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Les jeux de l'ombre



Johann Georg PLATZER (1704-1761),
Les plaisirs des saisons : l'hiver
(détail), c.1730.
Huile sur cuivre, Minneapolis, Institute of Arts.

Ce disque était doublement inespéré. En effet, qu'un éditeur ait le courage de consacrer un album entier à František Ignác Antonín Tuma était loin d'aller de soi, mais qu'il en confie, de surcroît, la réalisation à Rinaldo Alessandrini est une aubaine. Bien sûr, cette parution ne fera sans doute pas exploser les ventes de Naïve, ce qui serait pourtant un juste retour des choses ; raison de plus pour s'en faire ici l'écho.

Replaçons d'abord ce quasi-inconnu qu'est aujourd'hui František Ignác Antonín Tuma dans son contexte. Originaire de Kostelec nad Orlicí en Bohême, il est né dans une famille d'organistes le 2 octobre 1704. Il reçut sa formation scolaire et musicale au collège jésuite de Prague, sous la direction de l'organiste Bohuslav Cernohorsky (1684-1742), qui fit toute sa carrière en Italie et compta Gluck et Tartini au nombre de ses élèves. Tuma s'installa à Vienne entre 1722 et 1729 ; protégé par le comte Kinsky, il y suivit l'enseignement du maître du contrepoint Johann Joseph Fux (1660-1741), dont on ne réaffirmera jamais assez la place centrale dans le paysage musical du XVIIIe siècle. Ténor, virtuose du théorbe et de la viole de gambe, Tuma fit jouer ses œuvres dans la capitale autrichienne dès 1730, avant de devenir maître de chapelle tout d'abord du comte Kinsky (1731), puis de l'impératrice douairière Élisabeth-Christine (1741), poste qui lui permit de côtoyer, entre autres, Georg Christoph Wagenseil (1715-1777), autre figure importante de l'école préclassique viennoise. L'impératrice morte (1750), Tuma resta actif à Vienne jusqu'en 1768 et vit son talent reconnu par la Cour qui lui assura une rente confortable. Il se retira au monastère de Geras (Basse-Autriche) en 1768, mais, souffrant d'une pneumonie, revint à Vienne où il mourut le 30 janvier 1774.

Le catalogue de Tuma compte environ 224 œuvres, au sein desquelles la part de la musique instrumentale est relativement faible, 48 pièces, à côté de plus de 65 messes, 29 versets et psaumes, 20 litanies et 5 Stabat mater. C'est pourtant une anthologie de ce corpus de partitas, sonates et sinfonias qu'Alessandrini a choisi de nous présenter, avec une incontestable réussite. Il parvient à montrer, en effet, tout l'intérêt de la musique de Tuma, qui prend place non seulement au confluent de multiples influences, mais aussi à une époque de transition marquante. Ceux d'entre vous qui ont lu le billet La note sensible se souviennent qu'autour des années 1740 sont en train de s'opérer de profonds changements dans le goût musical. Les œuvres de Tuma en sont un des innombrables visages, associant d'évidentes références à la vocalité et à la sensualité venues d'Italie à un usage consommé du contrepoint hérité de Fux. Souplesse et rigueur donc, tour à tour mêlées et opposées avec une grande liberté ainsi qu'une appétence certaine pour de subtils changements d'éclairage. On pense tantôt à Bach père, tantôt à Locatelli, avec un petit quelque chose en plus, pas les foucades orageuses de CPE Bach, plutôt quelque chose d'ombreux et de tendre qui annonce, à sa manière, outre la fluidité du style « galant », les effusions du préromantisme à venir. Le Concerto italiano fait son miel de cette musique plus tout à fait baroque mais pas encore classique, et en livre une interprétation justement contrastée, alternant avec beaucoup d'intelligence rhétorique fougue et intériorité. Le jeu de clair-obscur qui préside à ces œuvres a été parfaitement compris par les interprètes, qui en traduisent avec talent toute la savoureuse ambiguïté, les attaques claquantes n'obérant jamais l'épanouissement et l'expressivité du chant.

Cette valeureuse parution est donc à saluer doublement, non seulement parce qu'elle comble avec bonheur une lacune du catalogue encore trop maigre consacré aux préclassiques viennois, mais également pour le double plaisir qu'elle procure, celui de la découverte d'un répertoire peu fréquenté dans une interprétation de grande classe.

František Ignác Antonín TUMA (1704-1774), Partite, sonate e sinfonie. Concerto Italiano. Rinaldo ALESSANDRINI, clavecin & direction. 1 CD Naïve OP 30436.

Extraits proposés :

En tête du billet :
Sonata a quattro en la mineur
 :
Andante.

Ci-dessous :
Partita a quattro en ré mineur
 :
[1] Andante.

[2] Presto.

Partita a tre en ut mineur :
Adagio.

 

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