Dimanche 3 Aout 2008
Les turbulences de Papa
Par jardinbaroque, Dimanche 3 Aout 2008 à 09:06 GMT+2 dans Prima la musica !
Les précurseurs du Romantisme, épisode 4

Moritz von SCHWIND (1804-1871),
Les adieux à l'aube, 1859.
Huile sur carton, Berlin,
Nationalgalerie.

Décrire la période Sturm und Drang de Joseph Haydn (1732-1809) dépasserait largement le cadre d'un billet et, sans doute, le propos de ce blog. Je me bornerai donc à évoquer ici quelques faits marquants tirés de l'étude de certaines de ses symphonies, en renvoyant le lecteur curieux d'en savoir plus au remarquable Joseph Haydn de Marc Vignal (Fayard, 1988, ISBN : 2-213-01677-1). Une chronologie imprécise empêche de savoir exactement quand le maître de chapelle de Nikolaus Esterhazy commença à intégrer dans ses œuvres des éléments préromantiques. Il semble néanmoins que la musique sacrée (Stabat mater en sol mineur, Hob. XX bis, 1767), la symphonie et, dans une moindre mesure, l'opéra furent les premiers concernés dans les années 1766-1767, avant la musique de chambre (Sonate pour clavier en ut mineur Hob. XVI :20 de 1771 et Quatuors opus 20 Hob. III :31-36 de 1772). Dans le domaine symphonique, jamais Haydn n'utilisa autant le mode mineur que durant la période qui s'étend de 1765 environ jusqu'à la fin de 1772, y livrant plus de la moitié de ses symphonies écrites dans ce mode (7 sur 11).

« Dans la chapelle du prince Esterhazy se trouvaient plusieurs jeunes mariés plein d'ardeur, qui, durant l'été, quand le prince séjournait dans son château d'Esterhazy, devaient laisser leurs femmes à Eisenstadt. Contre son habitude, le prince résolut une fois de prolonger de plusieurs semaines son séjour [...] ; les tendres époux [...] se tournèrent vers Haydn [...] [qui] eut l'idée d'une symphonie (connue sous le nom de symphonie des Adieux) dans laquelle les instruments se taisent les uns après les autres. Cette symphonie fut donnée à la première occasion en présence du prince, chaque musicien ayant reçu comme consigne, une fois sa partie terminée, de souffler sa chandelle, de ramasser sa musique et de s'en aller son instrument sous le bras. Le prince et tous les assistants comprirent immédiatement le sens de cette pantomime, et l'ordre du départ [...] survint le lendemain même. »
Georg August Griesinger (1769-1845), Notices biographiques sur Joseph Haydn, Leipzig, 1810, in Marc Vignal, op. cit., pp 162-163.

Extraordinaire final pour une non moins extraordinaire symphonie, la seule des 15000 écrites dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans la tonalité réputée difficile, parce qu'instable, de fa dièse mineur. Toute l'œuvre joue d'ailleurs sur le registre de l'instabilité, tonale mais aussi formelle, tout en tendant vers sa nécessaire résolution. La forme « classique » du genre de la symphonie est elle-même mise à mal par une conclusion lente (adagio), minimaliste (deux violons) et acoustiquement faible (pianissimo). Haydn semble s'être plu à parsemer les trois premiers mouvements et le début du quatrième de bizarreries chromatiques et formelles ; tout y respire l'irrégularité, y compris le mouvement lent (Adagio en la majeur) dont l'apparente homogénéité n'est que feinte. Au travers, notamment, de l'usage des syncopes, retards et conclusions qui n'apportent pas de résolution satisfaisante, le sentiment global qui s'impose est celui d'une tension extrême qui s'apaise dans une détente finale qui sonne néanmoins plus comme un point d'interrogation que comme une délivrance. L'œuvre mériterait un billet à elle seule ; je me bornerai simplement à vous conseiller de l'écouter au moins une fois en entier, dans une version qui lui rende justice, car il s'agit sans doute d'une des plus brillantes symphonies non seulement du XVIIIe siècle, mais de l'histoire de la musique. Au-delà de l'anecdote à laquelle la tradition la rattache, elle est une sorte d'adieu, pour le genre symphonique, de Haydn au Sturm und Drang.

Comme le suggère le sous-titre (peut-être authentique), « les temps changent », et s'il faut vraiment déterminer quand Haydn passe à autre chose, du moins dans le domaine de la symphonie, c'est peut-être cette œuvre qu'il faudrait considérer comme une frontière entre deux mondes. Ici, c'est bien dans un mouvement en majeur que le compositeur exprime, et avec quelle maestria, ses élans les plus personnels. Matériau musical discontinu, incessants changements de nuances, impression d'improvisation à la CPE Bach, tension émotionnelle palpable, tout est ici Sturm und Drang mais sans en reprendre les codes les plus évidents (mode mineur, violence dynamique). On pourrait dire que Haydn, suivant un processus amorcé dès la Symphonie en ut mineur, Hob. I :52, a complètement intériorisé ce langage qu'il pouvait sans doute exprimer de moins en moins devant son patron de prince, que l'on devine assez peu réceptif aux expérimentations de son maître de chapelle. Le dernier mouvement de cette symphonie Hob. I :64 intègre d'ailleurs un passage en fa dièse mineur, tonalité de la Symphonie « Les adieux », ce qui, sous la plume d'un compositeur de l'intelligence de Haydn ne saurait être un hasard.
Pendant que celui que la postérité affublera du surnom de Papa inaugure une nouvelle étape de sa carrière en intégrant de plus en plus d'éléments d'esprit « galant » dans ses compositions pour complaire à son employeur, sans avoir clairement conscience que la fusion de cette nouvelle manière avec l'univers émotionnel du Sturm und Drang va jeter définitivement les bases du style classique et le conduire vers une immense renommée de compositeur, revenons à Vienne où les esprits continuent à s'échauffer.
A suivre.
Œuvres présentées dans ce billet :
Joseph HAYDN (1732-1809) :
NB : Hob. indique le numéro du catalogue des
œuvres de Haydn établi par Anthony van Hoboken (1957, 1971, 1978).
1. Symphonie en sol mineur Hob. I :39 :
4e mouvement : Finale : Allegro di
molto.
2. Symphonie en mi mineur, dite
« Funèbre », Hob. I :44 :
2e mouvement : Menuetto (Canone in
diapason) - Trio.
3. Symphonie en fa dièse mineur, dite « Les
adieux », Hob. I :45 :
4e mouvement : Finale : Presto -
Adagio.
4. Symphonie en la majeur, dite « Tempora
mutantur », Hob. I :64 :
2e mouvement : Largo.
Disques :
Extrait
1 : Symphonies,
volume 5 (Hob. I :35, 38, 39, 41, 58, 59, 65). The Academy of Ancient
Music. Christopher HOGWOOD, direction. 3 CD L'Oiseau-lyre/Decca 433
012-2.
Extrait 2 : Symphonies,
volume 6 (Hob. I :26,
42, 43, 44, 48, 49). The Academy
of Ancient Music. Christopher
HOGWOOD, direction. 3 CD L'Oiseau-lyre/Decca 440 222-2.
Extraits 3 et 4 : Symphonies,
volume 7 (Hob. I :45,
46, 47, 51, 52, 64). The Academy
of Ancient Music. Christopher
HOGWOOD, direction. 3 CD L'Oiseau-lyre/Decca 443 777-2.




