jardinbaroque

La quête du chevalier

Les précurseurs du Romantisme, épisode 2

« Il ne me semble point, si on compare [Gluck] avec tous les autres compositeurs vivants ou morts, qu'il ait son pareil pour l'invention, particulièrement en ce qui concerne la peinture dramatique et les effets théâtraux. [...] Il aspire davantage à satisfaire l'esprit qu'à flatter l'oreille. »
Charles Burney, The present state of music in Germany, the Netherlands, and the United Provinces (Londres, 1773), traduction française de Michel Noiray, Paris, Flammarion, 1992, pp. 326-327.


Alexandre-Évariste FRAGONARD (1780-1850),
Don Juan et la statue du Commandeur
, c.1830-35.
Huile sur toile, Strasbourg, Musée des Beaux-Arts.

Vienne, Burgtheater, 17 octobre 1761. La chaconne conclusive du ballet pantomime Don Juan de Gasparo Angiolini (1731-1803) composée par Christoph Willibald Gluck (1714-1787) fait trembler le public. La musique représente la chute du séducteur dans les Enfers ; elle aura des répercussions considérables dans toute l'Europe musicale. Revenons un instant en arrière. Gluck arrive à Vienne en 1748, après avoir poli ses armes en Italie, en Angleterre et voyagé à Hambourg et Dresde. Est-il passé par Berlin ? On ne peut que le supposer, mais il est probable que, d'une façon ou d'une autre, il a eu connaissance des innovations de CPE Bach (1714-1788, voir le billet La note sensible). Ce qui est, en revanche, certain, c'est qu'en s'installant dans la capitale autrichienne il a été en contact avec les œuvres des préclassiques viennois, Georg Matthias Monn (1717-1750, voir le billet Entre deux mondes) ou Georg Christoph Wagenseil (1715-1777), dont le goût, résolument tourné vers l'avenir, pour des tournures harmoniques inhabituelles et expressives visant à décrire le flux et le reflux des passions n'a certainement pas manqué de l'intéresser :

Gluck n'est cependant pas symphoniste mais homme de théâtre, et c'est donc sur ce front qu'il va opérer sa révolution. Il semble évident que le cadre proposé par les conventions de l'opéra de son temps, où l'Italie dicte univoquement sa loi, sont trop étroites pour lui, même s'il les maîtrise et les met en œuvre avec talent. Avant les innovations d'Orfeo ed Euridice (1762) qui seront radicalisées avec Alceste (1765), premier opéra véritablement « réformé », c'est donc à la musique pour Don Juan qu'il revient de mettre le feu aux poudres :

Gluck est un compositeur intelligent. Il se saisit d'une forme typique du baroque, traditionnellement utilisée pour clore les opéras, et la détourne complètement. Au lieu de terminer l'œuvre sur le sentiment de stabilité et d'achèvement généré par la forme cyclique et fermée de la chaconne, il projette la musique en plein drame, ré mineur déchaîné, dynamique instable, alternances incessantes forte/piano, cuivres menaçants. Une déflagration sonore et émotionnelle, si l'on tente de se mettre un instant à la place des auditeurs de l'époque, dont l'écho perdurera jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, comme l'attestent, par exemple, les citations incluses dans le mélodrame Orfeo i Euridica de Fomin (1761-1800), représenté à Saint-Pétersbourg en 1792.

Cette chaconne peut être considérée, à l'instar des compositions de CPE Bach, comme une des premières manifestations non formalisées de ce que l'on nomme Sturm und Drang (« tempête et élan »). Il serait cependant, à mon sens, abusif d'y voir l'acte de naissance de ce mouvement qui va radicalement changer la face des arts en Europe, à la notable exception de l'Italie. Pour la musique, qui, en l'occurrence, précéda toutes les autres formes d'expressions artistiques, ce tournant se fonde sur une agrégation de trouvailles multiples, entre autres le style sensible de CPE Bach, la théâtralité de Gluck, les innovations des préclassiques viennois, à laquelle il conviendrait, a minima, d'ajouter le brillant de l'École de Mannheim (voir, à ce sujet, l'extrait de la Symphonie en sol mineur d'Anton Fils (1733-1760) dans le billet Vent d'ouest).

La diffusion de cette nouvelle manière va être, paradoxalement, à la fois progressive et rapide. Gluck lui-même récidivera en 1765, en composant la musique d'un autre ballet, Semiramis, qui ne rencontrera aucun succès en dépit d'un intérêt comparable à celle de Don Juan. Il faut dire que le caractère sombre de la pièce s'accordait mal à la cérémonie de mariage au cours de laquelle elle fut créée, mais aussi que d'autres compositeurs avaient, à cette date, poussé plus avant que Gluck l'exploration de la nouvelle voie qu'il avait contribué à ouvrir.

A suivre.

Œuvres présentées dans ce billet :

1. Georg Christoph WAGENSEIL (1715-1777),
Symphonie en sol majeur
, WV 413 (avant 1760) :
2e mouvement : Largo (en sol mineur).

Christoph Willibald GLUCK (1714-1787),
2. Don Juan, ballet pantomime :
[n°31] Allegro non troppo (en ré mineur).

3. Semiramis, ballet pantomime :

3a. Sinfonia. Maestoso

3b. [1] Andante

3c. [2] Allegro

3d. [10] Adagio - Più adagio

3e. [12] Adagio

3f. [13] Allegro maestoso

3g. [14] Adagio - Allegro

3h. [15] Allegro assai

 

Disques :

Extrait 1 : Georg Christoph Wagenseil, Symphonies. L'Orfeo Barockorchester. Michi GAIGG, direction. 1 CD CPO 999 450-2.

Extrait 2 : La casa del diavolo. Œuvres de Gluck, CPE Bach, Locatelli, WF Bach (attribué à) et Boccherini. Il Giardino armonico. Giovanni ANTONINI, direction. 1 CD Naïve OP 30399.

Extraits 3 a-h : Ballets pantomimes : Don Juan, Semiramis. Tafelmusik. Bruno WEIL, direction. 1 CD Sony « Vivarte » SK 53119.

4 commentaires - aucun rétrolien

Page précédente | 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 | Page suivante