Par jardinbaroque, Samedi 28 Juin 2008 à 15:42 GMT+2 dans Prima la musica !
Alexander ROSLIN (1718-1793), La dame au voile, 1768. Huile sur toile, Stockholm,
Nationalmuseum.
Il a souvent été question ici de
Joseph Martin Kraus (1756-1792), contemporain exact de Mozart, mort un an,
presque jour pour jour, après lui, mais dont la réelle redécouverte ne date que
du tournant des années 1990, grâce, notamment, aux mémorables enregistrements
du Concerto Köln (deux volumes de symphonies chez Capriccio, 10396 et 10430),
auxquels ont fait suite des réalisations plus ou moins abouties d'autres
ensembles. Après un 250e anniversaire de naissance complètement
occulté par les festivités douteuses organisées autour de l'indéboulonnable
« divin » Wolfgang, voici qu'arrivent sur le marché deux disques
consacrés à des œuvres dont une large part demeurait, à ma connaissance,
jusqu'ici inédite. Pour des raisons sur lesquelles nous jetterons un voile
pudique, le second, consacré à la musique de scène d'Amphitryon,
disponible depuis presque un mois en Allemagne, ne sera distribué en France que
début août ; voici, en attendant, quelques lignes sur le premier volume,
paru il y a quelques jours.
Essentiellement consacré à quatre
cantates profanes italiennes sur des textes de Pietro Metastasio (Métastase,
1698-1782), sans doute le librettiste le plus prolifique du XVIIIe
siècle, cet enregistrement propose également des extraits de la musique de
scène d'Olympie, pièce de Voltaire représentée à Stockholm en janvier
1792 dans une traduction de Johan Henrik Kellgren (1751-1795). On retrouve dans
ces pages instrumentales toute la sombre véhémence qui est une des marques de
fabrique du meilleur Kraus, dont la musique se nourrit souvent de drame, dans
toutes les acceptions du terme. Profondément marqué par le Sturm und Drang
qui fleurit en Allemagne entre 1765 et 1775-80 environ, le compositeur en
portera les stigmates jusqu'à la fin de sa trop courte carrière ; l'Ouverture,
qui se souvient de Gluck, est, ainsi, un modèle du genre, avec son ré mineur
angoissé, sa progression heurtée et haletante, son atmosphère étouffante,
tandis que l'Andantino, lui, avoue ses attaches haydniennes - les deux
musiciens se connaissaient et s'appréciaient - par ses références explicites
aux Sept dernières paroles du Christ (Hob. XX :1, 1786-87).
Avec les cantates, la lumière
change, mais d'autres qualités éclatent. La plus ancienne, La Scusa (L'excuse,
1777 ?) est pleine de sensibilité et d'ardeur juvéniles ; si elle n'a
pas l'audace compositionnelle des œuvres de la maturité, elle n'en demeure pas
moins une pièce délicieuse, savamment orchestrée et conduite. La Pesca (La pêche,
1780) et La Gelosia
(La jalousie, 1781) nous offrent, elles, les fruits d'un talent parfaitement
mûr. La première présente un merveilleux tableau où se répondent affects et
éléments naturels, suggérés avec un art consommé des correspondances, la nuit
et l'onde étant successivement pris pour symboles de l'intimité des amoureux
puis de l'attente qu'ils ont l'un de l'autre, avant que ne s'exprime, dans
l'aria finale, la vivacité d'une impatience encore ourlée d'incertitudes. La
seconde va encore plus loin dans l'exploitation des qualités expressives de la
musique, éliminant tout pittoresque pour se concentrer sur la traduction des
agitations d'une âme inquiète, dévorée par le doute, hantée par la peur de la
folie, mais finalement pleine d'espérance. Ces deux cantates montrent un Kraus
en pleine possession de son art, soucieux d'illustrer l'infinie variété des
passions humaines ainsi que leur caractère foncièrement changeant et imprévisible.
Rien ne manque à ces petits bijoux pour lesquels le compositeur a usé d'une
grande diversité de couleurs instrumentales et de rythmes afin de soutenir
l'attention de l'auditeur. Une mention toute particulière, enfin, pour la plus
récente des cantates, La
Primavera(1790), qui est un chef d'œuvre tout à
fait singulier. Si le sujet est banal - une femme, Irène, amoureuse qui attend
le retour victorieux de son héros -, le traitement que lui réserve Kraus l'est,
lui, beaucoup moins. L'auditeur passe, en effet, sans cesse des larmes au rire
dans cette pièce qui ménage des moments de réelle profondeur expressive (second
récitatif d'Irène) et des instants savoureusement facétieux, comme cette longue
aria finale, ébouriffant festival de coloratures échevelées et de décalages
entre le discours de la voix et de l'orchestre, pied de nez indiscutable à la
tradition italienne de l'opéra seria qui n'est pas évoquer l'œuvre
éponyme (1769) de Florian Gassmann (1729-1774). Un régal, qui en dit long sur
l'intelligence et les capacités du compositeur.
Pour servir une musique de cette
qualité, il faut des interprètes de tout premier plan. Il est peu de dire que
le jeune ensemble L'Arte del Mondo, dirigé par Werner Ehrhardt, qui n'est autre
que l'un des fondateurs et premier violon du Concerto Köln, est ici en terre
d'élection. Si l'on excepte une cohésion encore perfectible de certains
pupitres, péché de jeunesse, la prestation est confondante de justesse
stylistique, de vivacité et de sensibilité. Rien n'a, semble-t-il, été laissé
au hasard dans cette interprétation que l'on sent mûrie sans qu'elle tombe
jamais dans le piège de l'attendu ou du conventionnel. Les couleurs sont
belles, la dynamique d'ensemble impeccable, la direction rigoureuse sans jamais
être dogmatique. Et que dire de la prestation de la soprano Simone Kermes, si
ce n'est pour souligner son excellence ? Car tout y est, qu'il s'agisse de
la virtuosité requise par ces cantates techniquement très exigeantes ou des
capacités expressives déployées, tant dans l'effusion que dans le comique, avec
un goût très sûr et un indéniable discernement. Il fallait une voix à la fois
corsée et lumineuse, fluide mais d'une réelle densité pour faire revivre
pleinement ces œuvres. Avec Simone Kermes, c'est chose faite et c'est, pour
l'auditeur, une bénédiction.
S'il était encore besoin de
fournir des preuves que Joseph Martin Kraus est un des compositeurs les mieux
doués de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce remarquable
enregistrement pourra en apporter une confirmation supplémentaire assez
indiscutable, comme il démontre de manière éclatante qu'il suffit parfois d'un
peu de curiosité et d'ambition artistique bien comprises pour faire d'un disque
autre chose qu'un attrape-nigauds savamment emballé, espèce qui a, comme je le
craignais, considérablement prospéré depuis la rentrée discographique. Les
amateurs de Kraus guetteront, outre celle d'Amphitryon, la parution
d'une anthologie de musique sacrée (Requiem,
Miserere, Stella coeli) que Michael Schneider doit enregistrer cette année,
avec, entre autres, le jeune et prometteur ténor Julian Prégardien. Bonne
écoute.
Joseph Martin KRAUS, La Primavera,
cantates profanes (+ extraits de la musique de scène pour Olympie).
Simone KERMES, soprano. L'Arte del Mondo. Werner EHRHARDT, direction.
Jardin, lieu intime où l'on cultive patiemment un peu de terre dans l'espoir d'y voir pousser quelque chose.
Baroque, surprise qui attend au détour d'une allée au tracé irrégulier.