jardinbaroque

Avis de tempête

Les précurseurs du Romantisme, épisode 3.
Ludolf BACKHUYSEN (1631-1708),
Le coup de vent (détail), c.1660-63.
Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.

La question de savoir comment et pourquoi naît un mouvement demeure, lorsqu'il s'agit de musique « ancienne » au sens large, bien souvent un mystère. Celui dont nous tentons ici de définir les contours n'échappe pas à cette règle. Certes, comme nous l'avons vu dans les deux billets précédents, l'esthétique rénovée définie par CPE Bach d'une part, Gluck et les préclassiques viennois d'autre part, peuvent en partie expliquer l'émergence d'une nouvelle façon de penser la musique. Mais suffit-elle à justifier la prodigieuse bourrasque qui va secouer la quasi-totalité de la musique européenne du tout début de la décennie 1760 à la fin des années 1780 ?

Sans adhérer au concept douteux de Zeitgeist, force est de reconnaître que, pour des raisons qui s'obstinent partiellement à nous échapper, nombre de compositeurs actifs dans une zone géographique précise se sont mis à produire des œuvres présentant d'importants traits communs. Même si le phénomène s'étendra rapidement à l'actuelle Allemagne, il semble bien que le mouvement se soit d'abord cristallisé essentiellement à et autour de Vienne. Il est néanmoins difficile, faute de repères certains, d'établir une chronologie précise des compositions. Les dates les plus précocement attestées ne nous conduisent d'ailleurs pas en Autriche, mais à Paris et à Prague. Écoutez plutôt :

Franz Ignaz Beck (1734-1809) fut un compositeur itinérant. Né et formé à Mannheim, il partit en Italie dans les années 1750 avant de s'installer à Marseille au début des années 1760 puis de rejoindre Bordeaux vers 1764 en qualité de directeur de l'orchestre du Grand Théâtre, poste qu'il conserva jusqu'à sa mort. Ses Symphonies opus 3 sont publiées à Paris en 1762. Leur théâtralité indique clairement tout ce que Beck doit à son apprentissage à Mannheim, mais ce qui retient l'attention, c'est la présence de deux symphonies en mode mineur, fait rarissime à une époque où la volonté affichée de rationalisme s'accommodait mieux de la clarté des tonalités majeures. Les deux œuvres, l'une en sol (n°3), l'autre en ré (n°5, dont vous écoutez le premier mouvement), partagent d'évidents points communs : mouvements initiaux où l'influence patente de CPE Bach se traduit par l'irruption de silences, de changements de rythmes imprévus, d'alternances forte/piano marquées, mouvements lents plus chantants, finales ne résolvant qu'en partie les tensions instaurées dans les mouvements précédents. Notons également l'usage du contrepoint et de la fugue, techniques héritées du passé, dans un contexte musical instable qui ne fait aucune concession à la mode « galante » du temps. Même si ces audaces paraissent peut-être bien sages aux auditeurs modernes, il convient de garder à l'esprit qu'à l'époque, la composition de telles œuvres avait presque valeur de manifeste, puisqu'elle désignait l'auteur comme marginal, ou, pour employer un adjectif qui deviendra cher au Sturm und Drang, original.

L'opus 1 de Josef Myslivecek (1737-1781), compositeur originaire de Prague qui gagna l'Italie en 1763 et y fit toute sa carrière, parut à Nuremberg en 1764. Ce recueil de six symphonies pour cordes avec deux hautbois et cors ad libitum est intéressant, car il illustre bien le rapport particulier que pouvaient entretenir les musiciens avec le style orageux qui était en train de voir le jour. À l'évidence, d'une part, l'esthétique en était plus largement et plus précocement diffusée que ce qu'on a longtemps supposé, mais, d'autre part, elle représentait une voie dans laquelle se risquer n'allait nullement de soi. À l'instar de nombre de ses contemporains, tels Johann Christian Bach (1735-1782) ou Johann Michael Haydn (1737-1806), tenants du style « galant » qui évoluera ensuite vers le classicisme, Myslivecek ne composera qu'une unique symphonie où cette influence préromantique se fait sentir. En voici d'ailleurs l'Allegro assai initial :


Entendez-vous cependant la différence avec le discours développé par Beck ? Certes, on retrouve ici les couleurs assourdies du mode mineur, le goût des contrastes et des suspensions, mais sans le caractère abrupt et passionné qui marquait la musique du mannheimois. Il s'agirait plutôt, chez Myslivecek, d'un voile d'inquiétude diffus, d'un élan émotionnel palpable, mais maintenu dans les limites de l'acceptable. Il serait vain, à mon sens, de tenter d'en tirer des conclusions concernant la psychologie d'un homme sur lequel on possède peu d'éléments autobiographiques, mais il n'est, en revanche, pas déplacé de postuler que ce réfrènement de la fougue puisse être imputé à son apprentissage musical effectué dans une Prague qui suivait de façon quasi exclusive le goût italien, plus soucieux, au milieu du XVIIIe siècle, de plaire que de bousculer les conventions.

Nous voici donc devant une ligne de partage assez franche. D'un côté, des compositeurs qui adoptent et explorent les possibilités offertes par un mode d'expression somme toute singulier pour l'époque, d'autres qui l'effleurent le temps d'une ou de quelques œuvres avant de rentrer sagement dans le rang. Mais, me direz-vous, quelles furent les réactions de musiciens plus célèbres que Beck ou Myslivecek face à ce tournant musical ? Nous le verrons dans le prochain billet.

A suivre.


Œuvres présentées dans ce billet
 :

1. Franz Ignaz BECK (1734-1809),
Symphonie en ré mineur
, opus 3 n°5 (Callen 17) :
1er mouvement : Allegro moderato.

2. Josef MYSLIVECEK (1737-1781),
Symphonie en sol mineur
, opus 1 n°5 (EvaM 10 :g1) :
1er mouvement : Allegro assai.

Disques :

Extrait 1 : Franz Ignaz Beck, Symphonies opus 3 (volume 1 : nos 3-5). La Stagione Frankfurt. Michael SCHNEIDER, direction. 1 CD CPO 999 390-2.
NB : Les symphonies nos 1, 2 et 6, couplées avec la (remarquable) ouverture La mort d'Orphée ont été enregistrées par la même équipe sous référence CPO 777 034-2.

Extrait 2 : Josef Myslivecek, Symphonies et Ouvertures. L'Orfeo Barockorchester. Michi GAIGG, direction. 2 CD CPO 777 050-2.

9 commentaires - aucun rétrolien

Page précédente | 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 | Page suivante