CD à paraître chez Musiques à la Chabotterie.




