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Le retour des Grenades


Il aura fallu attendre cinq longues années avant de voir apparaître un nouvel album de Mala Punica. Rares sont les ensembles de musique ancienne qui peuvent se targuer d'avoir réalisé un parcours sans faute en alignant des productions discographiques toujours plus ambitieuses et soignées. Pourtant, les faits sont là : les sept disques enregistrés par le flûtiste à bec et directeur musical Pedro Memelsdorff et son équipe sont impeccables, indispensables même à qui veut se familiariser avec la musique italienne de la fin du XIVe siècle. Il est donc d'autant plus scandaleux que plus aucun volume de leur discographie ne soit actuellement disponible, qu'il s'agisse des enregistrements publiés chez Arcana, Erato ou Harmonia Mundi, quand certains disques médiocres mais plus vendeurs sont, eux, régulièrement réédités. À un moment où nombre de parutions inutiles monopolisent l'espace de plus en plus restreint consacré à la musique dite « classique » dans les magasins dédiés, paraît-il, à la vente de produits culturels, ce Faventina courageusement publié par Ambroisie est plus qu'une heureuse surprise : une aubaine.

Le manuscrit 117 conservé à la Bibliothèque communale de Faenza, plus connu sous l'appellation Codex Faenza, contient cinquante diminutions instrumentales [écriture ou improvisation qui consiste à « diminuer » des valeurs rythmiques longues provenant d'une ligne mélodique, le plus souvent vocale] notées en tablature, dont la partie profane a déjà fait l'objet d'enregistrements partiels. Réalisé par quatre copistes travaillant dans un même atelier du Centre-Nord de l'Italie dans les deux premières décennies du quattrocento (le XVe siècle italien), ce recueil, remanié entre 1473 et 1474 par le carme Johannes Bonadies, rassemble un matériel musical original qui remonte en grande partie aux dernières décennies du XIVe siècle. Grâce aux technologies modernes, Pedro Memelsdorff a pu bénéficier de la récupération non seulement de sections altérées, mais aussi d'un morceau complet (Kyrie Orbis factor, f. 62r-v et 26r), effacés par la technique du palimpseste [grattage de l'écriture préexistante d'un manuscrit en vue de sa réutilisation] ; il a également procédé à un réexamen scientifique des pièces contenues dans le manuscrit, à la lumière, notamment, des trouvailles codicologiques et de son expérience dans le domaine du contrafactum [adaptation d'un texte nouveau à une musique existante]. Les conclusions qu'il en tire, exposées avec clarté dans le livret accompagnant le disque, sont assez révolutionnaires, car elles tendent à prouver que l'improvisation polyphonique sur le grégorien et la pratique collective de diminutions instrumentales dans le répertoire sacré sont bien plus répandues dans la musique tardo-médiévale qu'on ne le pense habituellement. C'est, entre autres, ce postulat qu'illustre Faventina, qui montre qu'une théorie musicologique peut véritablement s'incarner, pour peu qu'elle se retrouve entre les mains d'artistes ayant le souci et les capacités de la faire vivre.

Ce qui aurait pu n'être, en effet, qu'une froide exécution sur des constructions purement intellectuelles, aussi solides soient-elles, se trouve en effet transcendé par les chanteurs et les instrumentistes de Mala Punica. Le résultat sonore est, non seulement fascinant, enivrant même, mais, surtout, il sonne extraordinairement juste. Le piège de ce genre de réalisation peut être de verser, à trop chercher à prouver, dans un systématisme un peu sec ; ici, rien de tel. L'ensemble teste toutes les configurations interprétatives possibles, cantus planus (plain-chant), cantus binatim (plain-chant accompagné de polyphonies simples), cantus alternatim (alternance entre plain-chant, cantus binatim et élaborations instrumentales) savamment associés ou opposés, et transforme chaque essai en réussite. A la fois décantée et pleine de surprises jusque dans le moindre ornement, la réalisation de Mala Punica s'impose par le soin apporté au rendu rythmique, qui n'a rien à envier aux musiques de danse de l'époque, par la souplesse des voix, par une prise de risques permanente, cette saine audace qui séduit l'auditeur en même temps qu'elle met à mal ses anciens repères. Elle permet également de montrer à quel point musique sacrée et profane peuvent s'interpénétrer pour se féconder mutuellement. Soulignons, enfin, le soin extrême apporté à la réalisation instrumentale, qui est un chatoiement permanent de couleurs, au sein duquel se détache la sonorité si particulière des deux clavicymbala (un ancêtre médiéval du clavecin) reconstruits pour l'occasion d'après les dessins, remontant aux années 1440, d'Arnold van Zwolle.

Bien sûr, et ce point est souligné par Pedro Memelsdorff, il ne saurait y avoir de certitude absolue dans l'interprétation d'un répertoire consigné miraculeusement il y a plus de six cents ans ; ce disque, aussi réussi soit-il, n'est qu'une proposition, une possibilité de réalisation, comme tout ce qui relève de musique ancienne. Il est, en revanche, évident que la voie proposée ici par Mala Punica, à moins d'être, preuves en main, battue en brèche, ne saurait être  maintenant ignorée des interprètes de musique italienne tardo-médiévale. Pedro Memelsdorff déclarait récemment que « l'attitude primordiale face à cette musique » est de « "déconstruire" la polyphonie » ; on peut, en effet, voir dans son travail un écho de la devise alchimique Solve et coagula [dissous et coagule], et on aimerait croire que, grâce à lui, les musiques anciennes vont enfin révéler tous les ors qu'elles recèlent.


Faventina. La musique liturgique du Codex Faenza 117 (1380-1420).

Mala Punica.
Pedro MEMELSDORFF, flûte à bec & direction.
1 CD Ambroisie AM 105.


Extraits proposés :

En tête du billet :

Kyrie « Orbis factor », ff. 62r-62v

Ci-dessous:

Sicut erat in principio, contrafactum sur la basse danse
Soventt mes pas (Manuscrit BM Cotton Titus A XXVI
de Londres, années 1440), f. 94v

 

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