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Presque magique

Pour l'amateur de musique française du XVIIIe siècle, le nom de Jean-Féry Rebel (1666-1747) reste principalement attaché la Suite pour orchestre Les Elémens (1737), dont le premier mouvement, « Le Chaos », surprend encore aujourd'hui par l'audace de ses harmonies, ainsi qu'à deux livres de sonates pour violon et basse continue (1712 et 1713) très représentatives de la fascination qu'exerça la musique italienne sur les compositeurs parisiens du temps. Les caractéristiques de la musique instrumentale de Rebel, inventive, audacieuse, flirtant même parfois avec une bizarrerie particulièrement stimulante allaient-elles irriguer également cet Ulysse proposé, sauf erreur, en première mondiale par la Simphonie du Marais sous la direction d'Hugo Reyne ?

Créé le 23 janvier 1703 à l'Académie royale de musique, Ulysse a été un échec, puisqu'il a été retiré au bout de dix représentations, ce qui est, d'ailleurs, loin d'être exceptionnel au début du XVIIIe siècle, tant il semble que le souvenir de Lully ait longtemps représenté un sérieux handicap pour les compositeurs d'opéras qui ont suivi. Et c'est bien dans le sillon du compositeur fétiche de Louis XIV que s'inscrit Ulysse. Là où l'on pouvait s'attendre à un opéra-ballet où tant son talent naturel d'orchestrateur que le goût du jour pouvaient l'entraîner, Rebel produit une tragédie lyrique tout à fait traditionnelle, de coupe comme de propos. Révérence envers celui qui fut son protecteur ? Peur de produire une œuvre que trop d'originalité aurait desservie ? Quoi qu'il en soit, voici un opéra qui, s'il n'est pas éminemment personnel, présente bien des intérêts. Si le livret assez pâle d'Henry Guichard fait la part belle aux magies de Circé tout en se cantonnant à des sentiments assez convenus, la mise en musique est, elle, pleine de trouvailles délicieuses. C'est, en effet, à l'orchestre qu'incombe la charge de dynamiser un texte qui ne manquerait pas de susciter, sinon, un ennui certain. Rebel, en fin connaisseur des possibilités techniques de l'ensemble instrumental à sa disposition, lui insuffle, dès l'Ouverture, une remarquable tension dramatique, perceptible, par exemple, tant dans la goguenardise des Sauvages (Prologue) ou l'emportement des Furies (Acte II, scène 6) que dans la méditation d'Orphée (Prologue) ou la plainte de Pénélope (Acte I, scène 4).

On aimerait louer sans aucune réserve cette parution discographique qui vient couronner un travail préparatoire remarquable. Saluons donc, pour commencer, les recherches de bénédictin d'Hugo Reyne et de Claire Guillemain, qui ont reconstitué la partition à partir de l'édition imprimée et des parties séparées manuscrites conservées à Uppsala. Fêtons aussi comme il se doit le chœur et l'orchestre qui constituent La Simphonie du Marais, l'un pour sa belle tenue vocale, l'autre pour sa palette de couleurs, les deux pour leur cohésion d'ensemble et leur aptitude à répondre instantanément aux options choisies par leur chef. Sur le plan tant choral qu'instrumental, cette réalisation s'avère être de la très belle ouvrage. Les relatives déceptions viennent des solistes, dont le niveau va du très bon au moyen, avec une réserve majeure concernant, hélas, la prestation de Guillemette Laurens, qui, si elle sait incarner une Circé à la théâtralité crédible, souffre, en revanche, d'évidentes limites vocales, peut-être dues à un rôle qui expose trop sa tessiture : émission parfois forcée, tenues aléatoires, enlisements qui gâtent la lisibilité du texte. Ces petits accrocs passent sans doute au concert, mais se révèlent, au disque, réellement gênants. L'Ulysse de Bertrand Chuberre est, en revanche, mieux chantant, mais émotionnellement un peu neutre. La bonne surprise vient de la Pénélope de Stéphanie Révidat, dont l'implication dramatique sait transformer d'éventuelles légères faiblesses vocales en vecteurs d'émotion ; la scène 4 de l'Acte I « Souffrirais-je toujours » est, par exemple et en dépit de sa brièveté, d'une humanité poignante. Les seconds rôles sont tout à fait honorables, avec une mention spéciale pour Vincent Lièvre-Picard, qui assume à lui seul cinq personnages différents, en parvenant à préserver l'identité de chacun, même si on le sent plus à l'aise dans la peau du confident d'Ulysse, Euriloque, que dans celle d'Orphée. La direction d'Hugo Reyne, souple et précise, fait merveille dans toutes les pièces tendres mais sait aussi animer, à quelques exceptions près (II, 6 ou V, 8), les épisodes plus illustratifs ou dramatiques ; on lui reprochera peut-être de manquer un peu de cette poigne de fer qui caractérise Hervé Niquet, qui agrippe la musique pour ne la lâcher qu'après l'accord final, mais ce serait être injuste envers un chef qui cultive une veine plus sensible et tempérée convenant aussi parfaitement à la musique française du Grand Siècle, manière en laquelle il est permis de voir la descendance de celle du William Christie de la grande époque.

Cette parution, en dépit de ses quelques faiblesses, séduira donc sans doute les amateurs d'opéra baroque ; elle représente, en revanche, un jalon à connaître absolument pour tous ceux que passionne la musique du la fin de règne de Louis XIV. Souhaitons encore de belles découvertes à la Simphonie du Marais et à son chef, qui, plus que jamais, s'imposent comme d'importants et valeureux défricheurs d'un répertoire qui, s'il bénéficie d'un impact médiatique grandissant, Versailles oblige, demeure encore imparfaitement exploré.

Jean-Féry REBEL (1666-1747),
Ulysse
, tragédie lyrique en un prologue et cinq actes (1703).

Solistes. La Simphonie du Marais.

Hugo REYNE, direction.

2 CD Musique à la Chabotterie 605003.


Extraits proposés :

En tête du billet :
Ouverture.


Acte I, scène 4
 :
Pénélope : « Souffrirais-je toujours »

Stéphanie RÉVIDAT, dessus.

 
Acte IV, scène 4 :
Ulysse et Euriloque : « Circé met le comble à nos maux »

Bertrand CHUBERRE, basse-taille (Ulysse)
Vincent LIÈVRE-PICARD, haute-contre (Euriloque)

 
Acte V, scène 6 :
Passacaille.

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