Vendredi 13 Juin 2008
Simple ferveur
Par jardinbaroque, Vendredi 13 Juin 2008 à 20:38 GMT+2 dans Prima la musica !

Carl Gustav CARUS (1789-1869),
Église au crépuscule, c.1820-1825.
Huile sur toile, Paris, Musée du
Louvre.
La musique sacrée de Franz Schubert (1797-1828) n'est pas, du moins pour le grand public, la partie la plus connue de sa production, éclipsée par ses chefs d'œuvre dans les domaines du Lied ou de la musique de chambre. Jusqu'ici, c'est la Messe en la bémol majeur (D678, 1822) qui avait connu la meilleure fortune discographique, mais il semble bien, à l'aune des récents enregistrements, que la Messe en mi bémol majeur, D950, composée en juin 1828, connaisse un certain regain d'intérêt. Après la réussite de Claudio Abbado, qui livrait, en 1988 (Deutsche Grammophon 423 088-2), une vision de l'œuvre d'un impact émotionnel indiscutable, la version testamentaire, partiale mais passionnante, de Carlo Maria Giulini (Sony SMK 87869, 1995), et la réédition de l'enregistrement historique (1960), d'une humanité prégnante jusque dans ses imperfections, d'Erich Leinsdorff (Testament SBT1111, 1997), la messe, si vous me pardonnez cette facilité de langage, semblait être dite, et il n'y avait sans doute pas grand chose à attendre de l'enregistrement de Richard Hickox, publié il y a quelques semaines par Chandos.

Grossière erreur, car voici un disque de très haute tenue qui, s'il n'abolit pas le statut de référence de celui d'Abbado, constitue, à ce jour, la meilleure alternative possible à sa proposition. Interpréter la Messe D950 de Schubert sur instruments « d'époque » n'est certes pas une première, puisque l'expérience a déjà été tentée, notamment par Bruno Weil (Sony « Vivarte », SK66255, 1995), avec un résultat, à mon sens, largement moins probant que dans ses enregistrements de la musique sacrée de Haydn (1732-1809). Hickox qui a réalisé, à la tête de son Collegium Musicum 90, dont le premier violon et co-fondateur n'est autre que Simon Standage, l'intégrale « historiquement informée » la plus intéressante des messes de Haydn, a, lui, parfaitement compris que si la musique du premier romantisme réagissait contre l'esthétique classique, elle en constituait également un prolongement. Sa version, aux effectifs allégés mais pas étiques, est ainsi d'une lisibilité polyphonique et d'une fermeté de ligne exemplaires ; elle rend parfaitement justice tant à l'élan romantique de l'œuvre qu'aux réminiscences bachiennes qui la parcourent (« Cum Sancto Spiritu » du Gloria, Agnus Dei). Mais ce qui différencie, à mon avis, le plus nettement cette vision de celles qui l'ont précédé, c'est la justesse historique du point de vue interprétatif du chef. En effet, la puissance évocatrice de nombre de passages de cette messe regarde loin vers l'avenir, avant-coureurs des compositions religieuses, par exemple, d'Anton Bruckner (1824-1896), ce qui conduit bien des chefs à tirer naturellement l'interprétation vers une esthétique postromantique. Hickox, lui, tout en se souvenant des ultimes messes de Haydn, confère à la Messe D950 des élans plus beethovéniens - Beethoven achève sa Missa Solemnis en 1823 - que brucknériens, évitant ainsi ce type de contresens. Prenant le parti d'une clarté expressive qui jamais n'exclut l'émotion, mais fait, au contraire, saillir avec beaucoup d'intensité les ombres menaçantes qui émaillent la partition (« Et incarnatus est » du Gloria), Hickox fait de l'œuvre un voyage palpitant, au sens physiologique du terme, lui conférant, par un choix particulièrement judicieux en matière de tempos et de gradations rythmiques et émotionnelles, une tension qui jamais ne se relâche, y compris dans les moments les plus effusifs, comme le Benedictus. Et la ferveur, me direz-vous ? Écoutez la supplication d'inquiétude et de tendresse mêlées du Kyrie. Les adeptes de macérations sulpiciennes, parfaitement étrangères, au demeurant, à l'univers schubertien, en seront pour leurs frais, mais ceux pour qui intériorité ne rime pas avec affaissement sirupeux apprécieront.

Un mot, pour finir, de l'équipe réunie pour l'enregistrement, qui n'appelle que des éloges, qu'il s'agisse du chœur, impeccable de mise en place et de réactivité, de l'orchestre qui déploie de superbes couleurs et participe pleinement au discours, ou des solistes, excellents et impliqués. Au bilan, un splendide hommage à Schubert et un grand disque de musique sacrée, qui s'impose, aux côtés d'Abbado mais dans une optique différente, au sommet de la discographie.
Franz SCHUBERT (1797-1828) : Messe en mi bémol majeur, D950, pour solistes, chœur et orchestre.
Susan GRITTON, soprano, Pamela Helen STEPHEN, mezzo-soprano, Mark PADMORE, ténor, James GILCHRIST, ténor, Matthew ROSE, basse.
Collegium Musicum 90.
Richard HICKOX, direction.
1 CD Chandos « Chaconne » CHAN 0750 (2008).
Extraits proposés :
En tête du billet :
Credo : « Et
incarnatus est »
Ci-dessous :
Benedictus.




