jardinbaroque

Les turbulences de Papa

Les précurseurs du Romantisme, épisode 4

En affectueux clin d'œil à Cyrille.


Moritz von SCHWIND (1804-1871),
Les adieux à l'aube
, 1859.
Huile sur carton, Berlin, Nationalgalerie.

Décrire la période Sturm und Drang de Joseph Haydn (1732-1809) dépasserait largement le cadre d'un billet et, sans doute, le propos de ce blog. Je me bornerai donc à évoquer ici quelques faits marquants tirés de l'étude de certaines de ses symphonies, en renvoyant le lecteur curieux d'en savoir plus au remarquable Joseph Haydn de Marc Vignal (Fayard, 1988, ISBN : 2-213-01677-1). Une chronologie imprécise empêche de savoir exactement quand le maître de chapelle de Nikolaus Esterhazy commença à intégrer dans ses œuvres des éléments préromantiques. Il semble néanmoins que la musique sacrée (Stabat mater en sol mineur, Hob. XX bis, 1767), la symphonie et, dans une moindre mesure, l'opéra furent les premiers concernés dans les années 1766-1767, avant la musique de chambre (Sonate pour clavier en ut mineur Hob. XVI :20 de 1771 et Quatuors opus 20 Hob. III :31-36 de 1772). Dans le domaine symphonique, jamais Haydn n'utilisa autant le mode mineur que durant la période qui s'étend de 1765 environ jusqu'à la fin de 1772, y livrant plus de la moitié de ses symphonies écrites dans ce mode (7 sur 11).

Vers 1765, Haydn compose une première symphonie qui porte déjà les traces de l'influence du Sturm und Drang. Il s'agit de la Symphonie en ré mineur Hob. I :34, œuvre de transition dont seul le sombre premier mouvement (Adagio) peut être rattaché, tant par son mode que par son écriture, à cette esthétique, les autres, en ré majeur, ne présentant guère de signes avant-coureurs des secousses qui vont bientôt agiter sa musique. Avec la Symphonie en sol mineur Hob. I :39, composée peut-être dès 1766, le pas est franchi :

La concentration du discours, encore soulignée par des mouvements extrêmes obstinément monothématiques, frappe dans cette œuvre emportée, presque virulente, faisant alterner, sans préparation, des nuances antinomiques. Le Finale que vous êtes en train d'entendre fera des petits, puisque que Mozart l'aura indubitablement à l'esprit lorsqu'il composera sa propre Symphonie en sol mineur (KV 183/173dB, 1773). Aucun chercheur n'est d'ailleurs parvenu à expliquer pourquoi, durant la période qui nous occupe, presque tous les compositeurs choisirent, lorsqu'ils écrivaient une et parfois unique symphonie dans le mode mineur, systématiquement la tonalité de sol.

Le turbulent Haydn ne va pas s'arrêter en si bon chemin. 1768, Symphonie en fa mineur, dite « La Passione », Hob. I :49, quatre mouvements dans la même tonalité (sauf le Trio du Menuet, en fa majeur), une atmosphère d'une gravité par instants presque désespérée, oppressante, une tension douloureuse jamais vraiment résolue. Un chef d'œuvre. 1768 ou 1769, Symphonie en ré mineur, dite « Lamentatione », Hob. I :26, basée sur des mélodies d'église, qui se termine sur un Menuet dont le caractère dansant est totalement détourné au profit d'une grande concentration, après un premier mouvement secoué de syncopes et un adagio d'une régularité presque hypnotique. Vers 1770 ou 1771, Symphonie en mi mineur, dite « Funèbre », Hob. I :44, un des sommets de la production haydnienne de la période, dont la légende veut que le compositeur aurait souhaité que le mouvement lent fût joué lors de ses funérailles. Rien ne vient l'attester, mais il est certain que cette œuvre fait se côtoyer avec une rare réussite emballements fiévreux (premier et dernier mouvements) et recueillement solennel (Adagio en mi majeur), les deux étant réunis dans le deuxième mouvement, Menuet en mi mineur, strict et menaçant canon à l'octave, Trio en mi majeur beaucoup plus souple et non exempt d'un discret lyrisme. Mais jugez par vous-mêmes :

Enfin, vers 1771 ou 1772, Symphonie en ut mineur, Hob. I :52, œuvre qui joue avec beaucoup de brio sur les oppositions forte/piano, mais en leur conférant un poids accru, puisqu'au lieu de moments fugitifs alternant rapidement, ce sont des passages entiers qui sont écrits dans l'une et l'autre nuance. Une symphonie qui, en dépit d'un premier et d'un dernier mouvements impétueux jusqu'à une relative brutalité, notamment dans l'emploi sauvage des unissons, commence à regarder au-delà du Sturm und Drang au sens strict. Cette impression sera confirmée par la Symphonie en fa dièse mineur, dite « Les adieux », Hob. I :45, de l'automne 1772, dernière du groupe des symphonies commençant en mineur (mais, ici, finissant en majeur). L'anecdote entourant sa création est célèbre :

« Dans la chapelle du prince Esterhazy se trouvaient plusieurs jeunes mariés plein d'ardeur, qui, durant l'été, quand le prince séjournait dans son château d'Esterhazy, devaient laisser leurs femmes à Eisenstadt. Contre son habitude, le prince résolut une fois de prolonger de plusieurs semaines son séjour [...] ; les tendres époux [...] se tournèrent vers Haydn [...] [qui] eut l'idée d'une symphonie (connue sous le nom de symphonie des Adieux) dans laquelle les instruments se taisent les uns après les autres. Cette symphonie fut donnée à la première occasion en présence du prince, chaque musicien ayant reçu comme consigne, une fois sa partie terminée, de souffler sa chandelle, de ramasser sa musique et de s'en aller son instrument sous le bras. Le prince et tous les assistants comprirent immédiatement le sens de cette pantomime, et l'ordre du départ [...] survint le lendemain même. »
Georg August Griesinger (1769-1845), Notices biographiques sur Joseph Haydn, Leipzig, 1810, in Marc Vignal, op. cit., pp 162-163.

Voici la transcription musicale de cette anecdote :

Extraordinaire final pour une non moins extraordinaire symphonie, la seule des 15000 écrites dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans la tonalité réputée difficile, parce qu'instable, de fa dièse mineur. Toute l'œuvre joue d'ailleurs sur le registre de l'instabilité, tonale mais aussi formelle, tout en tendant vers sa nécessaire résolution. La forme « classique » du genre de la symphonie est elle-même mise à mal par une conclusion lente (adagio), minimaliste (deux violons) et acoustiquement faible (pianissimo). Haydn semble s'être plu à parsemer les trois premiers mouvements et le début du quatrième de bizarreries chromatiques et formelles ; tout y respire l'irrégularité, y compris le mouvement lent (Adagio en la majeur) dont l'apparente homogénéité n'est que feinte. Au travers, notamment, de l'usage des syncopes, retards et conclusions qui n'apportent pas de résolution satisfaisante, le sentiment global qui s'impose est celui d'une tension extrême qui s'apaise dans une détente finale qui sonne néanmoins plus comme un point d'interrogation que comme une délivrance. L'œuvre mériterait un billet à elle seule ; je me bornerai simplement à vous conseiller de l'écouter au moins une fois en entier, dans une version qui lui rende justice, car il s'agit sans doute d'une des plus brillantes symphonies non seulement du XVIIIe siècle, mais de l'histoire de la musique. Au-delà de l'anecdote à laquelle la tradition la rattache, elle est une sorte d'adieu, pour le genre symphonique, de Haydn au Sturm und Drang.

Bien sûr, des éléments stylistiques rattachables à ce mouvement vont encore apparaître çà et là comme dans l'audacieuse Symphonie en si majeur, Hob. I :46, ou dans la très personnelle Symphonie en la majeur, dite « Tempora mutantur », Hob. I :64, composée sans doute en 1773, et dont voici le Largo en ré majeur :

Comme le suggère le sous-titre (peut-être authentique), « les temps changent », et s'il faut vraiment déterminer quand Haydn passe à autre chose, du moins dans le domaine de la symphonie, c'est peut-être cette œuvre qu'il faudrait considérer comme une frontière entre deux mondes. Ici, c'est bien dans un mouvement en majeur que le compositeur exprime, et avec quelle maestria, ses élans les plus personnels. Matériau musical discontinu, incessants changements de nuances, impression d'improvisation à la CPE Bach, tension émotionnelle palpable, tout est ici Sturm und Drang mais sans en reprendre les codes les plus évidents (mode mineur, violence dynamique). On pourrait dire que Haydn, suivant un processus amorcé dès la Symphonie en ut mineur, Hob. I :52, a complètement intériorisé ce langage qu'il pouvait sans doute exprimer de moins en moins devant son patron de prince, que l'on devine assez peu réceptif aux expérimentations de son maître de chapelle. Le dernier mouvement de cette symphonie Hob. I :64 intègre d'ailleurs un passage en fa dièse mineur, tonalité de la Symphonie « Les adieux », ce qui, sous la plume d'un compositeur de l'intelligence de Haydn ne saurait être un hasard.

Pendant que celui que la postérité affublera du surnom de Papa inaugure une nouvelle étape de sa carrière en intégrant de plus en plus d'éléments d'esprit « galant » dans ses compositions pour complaire à son employeur, sans avoir clairement conscience que la fusion de cette nouvelle manière avec l'univers émotionnel du Sturm und Drang va jeter définitivement les bases du style classique et le conduire vers une immense renommée de compositeur, revenons à Vienne où les esprits continuent à s'échauffer.

A suivre.

Œuvres présentées dans ce billet :

Joseph HAYDN (1732-1809) :
NB
 : Hob. indique le numéro du catalogue des œuvres de Haydn établi par Anthony van Hoboken (1957, 1971, 1978).

1. Symphonie en sol mineur Hob. I :39 :
4e mouvement : Finale : Allegro di molto.

2. Symphonie en mi mineur, dite « Funèbre », Hob. I :44 :
2e mouvement : Menuetto (Canone in diapason) - Trio.

3. Symphonie en fa dièse mineur, dite « Les adieux », Hob. I :45 :
4e mouvement : Finale : Presto - Adagio.

4. Symphonie en la majeur, dite « Tempora mutantur », Hob. I :64 :
2e mouvement : Largo.

Disques :

Extrait 1 : Symphonies, volume 5 (Hob. I :35, 38, 39, 41, 58, 59, 65). The Academy of Ancient Music. Christopher HOGWOOD, direction. 3 CD L'Oiseau-lyre/Decca 433 012-2.

Extrait 2 : Symphonies, volume 6 (Hob. I :26, 42, 43, 44, 48, 49). The Academy of Ancient Music. Christopher HOGWOOD, direction. 3 CD L'Oiseau-lyre/Decca 440 222-2.

Extraits 3 et 4 : Symphonies, volume 7 (Hob. I :45, 46, 47, 51, 52, 64). The Academy of Ancient Music. Christopher HOGWOOD, direction. 3 CD L'Oiseau-lyre/Decca 443 777-2.

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