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Les merveilles d'Alice


Henry LEROLLE (1848-1929),
La répétition à la tribune, 1885.
Huile sur toile, New York, Metropolitan Museum of Art.

 

Inutile de vous creuser la tête, il y a peu de chances pour que vous ayez déjà entendu mentionner son nom, à moins que, tout comme moi, un heureux hasard ne vous ait conduit jusqu'à elle. Grâces soient donc rendues aux chercheurs qui exhument, aux ensembles qui interprètent et aux éditeurs qui ont le courage de publier un répertoire qui, sans leurs efforts, resterait lettre morte. D'ici quelques années, lorsque les menées de chefs d'entreprises sûrs de leurs erreurs auront fait disparaître le disque, de telles entreprises seront difficiles, voire impossibles. Raison de plus pour saluer ici l'album et la compositrice que voici.

Alice Mary Smith naît à Londres, dans un milieu aisé, le 19 mai 1839. Elle suit l'enseignement de William Sterndale Bennett (1816-1875), compositeur fortement influencé par la musique germanique et, en particulier, par Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847), à la Royal Academy of Music et devient, en 1861, membre associée de la Musical Society of London, où elle parfait ses connaissances auprès de George Alexander Macfarren (1813-1887). Elle compose alors ses deux premiers quatuors (1861 et vers 1862-1863), la musique de chambre convenant alors parfaitement à ce qui était socialement permis à une jeune fille dans l'Angleterre victorienne. Mais Alice Mary Smith semble mue par de plus grandes ambitions, et sa Symphonie en ut mineur est crée en novembre 1863, et, qui plus est, avec succès. Elle est la première femme britannique à s'essayer et à réussir dans ce genre jusqu'ici strictement réservé aux hommes. Dans les années qui suivent, outre de la musique de chambre (quatuors, sonate pour clarinette), elle écrit des ouvertures de concert, un mouvement de concerto pour piano et une opérette. En 1876, elle compose, à l'occasion d'un concours, sa Symphonie en la mineur que, finalement, elle ne soumettra pas au jury, puis, dans les années suivantes, devenue Alice Meadows White en épousant un homme qui deviendra juge à la cour suprême, elle produit de nouvelles ouvertures de concert puis des œuvres chorales, dont Ode to the passions dont la première a lieu dans le cadre du fameux Three Choirs Festival en 1882. Elle meurt du typhus le 4 décembre 1884, à Londres, à l'âge de quarante-cinq ans.

Le livret qui accompagne ce disque consacré aux symphonies d'Alice Mary Smith insiste sur l'influence qu'exerce sur sa musique celle de Mendelssohn. Certes, les hommes qui, comme on l'a vu, furent ses professeurs lui ont sans aucun doute permis de se familiariser avec et d'intégrer l'idiome mendelssohnien, ainsi que tend à le prouver la construction de certains mouvements comme le premier (en particulier le Grave introductif), le troisième (un Scherzo aérien) et l'Allegro maestoso final de la Symphonie en ut mineur, qui se souviennent tant de la Symphonie en la mineur « Écossaise » que du Songe d'une nuit d'été. Qu'il me soit néanmoins permis de convoquer ici d'autres parentés troublantes. Il me semble qu'il existe, dans la capacité d'Alice Mary Smith à dessiner des mélodies à l'impact émotionnel immédiat (Andante pour clarinette), d'une rêverie à mi-chemin entre classicisme et romantisme, ainsi que dans la recherche d'une certaine transparence orchestrale, une manière qui la rapproche indubitablement de Franz Schubert, tandis que l'élaboration d'un mouvement lent de nature hymnique ainsi que d'un Minuetto très enlevé et dansant comme on les observe dans la Symphonie en la mineur, fait immédiatement penser à Haydn. Il semblerait donc que, dans un premier temps, Alice Mary Smith, peut-être afin d'asseoir sa jeune réputation de compositrice, a naturellement mis ses pas dans ceux du compositeur le plus en vogue dans l'Angleterre de l'époque, Mendelssohn, pour ensuite se tourner vers des sources d'inspiration un peu plus anciennes, plus « classiques ». Il faudrait, pour confirmer ou infirmer cette hypothèse, pouvoir entendre ses ouvertures, ainsi que ses œuvres chorales ou de chambre.

Conservatrice, Alice Mary Smith ? Sans doute, mais certainement pas réductible à ce seul adjectif. Ses compositions sont, en effet, tout sauf la copie servile de modèles consciencieusement appris ; elle laissera également sur leur faim ceux qui demeurent persuadés qu'il existe une musique spécifiquement féminine. Dans les œuvres ici présentées, rien de facile ni de mièvre, mais, bien au contraire, une véritable maîtrise d'écriture, beaucoup de tenue, une sensibilité vive mais évitant toute sentimentalité, un sens très sûr de la couleur instrumentale et de l'avancée rythmique. Si la compositrice ne peint pas à fresque, elle ne donne en aucun cas dans le pastel fade ; ses symphonies ne pâlissent pas face aux œuvres de ses contemporains, et, outre l'agrément qu'elles procurent à l'auditeur, elles représentent un jalon important dans l'évolution du genre en Angleterre avant Edward Elgar (1857-1934).
L'interprétation qu'en donnent les London Mozart Players dirigés par Howard Shelley est excellente. Sur instruments modernes, l'ensemble, qui s'est fait une spécialité du répertoire de la première moitié du XIXe siècle (Hummel, Cramer, Field...), ménage néanmoins avec beaucoup d'intelligence tous les contrastes indispensables pour faire vivre cette musique, passant de la vivacité la plus impétueuse à l'effusion la plus tendre avec la même volonté de rendre justice aux œuvres. On souhaiterait parfois un peu moins de ce vibrato qui nuit à la sveltesse des lignes, mais le rendu global reste néanmoins transparent et d'une juste densité. Mention spéciale à Angela Malsbury qui assure la partie soliste de l'Andante pour clarinette et orchestre avec un goût très sûr et une palette de couleurs délectable.

Une bien belle découverte, donc, que la musique d'Alice Mary Smith. Quelques esprits grincheux argueront, certes, que ses compositions ne révolutionnent rien, mais c'est oublier un peu vite le rôle considérable que joua cette femme en brisant un monopole que la société victorienne réservait jusqu'alors strictement aux hommes. Alors savourons sans préjugés le mélange de fraîcheur et de science qu'elle nous offre, en espérant qu'il se trouvera des ensembles suffisamment ambitieux (ou téméraires) pour faire sortir de l'ombre la partie de sa production qui y sommeille encore.

 

Alice Mary SMITH (1839-1884) : Symphonie en la mineur, Andante pour clarinette et orchestre, Symphonie en ut mineur.

Angela MALSBURY, clarinette.
London Mozart Players. Howard SHELLEY, direction.

1 CD Chandos CHAN 10283.


Extraits proposés :

En tête de billet :
Symphonie en ut mineur
(1863),
2e mouvement : Allegretto amorevole.

Ci après :
Symphonie en la mineur (1876),
1er mouvement : Allegro.

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