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Pachelbel, sans canon


Comme le rappelle judicieusement le verso du boîtier du disque dont il va être question ici, le tricentenaire, en 2006, de la mort de Johann Pachelbel (1653-1706) est passé presque totalement inaperçu, tout comme, d'ailleurs, le 250e anniversaire de la naissance de Thomas Linley junior (1756-1778) et de Joseph Martin Kraus (1756-1792) ; il est vrai qu'il est extrêmement difficile de faire de la concurrence à l'aura si romantique et si vendeuse de Mozart.

Pachelbel joue de malchance. Comment l'œuvre d'un compositeur aussi évidemment doué peut-elle se trouver résumée, aux yeux du plus grand nombre, à un Canon de trois minutes, utilisé, sans la Gigue qui l'accompagne, jusqu'à la nausée lors des cérémonies de mariage ? Triste postérité pour un homme qui de son vivant, jouissait d'un prestige conséquent, et dont un musicien de l'envergure de Johann Sebastian Bach se donna la peine de recopier et même d'ornementer, pour son usage personnel, quelques-unes des pièces pour orgue, mais qui, avant le milieu du XVIIIe siècle, si l'on en croit le critique et compositeur Johann Mattheson (1681-1764), était déjà largement oublié. Aujourd'hui encore, outre le Canon et Gigue en ré majeur qui, accommodé à toutes les sauces, est fréquemment enregistré, seules sa musique de chambre et ses compositions pour orgue connaissent sporadiquement les honneurs du disque. Le corpus de sa musique sacrée (une cinquantaine d'œuvres, dont environ 20 cantates et 2 messes, ces dernières, sauf erreur, toujours inédites) est, lui, beaucoup plus rarement exploré. C'est dire s'il convient de saluer l'éditeur Ricercar, qui a toujours œuvré avec ténacité et, souvent, bonheur en faveur de la (re)découverte de la musique baroque allemande, ainsi que le cornettiste et chef d'ensemble Jean Tubéry pour la réalisation d'une très recommandable anthologie, mêlant avec intelligence pièces d'orgue, motets et cantates. Il convient cependant de signaler que, contrairement à ce que sous-entend le texte figurant au revers du boîtier de l'album, la « lacune discographique » relative à la musique sacrée de Pachelbel avait déjà été en partie comblée par l'enregistrement, chez le non moins remarquable éditeur CPO, d'un beau volume de cantates pascales sous la direction de Roland Wilson (références en fin de billet), avec lequel le disque Ricercar présente, hélas, quelques doublons.

Élève, à Vienne, de l'organiste Johann Kaspar Kerll (1627-1693), lui-même formé principalement à Rome auprès de Giacomo Carissimi (1605-1674) et, peut-être, de Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Pachelbel a hérité de son maître une indéniable influence de la manière italienne, qu'il va peu à peu intégrer, dans ses compositions, à des éléments typiquement germaniques. Si, par exemple, ses œuvres d'orgue font la part belle à un art de la diminution dans lequel les Italiens étaient passés maîtres (Toccata en ut majeur), le compositeur va parallèlement développer et propager une forme assez neuve pour l'époque, la partita sur choral luthérien, sorte de thème et variations permettant à l'organiste de faire briller toutes les capacités de son instrument (Partita sur « Was Gott tut das ist wohlgetan »). Cette évolution est bien illustrée par le choix de pièces d'orgue figurant sur le disque, interprété avec beaucoup de finesse et une fantaisie savamment maîtrisée par David van Bouwel.

Cette double influence est également patente dans les pièces vocales, qui acclimatent des éléments nettement ultramontains, comme l'utilisation d'effets musicaux à portée descriptive ou une écriture marquée par le stile concertato, à des structures solidement ancrées dans la musique religieuse allemande, tel le motet à huit voix en double chœur, formes bien représentées chez la génération des géants musicaux du début du XVIIe siècle que furent Heinrich Schütz (1585-1672), Johann Hermann Schein (1586-1630) et Samuel Scheidt (1587-1654). Les deux motets présentés ici, interprétés à un chanteur par partie, sont des petits bijoux de jubilation fervente et intimiste particulièrement réussis. Le domaine où Pachelbel se montre cependant le plus innovant est celui de la cantate, qui, grâce à lui et à ses contemporains, tels Dietrich Buxtehude (c.1637-1707), est en train de prendre la forme « classique » dont le grand représentant sera JS Bach. Les trois cantates présentées dans le disque ont en commun un usage du choral luthérien pensé comme élément unificateur de l'ensemble, une émancipation grandissante des instruments (voir, par exemple, dans la cantate Christ lag in Todesbanden, l'illustration instrumentale en style de bataille du verset « Es war ein wunderlicher Krieg »), une écriture de plus en plus raffinée et exigeante pour les chanteurs, autant d'éléments dont Bach fera son miel quelques décennies plus tard. Il suffit d'ailleurs d'écouter en parallèle les Christ lag in Todesbanden de Pachelbel et de Bach (BWV 4), pour réaliser la dette du second envers le premier et mesurer plus justement l'influence de la musique de Pachelbel, que des liens amicaux étroits unissaient à la famille Bach, sur les années d'apprentissage du jeune Johann Sebastian.

Il n'y a presque que des louanges à délivrer aux forces réunies par Jean Tubéry dans ces cantates, dont il a choisi de donner une interprétation avec chœur. Le Chœur de chambre de Namur, ici à 12 chanteurs, est solide, mais d'une grande légèreté de touche, conférant à ses interventions une densité et une souplesse appréciables. Les mêmes remarques valent d'ailleurs pour les voix solistes, qu'elles soient assurées par des membres du chœur ou par les deux « invités », Claire Lefilliâtre et Hans Jörg Mammel ; le choix d'interpréter l'ensemble des œuvres vocales dans une perspective esthétique lumineuse fonctionne parfaitement avec cette équipe. L'orchestre Les Agrémens délivre, lui aussi, de très belles couleurs. Il fait preuve d'une remarquable cohésion, et développe des sonorités soyeuses tout à fait délectables, tout en se montrant capable, au moment voulu, de se montrer acéré, voire véhément. Toutes ces estimables individualités sont parfaitement mises en valeur et soudées par la direction de Jean Tubéry, dont les amateurs de musique baroque connaissent bien la qualité du travail. Ici encore, son goût de la précision, son sens du rebond rythmique ainsi que ses capacités à laisser s'exprimer pleinement le chant en imposant des tempos allants mais jamais précipités font mouche. La seule minime réserve tient à l'instrumentation retenue par le chef dans la cantate Jauchzet dem Herrn, où la paire de hautbois prévue par Pachelbel est remplacée par deux cornets à bouquin, sous le prétexte, un rien léger, que le hautbois était assez peu répandu à l'époque. Ce choix est, à mon sens, doublement gênant, car, outre qu'il prive la cantate d'un certain parfum français assez rare dans le répertoire sacré allemand de cette époque (il est possible que cette cantate date des dix dernières années de la vie du compositeur), il est assez peu probable qu'un musicien aussi sensible à la couleur instrumentale que Pachelbel ait prévu, dans une de ses œuvres, une instrumentation matériellement irréalisable. Les curieux se reporteront à l'enregistrement dirigé par Roland Wilson pour entendre cette œuvre dans sa version « originale ».

En dépit de cette remarque, voici un disque particulièrement recommandable pour qui souhaite entendre des œuvres sacrées de Pachelbel dans des conditions optimales. Contrairement à ce qu'ont écrit certains critiques français, je ne trouve pas qu'il dépasse de beaucoup celui de Wilson ; si le Christ lag in Todesbanden de Tubéry est effectivement plus réussi, leurs visions de Jauchzet dem Herrn font, à mon avis, jeu égal, le reste des deux programmes étant différent. Aussi, si je conseille sans hésiter le disque Ricercar, je ne peux qu'inciter les amoureux de cette musique à faire également l'acquisition de l'album paru chez CPO.


Johann PACHELBEL (1653-1706) :

Cantates, motets & pièces d'orgue. Claire LEFILLIÂTRE, soprano. Hans Jörg MAMMEL, ténor. David van BOUWEL, orgue. Chœur de chambre de Namur. Les Agrémens. Jean TUBÉRY, direction. 1 CD Ricercar RIC 255.

Extrait proposé :

En tête du billet :
Jauchzet dem Herrn, motet pour double chœur et basse continue.

Cantates de Pâques. La Capella Ducale. Musica Fiata. Roland WILSON, direction. 1 CD CPO 999 916-2.

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