Vendredi 9 Novembre 2007
Le retour des Grenades
Par jardinbaroque, Vendredi 9 Novembre 2007 à 18:47 GMT+2 dans Prima la musica !
Il aura fallu attendre cinq
longues années avant de voir apparaître un nouvel album de Mala Punica. Rares
sont les ensembles de musique ancienne qui peuvent se targuer d'avoir réalisé
un parcours sans faute en alignant des productions discographiques toujours
plus ambitieuses et soignées. Pourtant, les faits sont là : les sept
disques enregistrés par le flûtiste à bec et directeur musical Pedro
Memelsdorff et son équipe sont impeccables, indispensables même à qui veut se
familiariser avec la musique italienne de la fin du XIVe siècle. Il
est donc d'autant plus scandaleux que plus aucun volume de leur discographie ne
soit actuellement disponible, qu'il s'agisse des enregistrements publiés chez
Arcana, Erato ou Harmonia Mundi, quand certains disques médiocres mais plus
vendeurs sont, eux, régulièrement réédités. À un moment où nombre de parutions
inutiles monopolisent l'espace de plus en plus restreint consacré à la musique
dite « classique » dans les magasins dédiés, paraît-il, à la vente de
produits culturels, ce Faventina courageusement publié par Ambroisie est
plus qu'une heureuse surprise : une aubaine.
Le manuscrit 117 conservé à la Bibliothèque
communale de Faenza, plus connu sous l'appellation Codex Faenza,
contient cinquante diminutions instrumentales [écriture ou improvisation qui
consiste à « diminuer » des valeurs rythmiques longues provenant
d'une ligne mélodique, le plus souvent vocale] notées en tablature, dont la
partie profane a déjà fait l'objet d'enregistrements partiels. Réalisé par
quatre copistes travaillant dans un même atelier du Centre-Nord de l'Italie
dans les deux premières décennies du quattrocento (le XVe siècle
italien), ce recueil, remanié entre 1473 et 1474 par le carme Johannes
Bonadies, rassemble un matériel musical original qui remonte en grande partie
aux dernières décennies du XIVe siècle. Grâce aux technologies
modernes, Pedro Memelsdorff a pu bénéficier de la récupération non seulement de
sections altérées, mais aussi d'un morceau complet (Kyrie Orbis factor,
f. 62r-v et 26r), effacés par la technique du palimpseste [grattage de
l'écriture préexistante d'un manuscrit en vue de sa réutilisation] ; il a
également procédé à un réexamen scientifique des pièces contenues dans le
manuscrit, à la lumière, notamment, des trouvailles codicologiques et de son
expérience dans le domaine du contrafactum [adaptation d'un texte
nouveau à une musique existante]. Les conclusions qu'il en tire, exposées avec
clarté dans le livret accompagnant le disque, sont assez révolutionnaires, car
elles tendent à prouver que l'improvisation polyphonique sur le grégorien et la
pratique collective de diminutions instrumentales dans le répertoire sacré sont
bien plus répandues dans la musique tardo-médiévale qu'on ne le pense
habituellement. C'est, entre autres, ce postulat qu'illustre Faventina,
qui montre qu'une théorie musicologique peut véritablement s'incarner, pour peu
qu'elle se retrouve entre les mains d'artistes ayant le souci et les capacités
de la faire vivre.
Ce qui aurait pu n'être, en
effet, qu'une froide exécution sur des constructions purement intellectuelles,
aussi solides soient-elles, se trouve en effet transcendé par les chanteurs et
les instrumentistes de Mala Punica. Le résultat sonore est, non seulement
fascinant, enivrant même, mais, surtout, il sonne extraordinairement juste. Le
piège de ce genre de réalisation peut être de verser, à trop chercher à
prouver, dans un systématisme un peu sec ; ici, rien de tel. L'ensemble
teste toutes les configurations interprétatives possibles, cantus planus
(plain-chant), cantus binatim (plain-chant accompagné de polyphonies
simples), cantus alternatim (alternance entre plain-chant, cantus
binatim et élaborations instrumentales) savamment associés ou opposés, et
transforme chaque essai en réussite. A la fois décantée et pleine de surprises
jusque dans le moindre ornement, la réalisation de Mala Punica s'impose par le
soin apporté au rendu rythmique, qui n'a rien à envier aux musiques de danse de
l'époque, par la souplesse des voix, par une prise de risques permanente, cette
saine audace qui séduit l'auditeur en même temps qu'elle met à mal ses anciens
repères. Elle permet également de montrer à quel point musique sacrée et
profane peuvent s'interpénétrer pour se féconder mutuellement. Soulignons,
enfin, le soin extrême apporté à la réalisation instrumentale, qui est un
chatoiement permanent de couleurs, au sein duquel se détache la sonorité si
particulière des deux clavicymbala (un ancêtre médiéval du clavecin)
reconstruits pour l'occasion d'après les dessins, remontant aux années 1440,
d'Arnold van Zwolle.
Bien sûr, et ce point est souligné par Pedro Memelsdorff, il ne saurait y avoir de certitude absolue dans l'interprétation d'un répertoire consigné miraculeusement il y a plus de six cents ans ; ce disque, aussi réussi soit-il, n'est qu'une proposition, une possibilité de réalisation, comme tout ce qui relève de musique ancienne. Il est, en revanche, évident que la voie proposée ici par Mala Punica, à moins d'être, preuves en main, battue en brèche, ne saurait être maintenant ignorée des interprètes de musique italienne tardo-médiévale. Pedro Memelsdorff déclarait récemment que « l'attitude primordiale face à cette musique » est de « "déconstruire" la polyphonie » ; on peut, en effet, voir dans son travail un écho de la devise alchimique Solve et coagula [dissous et coagule], et on aimerait croire que, grâce à lui, les musiques anciennes vont enfin révéler tous les ors qu'elles recèlent.
Faventina. La musique liturgique du Codex Faenza 117 (1380-1420).
Mala Punica.
Pedro MEMELSDORFF, flûte à bec
& direction.
1 CD Ambroisie AM 105.
Extraits proposés :
En tête du billet :
Kyrie « Orbis factor », ff. 62r-62v
Ci-dessous:
Sicut erat in principio, contrafactum
sur la basse danse
Soventt mes pas (Manuscrit BM Cotton Titus A XXVI
de Londres, années 1440), f. 94v




