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Ludwig deuxième

 
Philipp Otto RUNGE (1777-1810),
Le matin
, 1808.
Huile sur toile, Hamburg, Kunsthalle.

Laissons là les querelles esthétiques et réjouissons-nous du nouveau projet discographique qu'entame le courageux label CPO, maintes fois salué ici pour son travail de défrichage de répertoires méconnus. Le nom de Louis  (né Ludwig) Spohr (1784-1859) n'est pas ignoré du mélomane curieux, mais, pour le grand public, il demeure, à l'instar de celui de Ferdinand Ries (1784-1838), occulté par la grande ombre de son contemporain Ludwig van Beethoven (1770-1827), dont, contrairement à Ries, qui vouait au maître de Bonn une sincère admiration, il attaqua assez rudement les conceptions musicales. La postérité a tranché, et, aujourd'hui, tout le monde connaît l'incipit de la 5e de Beethoven, auquel Spohr reprochait de manquer de « la dignité pourtant requise au début d'une symphonie ».

Spohr, violoniste virtuose, après avoir été en poste à Gotha (1805-1813), Vienne (1813-1815) et Francfort sur le Main (1817-1819), fut choisi, en 1822, comme maître de chapelle de Kassel où il resta jusqu'à sa mort en 1859. Considéré de son vivant, comme le plus grand compositeur allemand après Beethoven, il est l'auteur d'un catalogue fourni d'où émerge un massif de dix symphonies, composées entre 1811 et 1857. Il n'a pas échappé aux contemporains que ces œuvres représentaient une sorte d'antithèse de l'esthétique beethovénienne, Spohr étant regardé comme le tenant d'un style néoclassique fondé sur l'harmonie et la dignité, aux antipodes des foucades de son glorieux aîné. Le pas serait vite franchi de voir dans cette musique savamment contrôlée un abîme d'ennui et de sécheresse émotionnelle.
Il n'en est rien, et dès l'introduction de la 3e Symphonie en ut mineur, op.78 (1828), il est patent que Spohr est bien autre chose qu'un vieux radoteur stérile. Certes, la clarté formelle de cette œuvre s'appuie indubitablement sur les modèles fixés par Mozart et surtout Haydn, mais il est également évident que la fougue, parfois ponctuée de ricanements sardoniques, du premier mouvement, le lyrisme maîtrisé et nostalgique du second avec ses brefs appels de cors, les ombres inquiétantes, aux cordes, qui luttent, dans le Scherzo, avec la lumière des instruments à vent, peuvent eux, faire songer à l'univers fantastique développé par ETA Hoffmann (1776-1822). Si la syntaxe reste peu ou prou classique, le résultat penche, lui, indubitablement vers un romantisme de bon aloi. Seul le Finale, pièce de virtuosité enjouée et brillante, regarde vraiment vers le passé, et n'est pas sans rappeler les Symphonies Londoniennes de Haydn.
Paradoxalement, la Symphonie n°10 en mi bémol majeur, WoO 8 (1857), dernière œuvre de Spohr dans ce genre, marque, elle, un véritable retour aux sources classiques, une sorte de manifeste décanté de l'esthétique du compositeur. Dès le premier mouvement, les références à Haydn sont évidentes pour ce qui est du traitement du matériau thématique même si le rendu final fait plutôt songer à Mendelssohn (1809-1847) qu'il s'agisse du caractère d'ouverture solennelle de l'Allegro initial ou de la calme fluidité, ombrée de çà et là de douce mélancolie, du deuxième mouvement. Le Scherzo, menuet au sourire élégant qui ne dit pas son nom, et le Finale, lapidaire et obstinément monothématique, eux, sonnent comme un ultime salut au maître d'Esterhaza.
L'Ouverture en fa majeur, WoO 1 (1819), combine, elle, le caractère sombre et orageux du romantisme allemand avec une clarté formelle là encore toute classique. Il s'agit d'une pièce remarquable et, au sens propre du terme, dramatique, d'un élan théâtral indéniable, fortement contrastée et d'un esprit somme toute assez beethovénien, ce qui démontre qu'on peut n'être pas d'accord avec la manière d'un compositeur tout en se laissant gagner par au moins une part de son message.

CPO a choisi de confier la réalisation de ce premier volume d'une intégrale à venir des symphonies et ouvertures de concert de Louis Spohr, basée sur la nouvelle édition critique de Bert Hagels, à l'orchestre philharmonique de la NDR, dirigé par Howard Griffiths. Le résultat est particulièrement convaincant. Certes, l'écriture même de Spohr aurait, à mon sens, très bien supporté une lecture plus « historiquement informée » que celle que délivre un orchestre sur instruments modernes à l'effectif conséquent. Ceci dit, il serait vain de bouder le plaisir qui nous est offert ici ; les tempos choisis sont alertes, les textures transparentes, les couleurs belles et variées. Le chef défend une vision contrastée mais très équilibrée, qui permet à la musique de trouver son juste poids, entre emportement romantique et sérénité classique. Les mouvements lents, toujours délicats à gérer avec une formation de cette dimension, sont vraiment réussis, sans empâtements préjudiciables, mais avec une respiration ample qui met bien en valeur l'émotion qu'ils véhiculent. Une belle découverte, donc, dans une interprétation de haut niveau, lequel, espérons-le, se maintiendra dans les prochains volumes.

Louis SPOHR (1784-1859) : Symphonies, volume 1 (nos 1 et 10, Ouverture WoO 1).
NDR Radiophilharmonie

Howard GRIFFITHS, direction.

1 CD CPO 777 177-2.

Extraits proposés :

En tête de billet :
Symphonie n°3 en ut mineur
, opus 78 :
1er mouvement : Andante Grave. Allegro.

Ci-dessous :
Ouverture en fa majeur
, WoO 1 :
Adagio molto - Allegro vivace.

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