Jeudi 30 Aout 2007
Promesses de l'Est
Par jardinbaroque, Jeudi 30 Aout 2007 à 20:50 GMT+2 dans Prima la musica !
Rien, a priori, ne pouvait laisser prévoir qu'un petit miracle se produirait en cette après-midi du 25 août 2007. On en était encore à discourir du sentiment de malaise laissé par le concert de 14 heures 30 que l'on avait quitté avec ce pincement au cœur propre aux attentes déçues (voir le billet Saveurs de Sablé) lorsqu'on est arrivé devant l'église de Meslay du Maine, que les organisateurs du Festival de Sablé avaient choisi pour accueillir le concert du jeune ensemble praguois Collegium Marianum, autour du thème « Voyage de Prague à Dresde ». Lors de la rencontre avec le public, organisée en fin de matinée dans le cadre des « Jardins secrets » du festival, on avait eu l'occasion d'entendre la flûtiste et chef d'ensemble Jana Semerádová expliquer le fil conducteur d'un programme intelligemment construit autour des échanges entre deux des plus brillantes cours musicales de la première moitié du XVIIIe siècle, et dont l'affiche, proposant œuvres plus et moins connues, avait de quoi faire saliver l'amateur.
Peu avant le début du concert,
c'est néanmoins une angoisse diffuse qui s'est installée, du fait de
l'acoustique impossible du lieu, réverbérée comme un hall de gare, donc peu
propice à la lisibilité de la ligne musicale. Pourtant, dès les premières
mesures du Double concerto pour violon, flûte traversière, cordes et basse
continue en mi mineur, attribué, selon les sources, ou à Johann David
Heinichen (1683-1729, cité comme auteur dans le manuscrit de Rostock), ou à
Georg Philipp Telemann (1681-1767, cité comme auteur dans les manuscrits de
Darmstadt et de Schwerin), l'ensemble empoigne cette musique avec une fougue et
une envie qui laissent toutes les versions connues au disque loin derrière.
L'interprétation est, de bout en bout, inspirée et contrastée, rêveuse dans le
premier adagio, tempétueuse dans le presto qui suit ; un
véritable dialogue s'instaure entre les deux solistes et avec le reste de
l'ensemble, Jana Semerádová, flûte à la fois légère et charnue, Riccardo
Masahide Minasi, violon d'une virtuosité toute italienne, avec le soutien d'une
basse continue d'une motricité et d'une souplesse impeccables. L'écho des
dernières notes évanoui, tandis qu'une salve d'applaudissements conquis éclate,
on reste éberlué par une vision aussi juste et aussi crânement défendue.
La suite du concert ne va faire
que confirmer et amplifier cette excellente première impression. Aussi à l'aise
dans l'atmosphère pastorale du Concerto en sol majeur extrait des Horæ
pomeridianæ (1720) de Jan Josef Ignác Brentner (1689-1742) que dans
l'effusion un brin narcissique du Concerto pour violon en ré majeur de
Josef Antonin Gurecky (1709-1769), où s'illustre, une fois encore, le
violoniste Riccardo Misahide Minasi, sonorité pleine et précision d'attaque
infaillible, le Collegium Marianum offre une palette de couleurs à la fois
fraîches et bien caractérisées, à mille lieues de certains orchestres à la
sonorité étriquée ou, au contraire, empesée. Un autre sommet est atteint avec
l'interprétation de la
Fantaisie Imitation des Caractères de la Danse de Johann Georg
Pisendel (1687-1755), où les jeunes praguois font jeu égal avec leurs valeureux
aînés du Freiburger Barockorchester - excusez du peu - en matière d'alacrité
rythmique et de rendu idiomatique de chacun des épisodes, tout en parvenant à
apporter à l'ensemble de la pièce un sentiment d'unité difficile à atteindre
compte tenu de son morcellement, signe d'une déjà belle maturité artistique. La
dernière œuvre est un Concerto pour flûte, cordes et basse continue en
sol majeur de Giuseppe Tartini (1692-1770), composé durant le séjour à
Prague, entre 1723 et 1726, du compositeur. L'œuvre a connu, il y a quelques
années, un enregistrement au violon (à l'époque baroque, les deux instruments
sont souvent considérés comme interchangeables) par Chiara Banchini et
l'Ensemble 415. Là encore, la comparaison tourne en faveur du Collegium
Marianum. Jana Semerádová à la flûte solo est enchanteresse ; volubile et
précise dans les mouvements rapides, caressante et mélancolique dans le
mouvement lent, elle habite et transfigure cette musique qui peut paraître,
sous des doigts moins inspirés, poliment académique. L'orchestre, plein de
rebond et de couleurs, fait, lui, prendre des rides à ses illustres
prédécesseurs, pourtant fort bons. Le public, dont l'enthousiasme est allé
crescendo après chaque pièce, éclate, à s'en faire rougir les paumes, en de
tonitruants bravos, et demande les musiciens, qui, visiblement étonnés
eux-mêmes de ce brillant succès, offrent deux rappels.
Au bilan, voici un ensemble jeune
(8 ans d'existence) qui porte en lui bien des promesses. La capacité d'écoute
mutuelle des musiciens qui le composent, la volonté et le plaisir évidents dont
ils font montre à redécouvrir et à interpréter un répertoire assez peu
fréquenté, l'intelligence de la mise en place du discours musical, le soin
apporté à la ligne, à la tension et à la couleur, la fraîcheur sans
superficialité de leur approche, sont des atouts importants, susceptibles de
les amener un jour à tutoyer certains excellents jeunes ensembles qui (trop)
lentement émergent sur la scène baroque, tels, par exemple, l'Orchestre baroque
de Bâle La Cetra
ou Gli Incogniti, dirigé par la superbe violoniste qu'est Amandine Beyer.Pour le moment, néanmoins, les deux disques du Collegium Marianum consacrés à la musique baroque praguoise du XVIIIe siècle ne sont pas distribués en France, et celui qu'ils ont consacré, avec le Collegium 1704, qui vient d'avoir l'honneur d'enregistrer la Missa Votiva de Jan Dismas Zelenka pour Zig-Zag Territoires au cours du Festival de Sablé, à Henrico Albicastro (c.1661-c.1730) n'est disponible que de façon très aléatoire. Et pourtant, si je vous dis que, par bien des aspects, le Collegium Marianum évoque le Musica Antiqua Köln du début des années 1980, ne penserez-vous pas qu'il est particulièrement regrettable que cet ensemble ne dispose pas d'une audience plus large, notamment via le disque ? C'est également mon opinion. Je vais vous faire un aveu : au moment de publier ce billet, je rêve qu'un membre d'un de ces remarquables petits labels indépendants qui, aujourd'hui, maintiennent le disque en vie quand les « poids lourds » se cantonnent maintenant trop souvent à un rôle de charognards, le lise lui aussi, et ait envie d'entendre et de soutenir cet ensemble. Il est des bonheurs qu'il ne faut surtout pas laisser filer.
Le concert du Collegium Marianum, « Voyage de Prague à Dresde », donné dans le cadre du Festival de Sablé le 25 août 2007, sera diffusé sur France Musique le mercredi 26 septembre 2007 à 16 heures.
Accompagnement musical :
Henrico ALBICASTRO (c.1661-c.1730),
Concerti a quattro, opus 7 (publication c.1704).
1. Concerto III en ut majeur, 4e mouvement : Allegro.
2. Concerto XII en fa mineur, 1er mouvement :
Affettuoso.
Collegium Marianum / Collegium 1704.
Riccardo Masahide MINASI, premier
violon.
Václav LUKS, clavecin &
direction.
2 CD Pan classics 510124-2.




